LETTRE VINGT-HUIT
Du [samedi] dix-neufiéme Juillet.
BtEN-RECEUE.
SçACHANT une de ces Nouvelles Qui sont assurément de celles Qu'on prend plaizir de débiter, Je vais tout exprés me hAter D'abréger le prézent Exorde Pour toucher une illustre corde, Qui sera mon premier soucy; Princesse, écoutez, la voicy.
J'ay sceu par maint et maint billet,
10 Oue le seizième de Juillet,
Madame (et ce mot c'est-tout-dire) Après l'ordinaire martire Qui précède un enfantement, Acoucha favorablement
I j D'un Prince du beau Sang de France, Qui combla de réjouissance Toutes les Grandeurs de la Cour, Qui témoignèrent tour à tour, A l'illustre et généreux Père,
20 A l'aimable et charmante Mère, Un extrême contentement De cet heureux Acouchement:
Et, de-là, quand cette nouvelle Si considérable et si belle,
2; Par des Gens de Cour plus de vingt, Jusqu'à nos oreilles parvint. Elle cauza tant d'allégresse Dans cette Ville de Lutéce, Que l'on n'y voyoit en tous lieux
30 Qu'infinis vizages joyeux.
La nouvelle courant belle-erre, Chez l'Ambassadeur d'Angleterre, Il fit un ^and feu, ce dit-on.
Qui réjouit tout son Canton ;
3 5 Et comme il est fort ma^ifique, Fit défoncer mainte banque D'un vin friand et ravissant.
Dont on fit boire à tout passant.
L'histoire mesmement raconte,
40 Que Vaillac, noble et brave Comte, Premier Ecuyer de Monsieur,
Et des autres. Supérieur,
Qui, lors, êtoit en cette Ville,
Fit faire prés son domicile 45 Un feu c^ue luy-mesme aluma
Et qui bien du bois consuma.
Avec quantité de fuzèes,
Qui soudainement embrazées,
Mieux encore que feu Grégeois, 50 Donnoient du plaizir aux Bourgeois,
Et pour mieux faire voir sa joye.
Il aoandonna, comme en proye,
A tous Courtauts, à tous Manans,
A tous allans, à tous venans, 5 5 A Gens de tout sexe et tout âge,
Quatre muids d'excélent brûvage.
D'ailleurs, par un instinc loyal,
Les Messieurs du Palais Royal
Qui de Monsieur sont Domestiques, 60 s'érigèrent en magnifi<jues,
Montrans leur zèle ce jour-là,
Où chacun d'eux se signala.
Bois-Franc, Homme plein de sagesse,
Et Trézorier de Son Altesse, 65 Que l'honore autant que je puis.
De vin fit défoncer six muids,
Qu'il destina de bonne-grace.
Aux goziers de la Populace,
Qui, oien loin d'être modérez, 70 Sont quazi toujours altérez.
Métayer, traitant, non des Rustres,
Mais quelques personnes illustres
On bût chez-luy plus de cent fois
La santé du Duc de Valois.
7 5 Bref, les deux que tu vois en marge, ^^^
En ouvrant leur bourse un peu large, coun.
Se mirent l'un et l'autre en frais, Concierge
Non seulement en bons vins frais, Paiais-
Mais en violons et trompettes, ^^y»';
80 Lanternes, feux, canons et boétes, chabry.
Qui, durant plus d'un soir entier, ^J^J*^
Ebaudirent tout le Quartier. robe de
Monsieur.
La Muze historique. — Juillet 1664.
Hier, au son de pluzieurs fanfares, Valdor, un de ces esprits rares, 85 Un de ces Hommes excélens Qui possèdent divers talens, En faveur dicelle Naissance De ce nouveau Fleuron de France, Digne d'un glorieux destin, Qo Fit une fontaine de vin Dans une honorable dépence.
Où chacun avoit la licence (A peu-prés vers la fin du jour) De se rafraîchir tour-à-tour, 95 Jusques-là, qu'aucuns s'enyvrérent.
Douze boêtes après tirèrent, Qui dans Paris firent grand bruit:
Puis, Quand il fut tout-à-fait nuit.
Il fit allumer dessus l'onde
100 Un des plus jolis Feux du Monde, Que luy-mesme avoit compozé.
Et lequel étant embrazé Brilla de la belle manière Dans les airs et dans la rivière ;
10) Ledit sieur Valdor faizant voir En ce rencontre son devoir (Par de semblables allégresses) Envers leurs Royales AUesses, Dont il adore la Grandeur,
1 10 En s'atachant avec ardeur Au service de leurs Personnes, Qui sont aussi belles que bonnes:
Mesme on dit qu'il fit ce beau Feu, (Lequel ne lui coûta pas peu)
1 1 $ Non seulement en Domestique
De ce charmant Couple héroïque, Mais aussi comme Rézident De ce Prince illustre et prudent.
Qui dans le calme et dans les guerres 1 20 Est Souverain dessus ses Terres, Autant, du moins, qu'un Dictateur, Et de l'Empire est Electeur; C'est l'Archèvesque de Cologne, Pour qui ledit Valdor témogne
1 2 5 Grand zèle et grande afection,
Et le sert avec passion.
De certains avis on me donne, Qu'en la ville de Carcassonne, Le Lundy sept du mois courant,
1 3 Un feu bruyant et dévorant
Faizoit, sur tout plein de ménages, Quantité d'étranges ravages, Quand les Pères de la Mercy, Par un charitable soucy, I ) 5 Venans, illec, remplis de zèle.
En procession solennelle, Ayans, par foj, jétè dedans Les feux mutins, les feux ardans.
Comme un remède salutaire,
1 40 Un saint et dévot Scapulaire, ^^^^X.^ L incendie aussi-tôt cessa, de la
Plus avant elle ne passa, ^«f^-
Et la flàme, à pointes cornues.
Qui sembloit s^èlever aux nues,
145 Tout-à-coup, dit-on, s'abatit.
Et dans peu le feu s'amortit, Ne resUnt que quelque fiimèe De la matière consumée.
Et le matin du jour d'après
1 5 o Comme on eut fait recherche [exprès Du Scapulaire NÔUe-Dame, (Sujet de soy-mesme à la flame) En son entier on le trouva, Ce qui le Miracle prouva,
1 5 5 Dont, toutefois, ceux de la Ville,
Par une diligence habile, Agissans avec jugement.
Informent, dit-on, pleinement.
Pour mieux vérifier la choze, 160 Afin qu'après rien on n'impoze Contre la vérité du fait.
Comme souvent le monde fait.
Contre Serin, le brave Comte, Les Turcs ne trouvent pasleur compte,
16 j Leur dessein, par un prompt éfort
D'assiéger et prendre son Fort, A bien des leurs coûte la vie, Et sMis ne perdent pas l'envie D'assaillir ce Fort important, 170 Ils perdront des Gens tant et tant.
Pour le Preux Général de Souches, Il donne aux Turcs de rudes touches.
Ce Guerrier brave et généreux.
L'autre mois, ayant pris sur eux,
17 j Lewents, considérable Ville,
Size dans un terroir fertile Passablement bien cultivé Et dans laquelle il a trouvé Outre un fort grand nombre de nipes,
1 80 De vin, six-vingts quatorze pipes.
Six fourneaux oe chaux et ciment.
Cinq cens tonneaux de pur froment, De rAlcoran trois cens Volumes, Cent trente setiers de légumes,
185 Quatre mille bottes d'oignons.
Trente bons gros et grands canons, Y compris une couleuvrine.
Deux cens quintaux de poudre fine.
Juillet 1664. — Livre XV. Lettre XXIX.
Trois ou quatre auintaux d'encens, 190 Et de plomb fonau quatre cens.
Avec dix mil brasses de mèche, De la bonne et de la plus sèche.
Et des boulets abondamment ; Mais trêve de dénombrement, 195 Tels discours, ou telles tirades, Semblent quelquefois un peu fades.
Selon quelque avis de Francfort, On tient Montécuculy mort, Qui seroit une triste choze:
200 Mais comme la Gazette en Prou N'en dit pas la moitié d'un mot, Ce bniit-là me semble un peu sot.
On sçaitdeceux qui vontet viennent, Et de la G)ur nous entretiennent, 205 Que depuis je ne scay combien Tout les plus Grands se portent bien.
Enfin, pour achever ma Lettre^ Je n'ay plus autre choze à mettre Sinon que Monseigneur Chizy,
210 Que j'aime mieux que moy, quazy.
Cet illustre, cet aimable Homme^ Ce trés-digne Légat de Rome, Dans Vinceine est encor posté, Atendant qu'en cette Cité
2 1 5 Ce sublime et grand Personnage Entre en son pompeux équipage.
Monsieur Giraufd, ce m'a-t'on dit, Homme d'honneur et de crédit,
Qui ne pert que peu la prézence
220 De cette excellente Eminence, A pour moy receu de la main De ce sage Prince Romain, Dont l'Ame est noble et libérale, Une belle et sainte Médale,
225 De laquelle, s'il est ainsy,
Je dis humblement ^ana-mercy; Cette action est obligeante, MaiS; plutôt, est toute charmante.
Ce n'est salaire, ny guerdon,
230 Cette Médale est un pur don, C'est une grâce prodiguée.
Que je n'ay nulement briguée; Et, certes, ce don précieux M'en est d'autant plus glorieux.
2) 5 Je vais, donc, graver dans mon ame Avec un burin tout de flâme.
Le prézent de fin or-ducat Qu on dit que m'a fait ce Légat:
Et souhaiter à sa Personne,
240 Qui tant et si largement donne De Bénédictions par jour.
Que Dieu la bénisse, à son tour.
Princesse, la Lettre nôtre Ira demain dans l'Hôtel vôtre, 24$ Vous trouver dans vôtre fauteuil.
Adieu, je vais laver mon œil.
Fait, pour une Princesse blonde.
Le jour de Sainte Radegonde.