RÉCITANTE
Sans trop discourir de mes yeux, Dont l'un est toujours pluvieux, Qui fait que souvent j'en soupire, Je vais me dépécher d'écrire :
5 Car j'ay tant ae sujets en main.
Sans ceux qui me viendront demain.
Qu'il faut, ma Princesse, ou je meure, Que je commence de bonne-heure; Je suis mesmement obligé De n'en parier c^u'en abrégé, Et possible aussi d'en remettre Une partie à l'autre Lettre.
Depuis que Monseigneur Chizy, Que pour Légat on a choizy,
1 j Est au beau Château de Vinceine,
Il a volontiers pris la peine De voir pluzieurs belles Maizons, Le Rainssi, Saint- Germain, Maizons, Dont le Patron du Domicile 20 Grand Prézident, esprit habile, Luy fit voir chaque Apartement, Avec leur riche Emmeublement, Entretint ce grand Personnage De maint discours solide et sage,
2 5 Et plein pour-luy d'afection,
Luy fit une Cotation Si magnifique et si polie, Que cet Ornement d'Italie Fut content pour bien des raizons, 30 De son voyage audit Maizons.
Le lendemain, cette Eminence Alla voir la magnificence Du charmant Château de Ruêl, Où par un soin continuel j 5 On entretient, on enjolive,
Les jardins et l'eau fraîche et vive,
Dont les cascades et les jets Sont de si surprenans objets, Qu'on les doit nommer des miracles,
40 Et non des vulgaires spectacles.
Jadis, cet agréable lieu Apartint au grand Richelieu, Dont par-tout encore est semée La glorieuze renommée:
45 Et maintenant cette Maizon Qu'on peut avec grande raizon Nommer une excélente pièce, Est le bien d'une sienne Nièce, Dont les vertus et les beautez
50 Ont vogue aussi de tous cotez.
Et qui par zélé et par prudence, Receut la susdite Eminence En faveur de sa Di^ité Dans toute la civilité
j 5 D'un cœur noble, d'un cœur sincère, Et, mesme, luy fit grande chère.
De Ruêl il fut à Saint-Ciou, Maizon du Duc d'Orieans^où Son Eminence fiit ravie
60 Autant qu'en nul jour de sa vie.
Par les pompeux emmeublemens, Peintures, planchers, omemens, Dont cette Maizon fortunée Est somptueuzement ornée;
65 Mais ce qu'il admira le plus Ce fut, ce m'a-t'on dit, le flux Des rafraîchissantes fontaines Que l'on voit, illec, à centaines.
Et dont les élévations
70 Cauzent mille admirations.
Jeudv dernier, de fraîche date, Ce Prélat, dont la gloire éclate,
Madame la Duchess d'E^uiKoo,
Juillet 1664.— Livre XV. Lettre XXVII.
Ce Neveu de Sa Sainteté, Dont l'aimable afabilité
75 Charme tout, quelque-part qu'il aille, Fut se promener à Versaille, Maîzon de chasse et de repos, Maizon d'ébat et de campos, Maizon qui n'est pas spacieuze,
80 Mais tout-à-fait délicieuze, Maizon d'une exquize beauté, Maizon d'Hvver, Maizon d'Eté, Maizon, ennn, en bon langage, Et de plaizance, et de ménage.
85 Ce Cardinal, certainement.
En admira le Bâtiment, Les courts, les chambres et les sales, Toutes belles, toutes royales, La quantité des orangers,
90 Les prez, les bois et les vergers, Les palissades, les allées Parfaitement bien égalées, Le Parc, la merveille des Parcs, Qui d'or vaut des milliers de marcs;
95 Bref, sa grande Ménagerie, Qu'on peut nommer, sans flaterie, La plus rare de l'Univers, Puis-que dans ses enclos divers Avec abondance elle enserre
100 Tout ce que la Mer et la Terre Produizent de plus curieux Et pour le goût, et pour les yeux.
Toutes ces chozes le ravirent.
Et les Messieurs qui le suivirent.
105 Bref, pour dire le vray du vray.
Monsieur le Bailly de Souvray, Qui mille fois a fait paraître Son zélé envers le Roy son Maître, Par ordre de Sa Majesté,
1 10 (Qui fut des mieux exécuté) Ce jour-là faizant la dépence De traiter icelle Eminence, Luy fit avoir à tous momens De nouveaux divertissemens.
1 1 5 Une partie au jeu de Paume,
Des meilleurs Joueurs du Royaume, Qui^ sans mentir, luy plurent fort.
Fut son premier plaizir d'abord :
Ensuite, on couvrit une Table
1 20 De maint aliment délectable, Dont je tais le dénombrement, Et je vous diray seulement, Qu on le servit à cinq services; Et pour augmenter les délices,
1 2 5 Les agrémens et les apas De ce magnifique Repas,
Des Violons, la grande Bande, Y joua mainte sarabande.
Avec quantité d'airs nouveaux,
130 Que l'on trouva charmans et beaux.
Où pluzieurs Hauts-bois se mêlèrent^ Qui fort plaizammentrézonnérent; Quelque-temps après par le soin Qu'en prit volontiers M' Bloin, P^Jjcf
1 3 5 Homme d'esprit et de cervelle, de chambre Et dont la Femme est sage et belle,^^^^"^^^®^ Ce Prélat, ce Prince sacré, de
Vid parfaitement à son gré versauies.
Les chambres, cabinets, estrades,
140 Les alcôves, les balustrades, Où l'on trouvoit en son chemin, Des fleurs d'orange et de jasmin, Quiproduizoientdanschaquechambre Une odeur plus douce que l'ambre.
145 Après, pour le mieux réjouir, A ce Prélat, on fit oûir Dans un lieu propre à l'harmonie, Une agréable synfonie, Et les acords presque divins
I jo De luts, violes, clavessins, Et la voix, belle à l'ordinaire.
De l'aimable et fameuze Hilaire.
Enfin, pour finir ce beau jour.
Les Italiens, à leur tour,
1 5 5 Où prézidoit le sieur Batiste, Qui d'Orphée est un vray copiste.
Firent, pour un dernier dessert.
Un rare et céleste Concert, Où, pour bien flater les oreilles,
160 La Ségnore Anne fit merveilles.
Avec sa nette et claire voix Qui m'a ravy très-bien des fois.
Je puis, en conscience, dire Tout ce qu'icy je vien d'écrire,
165 Je n'en fais que de vrais raports, Car j'étois à Versaille, alors ; Ce brave et courtois Gentilhomme, Que Monsieur de Bourlon on nomme, Escuyer de Sa Majesté,
1 70 Ayant eu pour moy la bonté, (Dont je luy rens mille-fois grâce) De me donner commode place Dans un des carosses du Roy, Avec des Gens, en bonne-foy,
175 De qualité, non pas petite, Mais Prélats et Gens de mérite.
Qui retournèrent fort contents D'avoir si bien passé leur temps.
Et, par sincère oienveillance,
1 80 Dizans mille biens de la France.
La Muze histork^ub. — Juillet 1664.
Tout-de-bon, tant que je vivray, Dans mon cœur je conserveray Un vray respec, un zélé intime, Pour ce Légat Illustrissime,
1 8 { Dont, d'une charmante douceur.
Le rare esprit est possesseur; Il est civil, afable, honneste, C'est une bonne et sage Teste; Et l'on void bien à tout moment
190 Qu'il est d'un grand entendement.
Je parlerois bien davantage De cet ezcélent Personnage, Qui de mon estime est l'objet, Mais il il faut changer dç sujet.
195 Monsieur d'Autun, Prélat notable,
De piété considérable.
Et Qont l'esprit fût noble et beau.
Est décendu dans le tombeau.
Louis Treize fit grande estime 200 De sa vertu sainte et sublime.
Ses mœurs, toujours, il aprouva,
Et ce Alt luy qui l'éleva,
(Connoissant sa prudence exquize)
Dans les dignitez de l'Eglize, 205 N'étant, en son commencement,
Que Religieux seulement.
Ce Prince de haute prestance, Si plein de zélé pour la France, Et si chéry de nôtre Cour,
2 1 Monsieur le Duc de Mékiebour, Etant allé, comme bon Prince, Vers les villes de sa Province, Et rendre ses Sujets témoins De sa prudence et de ses soins
2 1 { A régler mainte grande afaire Où sa prézence est nécessaire, Fut receu eénéralement Avec tant d'aplaudissement.
De respec, d^nonneur et de joye,
220 Dans ses Citez et sur leur vo}re.
Qu'un des Dieux, ou demy-Dieux, Ne l'auroit été guéres mieux.
Ses Places sont en si bon ordre Que nul Ennemy n'y peut mordre,
225 Et tous ses Peuples, aujourd'huy. De leur afection pour lu^ Luy rendent mille témoignages Par leurs respects et beaux langages :
Mais ils souhaitent chaque jour,
230 Que l'objet de son cher amour, Cette illustre et charmante Altesse, Leur belle et nouvelle Princesse
Du beau Sang de Montmorency, A Mékiebour allAt aussy, 2)5 Pour rendre un légitime hommage Aux merveilles de son vizage.
Je ne dira^ rien cette fois, Du Grand-Seigneur, ny des Hongrois, Dautant que la journée expire, 240 D'ailleurs, i'ay Quelque choze à dire En faveur a'un aéfunt Amy, Pour qui j'ay maintefois gémy.
Loizon, Ribou, tous-deux Libraires, Ont mis au jour, depuis n'avères,
245 Trois Livres grandement pnzez, Que, jadis, avoit compozez La Muze, presque sans égale, Du Traducteur de la PharsaU; wr de Et ce par les soins qu'en a pns
2 jo Un de nos plus rares Esprits, Grand-Homme de litérature, Sçavoir Monsieur l'Abbé de Pure.
Ce que j'en dy prézentement, Est pour servir de suplément
2 { 5 Au Général Dictionnaire
Que Monsieur Sorel vient de faire :
Lesquels trois Volumes divers, DeuxenProze,etrautreen b^uxVers, Sont dignes, par leur élégance,
260 De tous les Cabinets de France.
Certain autre esprit non commun.
Vient de m'en faire prézent d'un.
Traitant de Phizionomie, Lequel encor je n'ay lu mie :
265 Mais ce qui me fait prézumer Qu'on doit cet Ouvrage estimer Comme d'une plume hardie.
C'est que je voy qu'on le dédie A ce trés-Eminent Prélat,
270 Prince, Cardinal et Lésât.
L'Autheur que je juge honneste-homme, Sieur de la NioUe se nomme, N'est pas étranger, mais Gaulois, Et du Pays de Charolois.
27 { Nôtre Muze qui fait retraite.
Humblement le bon-soir souhaite.
Et deux ou trois mille bons jours, A la Princesse de Nemours.
Ma Servante, aportez-moy, vite
280 Pour mon œil, un peu d'eau bénite.
Ecrit le douze de Juillet, A Paris, non à Bagnolet.
Juillet 1664. — Livre XV. Lettre XXVIII.