‹ La muze historique; (volume 2)Chapitre 59 sur 84 · LETTRE TRENTE-CINQ · texte numérisé non relu

LETTRE TRENTE-CINQ

Du [samedi] sixième Septembre.

BELLIQUEUZE.

Aujourd'huy qu'il est jour d'écrire Je ne sçaurois plus m'en dédire.

Il faut pour cette fonction Quiter toute ocupation, j Les jeux et les plaizirs licites, Les promenades, les vizites; Et dans ma chambre retranché, Tantôt debout, tantôt couché.

Dans un état si solitaire, 10 M'apliquer au soin ordinaire De taire deux ou trois cens Vers Sur tout plain de sujets divers, (Qu'une Princesse, et des plus blanches, Atend de moy tous les Dimanches.

Par le juste et spécieux choix Du plus judicieux des Roys, La Maréchale de la Mothe, Dont par tout un beau renom trote, Fut élûê et nommée, enfin, 20 Pour Gouvernante du Daufin:

Et, certes, le Roy nôtre Maître Qui sçait le mérite conaître, N^ût pu faire d'élection Plus digne d'aprobation;

2 ) Car outre que ladite Dame Est bien-faite de corps et d'ame.

Elle sort d'un illustre Sang Qui souvent a tenu ce Rang, Puis Que Madame sa grancr-Mére Dont le Nom encore on révère.

Le fut aussi, trés-dignement, Du Roy, régnant prézentement, Mr le Mare- Et qu'un sien Ayeul, d'importance, de soûiray. Un sage Marôchal de France,

3 5 Fut, mesmement, avec honneur,

De Louis Treize, Gouverneur.

Comme cette Dame Damée

Madame de Lansac.

Est trés-aimable et trés-aimée.

Et qu'elle est, par son noble aspect,

40 Digne d'amour et de respect, Et qu'outre sa grâce et ses charmes, L'Aigle que Ton void en ses Armes Montrant que ses Prédécesseurs, Du Métier de Mars professeurs,

45 Ont dans les Guerriers exercices Rendu de signalez services Aux Empereurs, des temps passez.

Qui les auroient récompensez De leur valeur et de leur zélé

50 De cette marque illustre et belle; Comme, enfin, outre tout cela.

Outre tant de vertus qu'elle a, Et que, mesmes, dans son veuvage Elle a toujours paru fort sage,

5 j Toute nôtre Cour l'honorant.

L'aimant et la considérant, A ressenty bien de la joye Que par cette honorable voye Son mérite soit dézormais

60 Plus comblé d'honneur que jamais.

Pluzieurs Princes, pluzieurs Princesses Pluzieurs Ducs et pluzieurs Duchesses, Bref, tous les Gens de qualité De la Cour et de la Cité,

65 Sur ce beau sujet les vizitent, Complimentent et félicitent; Et nôtre Muze, qui toujours A fait d'elle de bons discours, Luy rend encor ce témoignage

70 De mes respects, dans cet Ouvrage.

Un habile et sage Aleman, Que l'on nomme Monsieur Frisman, Rézident pour nôtre cher Sire Dans Strasbourg, ville de l'Empire,

Septembre 1664. — Livre XV. Lettre XXXV.

Mî

75 Par un Privilège du Roy, Dont il a des Lettres d'octroy En des termes fort autentiques, S'en va travailler aux fabriques De Poêles, pour les Maizons,

80 Qui, durant les froides saizons, Seront extrêmement utiles Dans les Châteaux et dans les Villes; Car ces Poêles, ou ces Fourneaux, Ne cauzeront point aux cerveaux

85 De douleur petite, ny grande, Etans de façon Alemande, Et par leurs éfets innocens Ne olesseront aucuns des sens; Mais plutôt leur bénin uzage

90 Adoucît le teint du vizage.

L'air en devient plus épuré, Plus modéré, plus tempéré.

Et les Dames et Demoizelles En paroissent, dit-on, plus belles.

95 L'Autheur très-expert en cet Art, Par un assez ample placart, Contenant une granae page.

Vous en dira bien davantage En l'afichant dans quelques jours, 100 Où les Lecteurs auront recours.

Pour leur servir de tablature.

Et sçavoir par cette lecture.

Ses éfets, ses propriétez, Et les biens et commoditez 105 Que sondit nécessaire uzage Peut aporter dans un ménage.

De cet Alemand excellent.

Qui possède maint beau talent.

Qu'on tient sçavant, et dont la plume 1 10 A fait, ce dit-on, maint volume, Sur tout plein de sujets divers.

Mélangez de proze et de vers, J'ay du parler en ce rencontre.

Car il est mon voizin tout-contre.

115 On m'a, ce matin, annoncé Que Samedy dernier passé, Les Sieurs Ecuyers de la Reine N'étans point, pour lors, à Vinceine, Montignac, Comte Généreux^

1 20 S'y trouvant fut assez heureux.

De donner, en grande allégresse, La main à ladite Princesse, Qui permit au susdit Seigneur Ce rare et elorieux bon-heur,

1 2 s Par l'avis de la Reine-Mére, A qui toujours elle défère, Et qui voulut obligeamment

Luy procurer ce beau moment :

Cette Reine, toujours trés-sage, 1 30 Rendant en ce cas, témoignage

Qu'elle luy voudroit voir en Cour

Exercer cette Charge un jour.

Si Monsieur le Marquis son Frère .^J."*'*".^

Avoit dessein de s'en défaire, /HautXrt.

1 3 5 Pour à d'autres rangs s'élever, |scu*7

Comme cela peut ariver. de lapHeint.

Je fay trés-volontiers ce conte

En faveur de ce noble Comte,

Car entre tous les Courtizans, 140 Depuis environ quatorze ans,

Le sçachant brave et magnanime,

Je l'ûs toujours en grande estime.

Et je jurerois bien ma-foy

Qu'il a quelque amitié pour moy.

14s J'aprishler,d'unfort Galand-Homme,

Qu'en la Sainte Cité de Rome,

Vers la fin du précédent mois.

Monseigneur le Duc de Valois

Cauza par sa chère Naissance 150 Une extrême réjouissance.

Monseigneur nôtre Ambassadeur Monsieur

Qui fait sa charge avec splendeur, de*Créqi i.

Y témoigna son allégresse

Par une profuze largesse I ^ 5 De vins, aux passans prézentez,

Pour boire à aiverses santez,

De festins et de feux de joye.

Sans plaindre or, argent, ny monoye;

Car il eut toujours ce talent 160 D'agir et vivre en opulent.

L'Ambassadeur, franc Politique

De Sa Majesté Catholique,

Parut pour ledit Nouveau-né

Grandement afectionné; 165 Et, mesmes, le Courier ateste

Que Messieurs les Cardinaux d'Esté,

D'Aragon et de Manciny,

Le noble Duc Cézariny,

Qui possède un beau Patrimoine; 170 Et du Grand Cardinal Antoine

Les Rèzidens et les Agens,

Qui sont de fort honnêtes Gens,

Témoignans pour le Sang de France

Leur ferveur et leur bienveillance, 175 Firent tous des frais à l'envy,

Dont le Peuple Romain ravy,

Exalta leurs Délies dépences.

Admira leurs mafi;nificences;

Et, mesmes, quelques-uns d'entr'eux 1 80 Firent aussi les généreux.

La Muze historique. — Septembre 1664.

Depuis l'importante Victoire (Qui vivra toujours dans l'Histoire) Des François, Hongrois, Alemans, Sur les Troupes des Otomans, [mes)

1 8 5 Qui (vray comme Chrétiens nous som- Sont encor d'octante mille hommes.

Devienne on nous a mandé Qu'iceux Turcs ont rétrogradé Avec assez d'inquiétude,

190 Par de-là Caniza, vers Bude, Où jurans la teste et la mort, Ils atendent un grand r'enfort De Spahis et de Janissaires, Et d'autres chozes nécessaires

195 Pour faire encor d'autres sabats, Et tenter de nouveaux combats Contre les Aigles glorieuzes, Dont les grifes victorieuzes Ont de leur superbe Croissant

200 Temy l'éclat resplendissant.

On dit que le Comte de Souches, Dont ils craignent les escarmouches, A sur-eux encor r'emporté Barkam Ville, Fort, ou Cité, 205 Qu'il a démolie et razée, La garde en étant mal-aizée.

Le Frère du Brave Serin, Piqué de son juste chagrin Touchant leur Fort jeté par-terre, 210 Leur fait toujours ardante guerre, Et, plein contr'eux d'un noble feu.

Il a bazourdy depuis peu De leurs Gens allans au fourage.

Quatorze cens et davantage.

2 1 5 Les Hongrois faizans un défi

A Monsieur Michel Abafi,

De ses Gens ont tué deux mille;

Et si luy-mesme n'ût fait gîle,

Il eut senty l'estramasson, 220 Ou bien il eut payé rançon.

df

Ces médiocres avantages Peuvent relever les courages Des Soldats du Peuple Chrétien, Mais cela ne décide rien :

225 II faut que Dieu sur eux répande Quelque faveur encor plus grande:

Car les susdits Turcs assaillans, De Guerriers hardis et vaillans.

De canons et Chefs redoutables,

2^0 Sont des sources inépuizables.

Jean d'Autriche, ce Preux guerrier, Renonçant, dit-on, au laurier.

Bien moins par faute de courage Que par un acte d'Homme sage,

2 3 5 Sans murmure s'est retiré

Dans son noble et grand Prieuré, - Jouissant d une douce vie En ce beau lieu, loin de l'envie, Et des tumultes orageux

240 Où sont sujets les courageux.

J 'avois, pour mètre en nôtre Histoire, Encor un assez beau Mémoire :

Mais l'heure et ma chienne d'humeur, Et les plaintes de l'Imprimeur,

245 Qui fortement me solicite

De voir bien-tôt ma Lettre écrite.

En m'alleguant qu'il est bien tard.

Me forcent (raillerie à part) Sans davantage le remettre,

250 De finir tout-à-coup ma Lettre.

Altesse, qui de vôtre main Recevrez icelle demain Par un Porteur octogénaire.

Avec vôtre.acûeil ordinaire, 2 5 5 Toute plate et courte qu'elle est, Vous I accepterez, s'il vous plaist.

Fait Tanti veille Nôtre-Dame, Par moy qui n'ûs jamais de Femme.

Septembre 1664. — Livre XV. Lettre XXXVI .

Page 1