‹ La muze historique; (volume 2)Chapitre 58 sur 84 · BRAVE · texte numérisé non relu

BRAVE

Princesse, où le Ciel a logé Un rare Esprit, avantagé De clairtez belles à merveilles, A qui je consacre mes veilles;

5 Ma dernière Lettre eut l'honneur Soit par justice, ou par bon-heur.

D'être belle et bonne trouvée.

Et mesmement d'être aprouvée Par pluzieurs excélens Esprits,

10 Et de ceux qui sont plus chéris D'Apollon et des neuf Compagnes Sçavoir les Pérauts, les Cassagnes, Les Chapelains et les Bourzez, Tous Gens fameux, tous Gens prizez,

1 5 Tous Gens qui n'ont pas la beriuê, Après qu'icelle ils eurent lûé.

Dirent tous, et de bonne-foy.

Des louanges d'elle et de moy.

Chés le Roy, mesme, et chés les Reines,

20 Que l'on sçait être dans Vinceiiies, On m'a dit que Grands et petits S'en sont assez bien divertis :

La vanité point ne m'inspire Ce que je viens icy de dire,

2 ) Ce n'est pas pour me couronner.

Mais pour me précautioner ; Car on m'a dit qu'un certain Cancre, Dont Tame est plus noire que l'ancre.

En propos sotement conceus, 30 A jeté son venin dessus,

Dizant qu'elle êtoit détestable :

Mais laissons-là ce pauvre Diable,

Plus digne (tant il est bouru)

D'être berné que d'être crû.

35 Je vais, 6 Lecteurs débonnaires,

Discourir sur d'autres afaires.

Touchant le combat obstiné Dessus les bords du Râab donné, Loin que le bruit en diminue,

40 Confirmation est venue

Par Lettres de Gens de crédit, De tout ce qu'on en avoit dit; Qu'Epagny, la-Ferté, Tureine, ^ff*^^^^ Combatans à perte d'haleine, «««o»»-

45 Et Piémont, un des plus vieux Corps, Paroissans des Cézars alors.

Firent admirer la vaillance Dont sont douez les Gens de France.

LesTurcsqui,dumoins,autant qu'eux,

50 Etoient hardis et belliqueux.

Comme ils êtoient en plus grand nombre, Croyoient bien leur cauzer encombre, Dautant que secours sur secours Grossissoient leurs Troupes toujours:

5 5 Mais le Comte de la Feûillade

La Muze historique. — Aoust 1664.

Par une héroïque bravade.

Ayant comme un grand Harangueur, De nos Gens réanimé le cœur.

Par un discours de conséquence,

60 Par une guerrière éloquence^ Prononcée avec jugement, Chargea si vigoureuzement, Par le front, le flanc, et les ailes, Les bataillons des Infidelles,

65 Qu'à force de se hazarder.

Il les fit loin rétrograder:

Mais paravant cette retraite.

Mais paravant cette défaite, Que ce combat furieux

70 (Pour les François si glorieux) Pour les égales rézistances.

Eut de terribles circonstances !

Les gémissemens des blessez, Les corps noyez, ou terrassez,

75 Les Gens et chevaux péle-méie.

Les boulets plus drus que la grêle.

Des armes, le grand cliquetis, L'emportement des deux Partis, La flàme et l'épaisse fumée

80 Régnant dans l'une et l'autre Armée, Le bruit du canon foudroyant Le sang, par ruisseaux, ondoyant.

Les horribles cris des Barbares; Enfin, les funestes fanfares,

8 5 Douze cent goziers, avec éfort,

Invitoient les Gens à la mort, Au sang, au carnage, au massacre.

Où chacun alors se consacre, Etoient en ce jour hazardeux 90 Des spectacles plus-que hideux; Et Toccizion fut si grande, Que de pluzieurs endroits on mande.

Qu'une rivière d'eau, tout-franc, Parut comme un fleuve de sang.

9 5 J'ay dans les dernières nouvdles,

Apris que Monsieur de Courcelles, Propre Neveu (comme je croy) Du sage Duc de Vileroy, Remply d'une ardeur signalée,

100 Voyant un Turc dans la mêlée Qui saizissoit, avec fierté, Un Drapeau de nôtre côté.

Se jeta sur luy de furie.

Et n'entendant point raillerie,

105 II recouvra ledit Drapeau, Et dudit Turc perçant la peau D'un pistolet, ou cimeterre, L'abatit roide mort par terre.

Un autre Turc, d'orgueil boufy,

1 10 Aux Nôtres Êiizant un'défy Pour, avec sûreté combatre.

Non deux-à-deux, ny quatre-à-quatre.

Mais seul-à-seul, et corps-à-coips, De ceux qui l'entendirent, lors,

1 1 { Le preux Chevalier de Loraine, Dont Tame est ardante et hautaine.

Au susdit Turc se prézenta, Le combatit, le surmonta, Et dans le milieu de la Lice

120 En fit à Mars un sacrifice,

Après pluzieurs grands coups portez A l'aspect des deux Camps postez :

Et, sans mentir, cette Victoire Méritoit bien un trait d'histoire.

125 On sçait que les premiers avis Lesquels de moy furent suivis.

Aussi-bien que de pluzieurs autres, Dizoient que douze cens des nôtres Dans ce conflit êtoient péris:

1 )o Mais, depuis, nous avons apris

Qu'il n'en est mort (ne leur déplaize) Quecensquatre-vingts,quinzeou seize.

Qui dans ce combat orageux Moururent en Gens courageux,

1 3 5 Ayans aquis dans la Hongrie Grand honneur à nôtre Patrie Par leurs brillantes actions.

Guerriers des autres Nations, Si j'exalte icy la vaillance

1 40 De Messieurs les François de France, Comme j'écris de bonne-foy.

Je ne fais que ce que je doy ; Si leurs lauriers je timpanize, Si leurs beaux actes j'étemize,

145 N'en soyez nullement jaloux, J'agirois du mesme air pour vous; Fussiez-vous de la Moravie, De Pologne, ou de Moscovie, Fussiez-vous Hongrois, ou Germains,

150 Danois, Suédois, ou Romains, Flamans, Espagnols, Alobrogtt, Je fais aussi-bien les éloges De vos vertus, de vos explois Que si vous étiez francs-Gaulois.

1 5 5 Encor qu'elle soit étrangère, La Vertu m'est toujours si chère En tous Climats, en tous Quartiers, Que j'entreprens fort volontiers De rendre sa gloire immortelle

1 60 Quand j'ay sujet de parler d'elle.

Depuis ce beau jour ravissant, Qui fut si fatal au Croissant,

Aoust 1664.— Livre XV. Lettre XXXIV.

Et r'abatit un peu ses cornes.

Les Turcs ont toujours paru mornes, 60 Ou du moins, après ce débris.

N'ont, ce dit-on, rien entrepris Qui puisse cauzer grand dommage; Iven parlons-donc pas davantage.

Monsieur le Légat, maintenant,

1 6 5 Son chemin toujours cheminant.

Un Abbé, de grande opulence, Qui traite avec magnificence, Assavoir l'Abbé de Citeaux, Receut dans un de ses Châteaux

170 Que Gilly (ce me semble) on nomme.

Cet aimaole Prélat de Rome, (Qui m'envoya, de son Trézor, Une grande Médale d'or Qui me combla d'aize et de gloire,

175 Et dont j'auray toujours mémoire) Auquel Prélat, l'Abbé susdit, Homme d'honneur et de crédit, Fit d'une afection sincère Si parfaitement bonne chère,

180 Ou un Pape mesme, en vérité, s'en seroit plus que contenté.

Ce Festin, confit en délices.

Fut à cinq plantureux services.

Bien ordonnez, bien aprétez,

185 Contenant, outre les pÀtez, Outre mainte sausse friande, Outre la plus grosse viande.

Confitures, salades, fruits, Gâteaux, massepains et biscuits,

190 Plein vingt ou trente grandes hôtes De becfis et de gélinotes.

De cailles, tourtes, perd(e)reaux.

D'ortolans et de ramereaux; Outre une agréable abondance

195 D'un des plus exquis vins de France, Dont, dit-on, Messieurs les Romains Burent des flacons, maints et maints.

Admirablement le goûtèrent.

Et, de tout leur cœur, l'exaltèrent; 200 Bref, ce Légat, que j'aime tant, Qui vaut son pézant d'or comptant, Par sa prudence sans égale.

Fut fort content de ce Régale.

Samedv, Monsieur Roberty, 20$ Lequel, de Rome étoit party Afin d'être, pour le Saint-Père, En franc Nonce extraordinaire, Fit avéques solennité.

Son Entrée en cette Cité,

2 1 o Où, tant le Roy, que les deux Reines, Qui sont au Château de Vinceines, Et Monsieur et Madame, aussy.

Soudain qu'ils le sceurent icy, Luy firent rendre des vizites

2 1 ) Par des Gens de rares mérites.

Le Cardinal Impériale,

Objet de l'amitié Papale,

Ayant pris congé de la Cour,

Est, ce dit-on, sur son retour, 220 Content, autant qu'on le peut être.

Des bontez du Roy nôtre Maître,

Bref, de tous ceux, en général.

De la Cour et du Sang Royal ;

Dieu le conduize droit à Rome, 22) On dit que c'est un habile Homme.

Monsieur de Chartres, l'autre-jour,

(Qui fait prèzentement séjour

En sa Maizon Episcopale)

Dans cette douceur Pastorale 2)0 Qui luy sied en perfection,

Y receut l'abjuration

Du sieur Rousseau, fameux Ministre,

Etat, que nous tenons sinistre;

(Pour rimer il faut dire ainsi, 235 Et la raizon le veut aussi

Quand c'est un Pasteur hérétique

Qui cette qualité s'aplique)

Or, donc, puisou'il est converty.

Et qu'il a pris le bon party, 240 Dieu le carde. Dieu le bénisse.

J'aime bien qu'on se convertisse.

Bourgeois, ennemis des Filoux, Aujourcrhuy, réjouissez-vous, Voyageurs, Marchands, Demoizelles, Vous sçaurez, pour bonnes nouvelles,

245 Qu'un Oficier nommé Des-Grès, ^fic«<r En ayant du Roy, l'ordre exprès, comîîgîie A, par ses soins et vigilance, <*" Archen Pris douze Brigans d^mportance, chev/ii/r Qui voloient de nuit et de jour, ^" Cuet.

250 Sans respect, les Grands de la Cour, Qui souvent passoient sous les pâtes De ces Gens pires que Pirates, Et dont (renversez sur le dos) On brizera dans peu les os.

2 5 j La fin de ma Lettre historii/ue Est aujourd'huy laide et trafique; Mais c'est par ce bon motif-là, Que l'on prenne exemple à cela.

La Muze historiq^ue. — Septembre 1664.

Si, donc, cette fin n'est pas belle, 260 Princesse, excusez mon zélé, Une autre fois expressément, Je finiray plus doucement.

Le trente d'Aoust fut fait l'Ouvrage, Par moy qui n'ay Laquais, ny Page.

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