LETTRE QUARANTE-SIX
Du [samedi] vingt-deuxième Novembre.
EXTRAORDINAIR E.
Afin de me hâter d'écrire, Ma Servante me vient de dire, (Et d'un ton, mesme, assez hardy) Qu'il est extrêmement midy:
5 Que pour si peu que je sois sage, Je doy commencer mon Ouvrage, ' Dautant, dit-elle, que les jours Commencent d'êtreun peu bien courts.
Or, comme elle est ma Gouvernante,
I o Aussi-bien comme ma Servante, En adhérant tout doucement A ce sien avertissement, Je vais, donc, essa]fer de faire Les Vers dont je suis tributaire
1 5 A la Princesse de Nemours, Un des omemens de nos jours.
Pour qui, jamais, je ne me las^ De monter dessus le Parnasse ; Courage, m'y voila grimpé,
20 Voila le sommet atrapé,
Je m'en suis ouvert le passage, Faizons valoir nôtre voyage.
Ma Muzette n'a pas trop ry De la çrize de Gigery :
J'ay fait dans le fond de mon Ame Cent et cent souhaits, tous de flàme.
Que pour casser aux Turcs du grés, Dieu bénît ce premier progrés; J'ay de nos valeureux Gens-d'^rmes ^o Timpanizé les hauts-faits d'armes.
Et quelques actes singuliers, Des Chefs et des Particuliers :
Mais ma petite politique Prévoyoit que toute 1 Afrique
] $ En s'intéressant pour cela, Ne les laisseroit guéres-là.
Comme d'ordinaire on remarque, Une ardeur en nôtre Monarque, De planter un jour en grand Roy,
40 Les fondemens de nôtre Fov, Par cent et cent actions belles.
Dans les Terres des Infidelles ; Quelques-uns ayans voyagé, Avoient son grand Cœur engagé
45 A faire quelque tentative
Aux bords de l'Afriquaine Rive; On avoit déjà commencé.
Cet Ouvrage ètoit avancé, Un Port de Mer, Place guerrière,
50 Fut nôtre conqueste première :
Mais soit que messieurs les Destins, Pires souvent c^ue des Lutins, N'ûssent pas signé l'ordonnance Du brave projet de la France,
5 5 Nos Avanturiers généreux Voyans venir fondre sur-eux Des Tourbillons épouvantables De Mécréans innumérables, (C'est-à-dire, vingt contre deux)
60 Quoy qu'ils fussent Gens hazardeu/., Préférans contre cet orage, La prudence à leur grand courage, Concevans quelque espoir alors, D'y retourner un jour plus forts,
6j Abandonnèrent cette Ville, Dont le Terroir sec et stérile Ne produit jamais vin, ny pain, Ny pour la soif, ny pour la faim.
Dieux! quele Sort, dans ses caprices,
La Muzb histork^ue. — Novembre 1664.
70 Remply d'éfroyables malices,
Cauze au monde de grands méchcfs!
Six cens Soldats, avec leurs Chefs, Du Réçiment de Picardie, (0 Traître Sort, Dieu te maudie)
7 5 Cherchans un lieu de sûreté Pour fuir la captivité Qu'ils eussent soufert chez les Mores, Et pluzieurs pires maux encores, Assavoir la honte et la mort,
80 Sont péris pres(|ue dans le Port:
nom-né Car le large Vaisseau de guerre Oui les transportoit vers la terre, S étant ouvert dans un moment, Fit choir épouventablement
85 Ce brave et mizérable monde Dans les creux abîmes de Tonde.
Ce fut prés le Port de Toulon Que le Sort bizare et félon, Par une soudaine ouverture
90 Cauza cette triste avanture.
Hà ! que sensible est ma douleur Quand je songe au rude mal-beur De ces Noyez, dont ia vaillance Pouvoit encor servir la France.
95 On peut dire, ils ont dézerté.
Et Giçery trop-tôt quité :
Mais dans un si pressant encombre, Tout prêt de céder au mnd nombre.
On ne fait pas ce que ron veut, 100 Et c'est alors, sauve-qui-peut.
Je ne sçay si j'écris bien juste Au gré de nôtre Cour auguste.
Car n'étant point de son Conseil, (Où par un Don-heur sans-pareil 105 II n'entre que des Personnages Tout-à<fait éclairez et sages) Je puis, des Afaires d'Etat, Discourir quelquefois en fat; Moy, n'ayant jamais eu pour elles 1 10 Que des lumières naturelles, Et non des lumières de Cour, Qui donneroient bien plus de jour.
Autant que pas-une personne Vaj l'intention droite et bonne, 1 1 { Et j'ay toute ma vie été Amateur de la vérité :
Mais la vérité toute nuê N'est pas toujours la bien venu£, Et chez les Princes et les Rois 1 20 II la faut parer, quelquefois.
La Reine belle, blonde et blanche.
D'une Fille acoucha Dimanche,
Laquelle depuis, ce dit-on, S'est fort atachée au teton,
1 2 5 Tenant à la vie assez ferme, Encor que non venue à terme- Madame, et l'illustre Condé, Dont le cœur n'a jamais cédé, Quand elle receut le Bâtême,
1 }o chacun dans un respect extrême, Par le vouloir du Souverain, Furent et Maraine et Parain, Et j'ay sceu d'une Dame Jeanne Qu'ils la nommèrent Marie-Anne.
1 ) 5 Touchant la Reine, en vérité, Nous avons pluzieurs jours été Dans des craintes continuelles.
Dans des frayeurs presque mortelles, Sur-tout, Mardy, qu'avec ferveur
140 Elle receut nôtre Sauveur,
Que le Roy, Monsieur, et les Princes, Divers Gouverneurs de Provinces, Ducs, Cordons-bleux, Comtes, Marquis, (Ainsi qu'en tel cas est requis)
145 Avec une Suite fort belle
L'escortèrent jusques chez- Elle; Lequel Auguste Sacrement Fut porté solennellement Avec moult grande révérence,
1 50 En dévotion et silence, Par l'Archévesque de Paris, Sous un Poêle de riche prix, Soutenu par deux Grands de France, Par deux Ducs et Pairs d'importance
1 5 5 Dont expressément j'ay coté, ^ 'J^^"^ Les illustres Noms à côté. Noûatiies,
L'Escorte fut encor plus ample ^' 'j^^^^ Depuis le Louvre jusqu'au Temple, s. A>gnin C'est-à-dire pour ie retour,
160 Où parut, lors, toute la Cour,
Avec des flambeaux, en tel nombre, (La nuit étant alors fort sombre) Que des personnes de bon sens En comptèrent plus de neuf cens.
i6( Ces clairtez parmy les ténèbres, Cette pompe des plus funèbres, L'aflùence de ce Convoy, La vizible douleur du Roy, Dont les yeux étoientgros de larmes,
170 Redoubloient nos tristes alarmes ; De ce Prince l'afliction Donnoit de la compassion; Et chacun, pour icelle Reine, Prioit la Bonté Souveraine
17 { De r'êtablir Sa Majesté Dans une parfaite santé.
Novembre 1664. — Livre XV. Lettre XLVI.