LETTRE TRENTE-SIX
Du [samedi] treizième Septembre.
PARANIMPHÉE.
Princesse, ayant cette semeine, Aux dépens de ma pauvre veine, En faveur de quelques objets, Travaillé sur divers sujets, 5 Quoj que ma Muze soit bien lasse De rauder autour du Parnasse, Il y faut, pourtant, remonter, Pour aujourd'huy vous raconter.
De pluzieurs chozes véritables,
1 o Six ou sept des plus remarquables.
Le Corps de Monsieur Saint-Zenon, Jadis, guerrier de grand renom.
Et que Ton void, avec Eloge, Placé dans le Martyrologe,
1 5 Corps Saint, des Peuples révéré, Dont le Légat a laiere (Suivant ce qu'on m'est venu dire) Fit prézent au Rov nôtre Sire, Le sept du mois fut translaté
20 En fort grande solennité.
Du Louvre, au Convent de ces Pérès, De ces Religieux sincères, A servir Dieu toujours vaillans.
Et qu'on nomme Pérès Fcûillans.
2 5 Plus de cent de ces sages Moines
Chantans diverses Antiphoines, Ayans un Prélat avec eux, Sçavoir Monsieur de Périgueux, Paré, dans cette conjoncture,
)o Des atours de sa Prélature, Furent, pleins d'un zélé pieux, Recevoir ce Corps précieux, M'^'Abbé Qu'un Abbé d'esprit et de marque.
Premier Aumônier du Monarque,
} 5 En leur dizant je ne sçay-quoy.
Leur livra de la part ciu Roy, Dans une Chasse riche et belle, Qu'en procession solennelle Sous un grand Dais d'or éclatant,
40 Ainsi qu'un dépôt important.
En leur Eglize ils transportèrent.
Et par grand respect le pozèrent En une Chapelle, ou saint Lieu, Où vont bien souvent prier Dieu
45 Aux jours des Festes princioales, Toutes les Personnes Royales.
Ensuite du bruit des tambours Qui dans la rué et carefours Batoient de distance en distance,
50 Et de la claire rézonnance
De pluzieurs Trompettes du Roy, Escortans en moult noble-aroy Cette sainte et pompeuze marche.
Comme s'ils eussent suivyl'Archej^.'^Ajche
5 5 Ausdits Feùillans on entendit,
(Pour le moins quelqu'un me l'a dit) D'un ton tout-à-fait harmonique, Chanter un Motet en muzique, Qui ravit en perfection,
60 Excita la dévotion, Et rendit toutes adoucies Les âmes les plus endurcies.
De Quantité de paremens, Et d'aamirables ornemens,
65 Cette Eglize êtoit lors parée, Et, de plus, étoit éclairée (Au raport de bien des témoins) De douze cens cierges, du moins.
Cette Reine toujours dévote, la Rfine-
^ • \ ^ \ ^ Mère.
70 Qu en marge expressément je cote, Et qui dans tous les saints Lieux va, Avec sa Suite s'y trouva, Et de zélé et ferveur munie, Vid toute la cérémonie,
75 Et l'admira de point en point ; Et pour moy qui ne la vy point, (Grâce à l'oubly de ces bons Pérès, Lesquels à moy ne songent guéres) Quoy que j'ûsse le cœur blessé,
80 Je n ay pas, toutefois, laissé De puolier dans mon Histoire Cette Feste digne de gloire:
Etoit-ce pour l'amour d'eux? Non,
La Muze historique. — Septembre 1664.
Mais du Bien-heureux Saint Zenon.
85 Comme la Peinture et Sculpture, Deux Copistes de la Nature, Sont à bon droit, en toutes parts, La merveille des plus beaux Arts, Le Roy, dont Tame est magnanime,
90 Qui les honore et les estime.
Et qui de ces deux grands talens Aime les Maîtres exoélens, En a fait une Académie, Prézentement bien afermie,
95 Par les grâces, dons et bienfaits Que Sa Majesté leur a faits; Laquelle Académie illustre S'étant mize en son plus haut lustre.
S'ouvrit extr'ordinairement, 100 Et s'assembla dernièrement.
Afin de juger des Ouvrages De pluzieurs jeunes Personnages, Et aistribuër quelques Prix A ceux oui se seront mieux pris I0{ A faire (aes) Tableaux, Portraitures Et d'autres diverses Peintures, Lesquels Prix on m'a dit, encor.
Etre Médales de fin or.
Qui de nôtre Roy Grand et sage
I to Ont la ressemblance et l'image.
Que ce Monarçiue, tous les ans, Donne aux Peintres étudians, Afin d'exciter leur courage A s'évertuer davantage.
I I { Monsieur Colbert, qui nuit et jour,
Donne tous ses soins à la Cour, Sur qui, de mainte et mainte choze, Le Roy s'apuye et se reooze.
Homme de grand entenaement, lao Et dont l'ame, certainement.
Est de cent lumières comblée, Prézida dans cette Assemblée, Fut honoré, fut respecté De toute la Communauté,
1 2 ( Etant avec ardeur et zélé,
Le Vice-Protecteur d'icelle.
C'est ce que j'ay p6 recueillir (Mais non pas sans peur de faillir) D'un Billet de l'Académie, 1 }0 De dix-sept lignes et demie, Car je n'ay rien vu de cela.
Et je n'êtois nulement-là.
Du prézent mois, l'onze ou ledouze.
Monsieur et son aimable Epouze,
1 3 5 Miroir de grâces et d'atraits.
Partirent pour Villers-Cotraits, Maizon très-capable de plaire.
Dont ce Prince est Propriétoirc, Et qui, je croy, fut autrefois,
140 A l'illustre Sang de Valois.
Comme cette Maizon est belle, (On a droit de la nommer telle) Et quitant Cour et Courtizans, Ce Grand Prince y va tous les ans,
145 11 s'y recrée, il s'y promeine, 11 y void les bois et la pleine, Pour luj c'est un lieu ae campos, 11 j jouit d'un doux repos:
Mais quelle qu'en soit l'excélence,
150 II y fait peu de rézidence.
Et seulement, durant le cours De douze, quinze, ou seize jours, Leurs Altesses incomparables Habitent ces lieux délectables,
1 5 5 Puis s'en retournent promptement,
A la Cour, leur cher élément.
Pour des nouvelles d'importance, C'est tout ce que je sçay de France, Ainsi, je vais prendre le soin 1 60 De vous en dire de plus loin.
Les Turcs, quoy que fiers et farouches, Craignent toujours le Preux de Souches Qui les a bien souvent vaincus, Et l'on parle fort d'un Blocus,
1 6 $ Que plein de généreuze audace
Il a fait autour de leur Place, J'entens parler de Newhauzel, Le bruit en est universel.
Et que le Commandant d'icelle, 170 Qu'Amurat-Trabor on apelle.
Demande au Grand-Vizir secours, Aussi souvent que tous les jours.
Malgré sa dignité suprême, Nonobstant son courage extrême,
175 Convoiteux de gloire et d'honneur, Et l'apuy de son Grand-Seigneur, Bref, d'autres vertus assez belles, Le Vizir chez les Infiddles (S'il est vray ce que l'on en dît)
1 80 Commence à perdre son crédit.
Depuis la honteuze retraite Que prés du Ràab ses Gens ont faite.
On dit qu'il propoze un Acord:
Mais on ne s assure pas fort
185 Aux propozitions qu il cite; Car, comme j'ay lu dans Tacite, (Mais en quel feuillet je ne sçay)
Septembre 1664. — Livre XV. Lettre XXXVI.
Quand on a connu, par essay.
De la fraude en un Politique,
190 Turc, Idolâtre, ou Schismatique, Sous un trés-Iong Traité de Paix, II ne faut s'y fier jamais.
Et pour en donner une preuve Toute récente et toute neuve,
195 On sçait assez combien long-temps Les Agens des Mahométans, Par leurs délais, par leur bien-dire, Ont amuzé ceux oe l'Empire, Durant qu'ils faizoient des apréts,
200 Pour leur venir casser du grés.
Si, toutefois, ce qu'on propoze Etoit une solide choze.
Et non des pièges déloyaux.
Les Ministres Impériaux,
20 5 Quand d'acord on les vient sémondre.
Peuvent écouter et répondre.
L'Empereur a bien du plaizir D'avoir contre le Grand-Vizir, [très, Pour Seconds, non pas des Gens rus-
210 Mais quantité d'Hommes illustres.
Quantité de Principautez, D'Etats et de Communautez; Certes, tous ces Auxiliaires Ne sont pas des Gens ordinaires,
2 1 5 Mais Gens à prêter le colet Et tous triez sur le volet:
Aussi faut-il qu'on les ménage ; Ils ne manquent pas de courage.
Ils ont toujours le cœur hautain,
220 Mais on dit qu'ils manquent de pain.
Ayant mis un pié dans l'Afriçiue, Monseigneur de Beaufort s'aplique A faire en sorte, à l'avenir.
Qu'il s'y puisse bien maintenir.
225 Le Ciel, qui les bons favorize.
Veuille bénir son entreprize.
Il a bezoin d'être, en ce lieu.
Assisté du Prince, et de Dieu.
On prévoid toujours une guerre 2^0 Entre l'Holande et l'Angleterre :
Car encore que leurs Agens Paroissent assez diligens D'étoufer par leurs conférences.
Les sujets, cauzes, ou semences 2 3 5 De leurs grandes divizions Pour diverses ocazions.
Et d'anéantir leurs querelles Par concessions mutuelles, On void que leurs soins jusqu'icy, 240 Ne leur ont pas fort réussy.
Comme aux infirmitez humaines.
Dont les cauzes sont peu certaines.
Les plus Grands sont assujetis Aussi-bien que les plus petits.
245 Du Pape, la Personne sainte, De mal ressentit çiuelque atainte Vers la fin du mois précédent; Mais par un régime prudent, Comme elle êtoit assez légère,
250 Elle ne fut que passagère.
Je vien d'aprendre d'un Amy, Nommé Raimond, et non Remy, Que le Roy, le Daufin, les Reines, Se portent des mieux dans Vinceines,
2 5 ( Y goûtans des plaizirs bien doUx, Pnncesse, ainsi soit-il de Vous; Je fay ce souhait-là sans cesse:
Je ne voy que peu Vôtre Altesse, Quoy que ]e passe pour Autheur,
260 Je ne suis pas grana viziteur;
Mais je veux bien que l'on m'assomme Si je ne suis, pourtant, bon-Homme.
Fait le treize du mois prézent, Qui de froid n'est pas trop exempt.
La Muze historique. — Septembre 1664.