‹ La muze historique; (volume 2)Chapitre 67 sur 84 · LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME

Du [samedi] quinzième Novembre.

DÉVOTIEUZE.

Depuis sept jours ayant été En assez mauvaize santé.

Par des fluxions et caterres Qui me font de sensibles guerres, 5 Nonobstant les méchantes nuits, Et tout fatigué que je suis, D'afliction et de détresse, Il faut rimer pour la Princesse, Qui, par son mérite excélent,

10 Excite aussi bien le Talent, Que la bonté de Dieu m'octroye.

Dans la peine, que dans la joye:

Sans, donc, avoir la belle humeur Nécessaire à tout bon Rimeur,

1 5 Dûssay-je y perdre mon escrime, Si faut-il, pourtant, que je rime.

Pour avoir eu l'avis trop tard, Samedy, je ne fis point part A mon cher Lecteur, ou Lectrice,

20 Du grand et solennel Service Fait à Saint-Denis, Tautre-jour, Où pluzieurs des Grands de la Cour Se trouvèrent en diligence, En faveur de celte Eminence,

2{ De ce Ministre renommé.

Qui dans Vincenne est inhumé:

Lequel grand Service funèbre, Monsieur Colbert, Homme célèbre, Fonda, quelque-temps, ce dit-on,

}o Après que la fiére Cloton Eut tranché l'importante vie (A qui l'on portoit tant d'envie) De ce Cardinal, dont le Nom Sera toujours en grand renom :

j ) Bref, lequel pieux Mortuaire, Ledit Monsieur Colbert fait faire Audit Saint-Denis, tous les ans, Prèzens Princes et Courtizans.

Moy oui suis de bonne nature,

40 Sans les divers maux que j'endure.

Je m'y fusse aussi transporté.

Par tendresse, par piété, Par devoir, par condoléance, Et, sur- tout, par reconnoissance;

45 Etant, comme j'ay cent fois dit.

De ce Grand Ministre susdit.

Le très-humble Pensionnaire, Suivant son legs testamentaire, Où, grâce à sa toute bonté,

50 J'ay part en cette qualité.

Nôtre Reine, jeune et charmante,

Etant toute fébricitante.

Depuis dix, onze, ou douze jours,

Les Gens-de-bien ont eu recours 5 5 Aux intercessions publiques.

Dans les Lieux saints et catholiques.

Où le Peuple s'est transporté

Pour obtenir une santé

De si précieuze-importance, 60 Et si nécessaire à la France,

Pour laquelle fut promptement

Expozé te Saint Sacrement,

Afin d'exciter davantage

A prier de meilleur courage.

65 La très-digne Mère du Roy,

Sentant en son Cœur grand émoy.

De voir soufrir cette Princesse,

Qu'elle aime avec tant de tendresse,

Se met. à son intention, 70 Bien-souvent en dévotion ;

Elle vizite les Eglizes,

Et va dans les heures précizes.

En chaque saint et sacré Lieu,

Répandre son Cœur devant Dieu, 75 Et le suplier, avec larmes,

D'apaizer les tristes alarmes,

Dont chacun se sent agité,

Pour cette Jeune Maiesté.

Pour montrer aux François la planche.

80 Elle fut aux Feùillans, Dimanche,

Lieu dévot et de sainteté,

Et de la Cour trés-fréquenté.

Novembre 1664. — Livre XV. Lettre XLV.

Où cette Grande Souveraine, Où cette incomparable Reine

85 Communia pieuzement, Pour l'entier r'êlablissement De la santé trés-souhaitée De sa Belle-Fille alitée, Digne Objet de son amitié,

90 Aussi-bien que de sa pitié.

Nôtre Roy, qui la considère Comme son Epouze trés-chére, Ressentant des traits nuit et jour, De compassion et d'amour,

95 Sans redouter les longues veilles, Et leurs fatigues sans-pareilles, Ne la quitant que rarement, Semble partager le tourment.

Dont la fièvre ardante et félonne

100 Aflige sa belle Personne.

Monsieur, ce Prince aimé de tous, Ce noble Cœur, cet Esprit doux, Dont la bonté n'a point d'égale, Brefj toute la Maizon Royale,

105 Pour la Reine, s'intéressant, Et soir et matin, s'empressant, Change assez souvent de langage.

De contenance et de vizage:

Quand la Reine a de bons monxens,

1 10 On luy void des contentemens

Tous aparens et tous vizibles : [blés.

Mais Quand ses maux sont plus sensi- Plus dangereux et plus cuizans.

On void soudain les Courtizans

1 1 5 Avèques leurs faces blémies, ParoStre autant de Jérémies.

Comme loyal Sujet, je veux Croire, qu'enfin, nos humbles vœux Toucheront la Bonté Divine

1 20 En faveur de cette Héroïne, Dont on void un commencement Déjà de grand amendement.

Ce Père, qui par ses mérites, Et capacitez non petites,

125 Des Capucins est Général, Et qu'on tient être libéral De menus et chrétiens Ouvrages, Croix, Agnus, Médales, Images, Prit congé, dit-on, l'autre-jour,

1)0 Des Majestez et de leur Cour, Qui pour le respect de son Ordre, Sur lequel on ne sçauroit mordre.

Et pour ses proches qualitez, Luy firent cent et cent bontez,

1)5 Et des acûeils doux et sincères ;

Je i'ay sceu d'un de ses Confrères.

Mercredy, se fit, justement.

L'ouverture du Parlement, Où Monsieur l'Evesque de Digne,

140 Sage Pasteur, Prélat insigne.

Et doué de grande vertu.

De ses plus beaux atours vêtu.

Dit la Messe Pontificale Sur l'Autel de la grande Saie,

145 Dont, quand il eut oficiè, Il fut soudain remercié Par un discours solide et sage Que luy fit ce erand Personnage, Ce Juge équitable et prudent,

I ço Monsieur le Premier Prézident; Auquel discours, en nôtre langue, Id est y à laquelle Harangue, Ce di^ne Evesque répondit, Et (dit-on) dit tout ce qu'il dit

1 5 5 D'une manière si touchante.

Et d'une façon si sçavante.

Que le cœur en fut réjoùy De tous ceux dont il fut oûy :

Après quoy, selon la pratique,

160 Cet illustre Ecléziastique,

Dont si grand est l'entendement.

Eut place dans le Parlement, C'est-à-dire, il y prit séance Au gré de toute l'Assistance.

165 Le fameux Monsieur d'Ablancourt, (Dont par tout un beau renom court.

Pour avoir eu bonne cervelle) Est décédé de la Gravelle, Non pas comme un parfait Chrétien,

170 Mais en sage Stoïcien,

Montrant une grande constance, Grande lumière et connoissance, Jusqu'à l'heure de son trépas.

Hors qu'il ne se convertit pas,

175 Car il avoit suivy la piste De la doctrine Calviniste, En laquelle il est trépassé; Ainsi, requiescat in pace N'est pas proprement un sufrage

180 Qu'on puisse dire à son uzage, Etar.t bien difèrent du ton De ce qu'on chante à Charenton.

Pour sclivoir l'Art de bien écrire, Il avoit, du Roy nôtre Sire,

i8{ Qui luy portoit afection, Cmq cens ècus de pension.

Dont on le payoit à merveilles,

La Muze historique. — Noveiubre 1664.

fin récompense de ses veilles Et de tant d'Ecrits qu'il a faits,

1 90 Dont il a gémy sous le faix.

Or parla mort de ce docte Homme, Il iCTient au Roy cette somme; Et si ce Roy tant estimé, N'ètoit pas encore informé

195 De cette récente nouvelle,

(Qui n'est pour Luj que bagatelle) Mes Créanciers seroient ravis Que j'en eusse mon droit-d'avis:

Car, pour voir mes afaires nettes,

200 J'en aquiterois bien des debtes.

Monsieur (aussi) de Marcassus, Qui tenoit presque le dessus Entre les sçavans Personnages, Par ses mnds et nombreux Ouvrages,

205 Pleins de judicieux discours.

Est défunt depuis peu de jours:

C'est bien du dommage, sans doute.

Mais madame Atropos n'écoute

210 Jeune, ny vieil, foiole, ny fort:

Et, d'ailleurs, touchant cette Mort Assez simple, assez naturelle.

On n'a rien à dire contr'elle, Il avoit octante ans passez ; Quoy, n'a-t'il pas écrit assez?

215 Et, de plus, il laisse en sa place Un Fils, qui suit si bien sa trace.

Que pluzieurs dizent, aujourd'huy.

Qu'il est aussi Docteur que luy, Et qu'excellemment il compoze

220 Aussi bien en Vers comme en Proze.

Or, laissons-là de tels sujets.

Entreprenons d'autres projets.

Parlons de Gigery, d'Afrique, Sujet martial et bellique,

225 Le grand chapitre, maintenant, Tant du Midy, que du Ponant; Je devrois, toutefois, m'en taire.

Car il court un Extr'ordinaire Qui fait tout du lonç mention

2}o De ce que nôtre Nation,

Pleine d'une audace suerriére, A fait dans l'ataque dernière Des Turcs et des Mahométans Contre nos braves Combatans,

2) { Dont cinq cens, par un trait habile, En ont défait plus de neuf mille, Desquels sept cens furent percez.

Les autres blessez, ou chassez :

Bref, dans des ardeurs nompareilles,

240 Les nôtres firent des merveilles:

Monseigneur le Duc de Beaufort, Que Dieu garde d'un mauvais sort.

Agit avec tant de courage Qu'il ne se peut pas davantage.

245 Gadagne, un de nos bons Guerriers,

Y mérita mille lauriers.

Monsieur le Comte de Vivonne, Qui d'aucun danger ne s'étonne,

Y fit paroitre, avec vigueur, 250 Sa conduite, et son noble cœur.

N'ayant aucune connoissance Des autres qui, par leur vaillance.

Rendirent tous, à qui mieux-mieux.

Nôtre Party victorieux,

2 j 5 Si je ne remplis mon Histoire De ce qu'on doit à leur mémoire.

On ne sçait pas tout de si loin ; Et quel que puisse être mon soin, Je ne puis, en mon Art d'écrire,

260 Dire que ce que j'entens dire.

Mais entre tant de Gens-de-bien Dont on m'a dit très-bien du bien.

On raconte d'un galant Homme, (C'est W De Roux qu^l se nomme)

265 Qui commandant dans une Tour, Qu'on assaillit avant le jour.

Et (comme la plus avancée) Toute preste d'être forcée.

Déjà le Chef, ou Gouverneur,

270 Etoit mort en Homme-d'honneur, Les Ennemis ètoient dix mille.

Qui, pleins d'une fureur hostile, Faizoïent du feu terriblement, Qui cauzoit un grand détriment.

275 Déjà, mesme, un de leurs plus Braves, Dont l'haleine sentoit les raves, Avoit blessé ledit De Roux D'un coup de sabre, ou de deux coups, Lorsqu'avec une pertuizane

280 II pertuiza ce grand Marane, Qui tomba roide mort à bas.

Dont les Turcs crièrent, hélas !

Puis il renversa leurs échelles, Et fit des actions si belles,

285 Que les Turcs comblez de douleurs, Ayans perdu huit cens des leurs En cette ataque assez hardie.

Qui pour eux devint tragédie, P^r l'ardeur et noble couroux

290 Du brave et généreux De Roux, Maudirent leur folle surprize.

Et leur téméraire entreprize, Qui ne servit de rien, sinon

Novembre 1664. — Livre XV. Lettre XLVI.

Que d'être, à grands coups de canon, 295 Rechasssez jusaues dans leurs hutes,

Non sans faire bien des culbutes.

On a, dit-on, au Roy mandé

Dudit De Roux le procédé,

Dont la nouvelle est confirmée ;oo Par trente Lettres de l'Armée,

Malgré maux de teste et de cœur, Cette Lettre ai de la longueur.

Mais, enfin, voila Qu'elle cesse; Adieu sage et blonde Princesse.

Fait le quinze du mois, étant Quazi pis que fébricitant. .

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