LETTRE TRENTE-TROIS
Du [samedi] vingt-troiziéme Aoust.
GUERRIÉRB.
MuzE, ou Muzette de mon Ame, Oui d'une Poétique flÀme Bras souventefois embrazé, Et dont je n'ay pas mal-uzé, 5 Puis-que cette tienne assistance Contribué à ma subsistance.
Et m'aquiert, outre ce bon-heur^ Dans l'Univers un peu d'honneur :
Maintenant tien- moy compagnie,
10 Sois favorable à mon Génie, Eclaire-moy l'entendement.
Et m'inspirant bénignement Au gré de cette Altesse blonde Pour qui mes Vers courent le Monde,
1 s Et dont Elle est un noble apuy, Fay-moy satisfaire aujourd huy, L'Ame, que j'honore sans cesse, De cette excélente Princesse, Qui possède parfaitement
20 Le beau don du discernement, Touchant les Vers et belles Prozes, Et ne se plaît qu'aux bonnes chozes.
Mais que pourons-nous luy conter Pour son rare Esprit contenter?
2 5 Car pour les nouvelles certaines
Qui courent depuis deux semaines, Sçavoir que le Duc de Beaufort A pris un redoutable Fort, Et par sa prouesse héroïque, 30 Sauté de l'Europe en l'Amque; Que de Souches, preux Général, Autrefois simple Caporal, Par valeur et ruze de guerre, A mis huit-mille Turcs par terre,
3 5 Et qu'il a pris sur les vaincus.
Un nombre innombrable d'écus.
Leurs provizions, leurs bagages, Leurs chariots, leurs équipages, Leurs Etendarts et leurs canons,
40 Chevaux,chameaux,bŒufsetguenons, Et, mesmes, jusqu'à leurs marmites, Sont chozes que j'ay déjà dites.
Il a couru ces jours passez.
Des bruits et des avis assez,
4) Mais ce sont bruits que l'on raporte D'une si diférente sorte Que l'on ne sçauroit qu'en penser, Ny que prendre, ny que laisser :
Aôust 1664. — LIVRE XV. Lettre XXXIM.
Mais finissons ce Période, 50 II est si long qu'il incommode.
Un Courier passant ]par Paris L'autre-jour, nous avoit apris.
Et débité» vaille-que-vaille.
Une assez terrible bataille,
( 5 Où pluzieurs Gens nombroient alors, Plus de quarante-mille morts.
Sans que Ton sceut bien au vray dire Si c'étoient Turcs, ou de l'Empire, Tant incertains ètoient ces bruits ;
60 Mais un autre Courier depuis, A raporté d'autres nouvelles, Moasiear Q0nt uu Amy, dcs plus fidcUes, Qui dans un martial Employ De servir nôtre Illustre Roy
6{ Possède l'honneur et la gloire, Me vient de prêter un Mémoire, (O Chers Lecteurs pour mon repos, Que cela me vient à propos !
Car en vérité je puis dire
70 Que je ne sçavois plus qu'écrire) Dans lequel Mémoire indiqué Voicy ce que j'ay remarque.
LesTurcs,dansleur marche ^erriére, Campez aux bors d'une Rivière,
75 Voulans, pour leur commodité, Traverser de l'autre côté.
Avec des forces excessives, Firent diverses tentatives.
Et, mesme, aucuns ètoient passez,
80 Mais iceux furent rechassez Par les François, dont le courage En cette ocazion fit rage.
De Turcs, illec, furent occis Six mil six cens soixante-et-six,
8$ Tous presque, dit-on, Janissaires, Qui sont la fleur des Aversaires, Outre tout plein de Commandans, Des plus nobles, des plus ardans.
Qui dans ce conflit échouèrent:
90 De plus, les François encloûérent, En francs et hardis Compagnons, Aux Ennemis douze canons,
Su'en leur ardeur bouillante et fiére s jetèrent dans la rivière.
95 Le Mémoire porte cela.
Qu'entre ceux qui parurent-là.
Le Sieur Comte de la Feûillade, Qui de Preux mérite le grade.
En ce fameux jour entreprit 100 Des actes de cœur et d'esprit, Lesquels si bien luy succédèrent.
Qu'enfin ceux du Croissant cédèrent.
Mais non pas sans courir hazard ; Bref, on dit qu'il eut grande part,
105 Par sa conduite et son courage, En ce mémorable avantage.
Mais las! ce Combat ^orieux, Qui, de nos gens victoneux.
Consacre à jamais la vaillance,
no A coûté bien cher à la France.
Le sieur ChÀteau-neuf-Saint-Eran, Le Chevalier de Saint-Aignan, Qui (comme on dit) chassoit de race,
Y sont tous-deux morts sur la place.
1 1 5 L'aimable sieur de Briançon,
Si noble et si rare gariçon.
Et qui n'avoit pas treize années,
Y vid borner ses destinées.
Se défendant avec vigueur,
1 20 Et montrant avoir tant de cœur.
Qu'un Homme,ayant troisfois son Age, N'en eût pas montré davantage.
Richard, et Mouchy, Colonel, Méritans un los étemel
1 2 } Trouvèrent, en cherchant la gloire, Le trépas dans cette victoire.
Monsieur le Prince de Nassau, En voulant passer un ruisseau.
D'un erand coup de sabre, ou d'épée,
1 30 Eut, illec, la teste coupée.
Monseigneur le Duc de Bouillon, Piqué de ce noble ai^illon.
Héréditaire en son Lignage, Et remply d'autant de courage
1 3 5 Que pas-un des Grands d'aujourd'huy, Eut un cheval tué sous luy.
Après avoir, d'un cimeterre, Fait à trois Turcs mordre la terre, Pluzieurs des siens il y perdit,
1 40 Sur lesquels l'orage fonait Assez proche de sa personne, Et c'est ce qui fait qu'on s'étonne Que Monsieur son Frère puîné Brave, vaillant, déterminé,
145 De canon, épée, ou zagaye, Ne receut-Ià, ny coup, ny playe.
Qui fut un bon-heur surprenant Pour un si jeune Entreprenant.
De Crussol, autre brave Comte,
I jo En fut, aussy, quite à bon compte Et ny perdit goûte de sang, Mais un seul cheval noir, ou blanc.
Le Brave Monsieur de Trèville, D'humeur martiale et civile,
1 5 5 N'acrût pas le nombre des morts,
La Muze HISTORIQ.UE. — Aoust 1664.
Mais fut fort blessé dans le corps.
Rochefort receut à la bouche Une trés-douloureuze touche, Tant par dehors, que par dedans,
160 Q^ui luy cassa cina ou six dents.
Le généreux et beau Canaple, Que Dieu garde du mal de Naple, (C'est pour rimer ce que j'en dy) Et le Comte de Sault, hardy,
165 CommeunHector^comme un Pompée, Eurent au bras un coup-d'épée.
Monsieur le Comte ae Sery, Outré, touché, surpris, marry, Et plein d^une illustre colère
170 De la perte de son cher Frère, Combatant comme un Fiérabras, Fut aussi blessé dans le bras.
Ayant (piqué de sa disgrâce) Faitsurpluzieurs Turbans main-basse.
175 Bref, le Marquis de Vileroy, (Et j'en jurerois bien ma-foy) (^ui, souz un teint de Demoizelle, A le cœur haut et l'ame belle.
En faizant son devoir, des-mieux,
180 Dans un combat si furieux
Eut, par une ateinte assez sèche.
Le poignet percé d'une flèche.
Outre ces généreux blessez, Et ces illustres Trépassez,
185 Dont je ne puis parler sans larmes.
Las ! combien de braves Gens-d'armes, Capitaines et Cavaliers, Gens de mérites singuliers.
Gens du noble Pais de France,
190 Et donr je n'ay point connoissance.
De la guerre ètans le butin, Ont-ils-là finy leur destin !
Sans compter d'Alemans, ny d'autres, Il est mort quinze cens des nôtres;
195 Mais qui, combatans vaillamment, Ont vendu leur mort chèrement, Sous l'ordre, conduite et prudence.
D'un Commandant de conséquence, S^avoir Monsieur de Coligny, 200 Digne d'un honneur infiny;
Le choix qu'en fit nôtre Monarque Etant une vizible marque Qu'il est, dans son noble Métier, Non pas vieux, mais sage Routier:
205 Les Turcs, Ennemis de l'Empire, En sçauroient déjà bien que dire, Ayant contr'eux si bien agi, Fjeuve Que les eaux du Raab ont rougi ^ Hong ne. p^ j^ ^^ ^^ ^^^ Voionuires,
2 10 Du sang de sept mil Janissaires, Et de trois Bassas assommez.
Qui dans leur Camp ètans aimez.
Et du Seigneur Grand-Vizir, mesme, Les ont comblez d'un deiiil extresme.
2 1 5 Enfin, nos François généreux Ont emporté, dit-on, sur-eux.
Bien des Drapeaux,biendes Enseignes, Qui font voir qu'à bonnes enseignes On s'est chamaillé de fort-prés;
220 Et qu'un certain Courier exprés (Au moins on me l'est venu dire) A prézentez à nôtre Sire, Qui, certes, est trés-satisfait.
Que ceux de France ont si bien fait.
225 Cet article est de longue haleine.
Et m'a donné bien de la peine:
Mais il méritoit bien, aussy.
Que je prisse un exact soucy De l'étendre dans cette Lettre,
230 N'y pouvant aujourd'huy rien mettre De meilleur pour les curieux, Ny pour nous de plus glorieux.
Il faut dire en peu de paroles, Que le fameux de Faveroles, Anditeuf à
r>^ w T> I / 1 \ -^ Comptes.
235 Et La Baie, (deux) sages espnts, Notaire ai Deux Hommesd'Honneuret deprix, Çhi»«i«'
-, ^ ^ *^ '«Conseil;
Furent, par un commun sufrage, de vuie.
Elevez à l'Echevinage
(Ce m'a-t'on dit) Lundy passé, 240 Et que cet Homme si sensé.
Homme d'admirable cervelle.
Que Monsieur Voizin on apelle,
Fut derechef insinué,
C'est-à-dire continué 245 En cette glorieuze Charge, P'J^^*
Dont tu vois le titre à la marge, Marchacd:
La Cour et toute la Cité
L'aimant fort pour sa probité.
Le Cardinal Impériale,
250 Qu'aux plus granas Esprits on égale.
Fut, le mesme-jour, prézenté Dans Vincenne, à Sa Majesté, Qu'il satisfit, en ^lant Homme, Sur l'esclandre anvé dans Rome,
2 5 5 Luy témoignant sincèrement, (Après son premier compliment) N'avoir jamais manqué pour France De respect, ny de bienveillance; Qu'il eut toujours en bonne odeur
260 Monseigneur nôtre Ambassadeur ; Qu'il honore, autant que personne,
Aoust 1664. — Livre XV. Lettre XXXIV.
La Grandeur de nôtre Couronne, Et qu'il avoit toujours été Serviteur de Sa Majesté.
265 Le Roy receut ce beau langage D'un très -bénin et doux vizage; Il vid, ensuite, tour-à-tour, Les Grands et Grandes de la Cour:
Après quoy Monsieur de Lionne,
270 A qui cette louange on donne D'avoir un esprit clair et net Autant qu'autre du Cabinet, Traita, chez-luy, cette Eminence, Avec grande manificence,
275 Où se trouva pareillement.
Plein d'aize et de contentement
Son Eminence Barberine, Î*î?*!/Çli
__ . ^ •• !• le Cardinal
Versqui mon cœur toujours encline, Antoine.
Et dont j'aime fort la bonté :
280 Mais mon souper est aprété.
Princesse, pour qui nôtre Muze Est, quelquefois, un peu profuze, Il me faut finir ce discours.
Qui n'est pas un de mes plus courts.
285 J'ay fait ces Vers, pas trop superbes, Le vingt-et-trois du mois aux gerbes.
LETRE TRENTE-Q UATRE
Du [samedi] trentième Aoust.