TRANSCENDANTE
Quand j'écris mes Lettre en Vers Pour en divertir l'Univers; Par une fatale coutume.
Chaque fois que je prens la plume, 5 Je suis toujours inquiété, Et de mon travail dégoûté.
Décembre 1664. — Livre XV. Lettre XLVIII.
Tantôt je manque de lumières, Tantôt je manque de matières.
Tantôt j'en ay provizion,
10 Par excez et profuzion :
Et le défaut et Tabondance, Me cauzent une égale trance. Quelquefois, j'ay de la douleur Pour avoir joué de malheur,
1 5 Quelquefois Silvie, ou Rozette, M ont paru i'ame trop durétte; Et pour surcroît d'atliction i'ay mainte et mainte fluxion, Dont la sérozité se jolie
20 Ou sur mon œil, ou sur ma joue.
Voila de beaux dispozitifs^ Et de rares préparatifs Pour songer, méditer et faire Quelque choze qui puisse plaire,
25 J^n suis, toutefois, réduit-là, O Princesse, ô c'est pour cela Que la plus-part de mes Préludes Ne sont plains que d'inquiétudes, Et loin de parètre excélens,
)o Sont si piteux et si doiens.
Que par leur substance indigeste Ils pouroient dégoûter du reste.
Or cétuy qu'à prézent je fais Est sans doute un des plus mauvais,
3 5 Ayant (outre son stile rude) Tant de dégrez de longitude, Que pluzieurs voyant sa longueur Le sauteront, de tout leur cœur.
Nôtre trés-chére et jeune Reine 40 N'est pas encor tout-à-fait saine.
Les Médecins, Gens bien sensez, Dizent et protestent assez.
Que sa fièvre, quoy que rebelle, N^a rien de pénlleux en elle :
45 Mais voir icelle Majesté
Si long-temps dans l'infirmité, Cela nous comble de tristesse; Et dé cette illustre Princesse Nous aprendrions de meilleur cœur, )0 La guérizon, que la langueur.
Monsieur l'Abbé de Fromentiéres, Qui sur les plus hautes matières Est profond et vrayment sçavant, Dans le Louvre presche l'Avant.
) 5 Je n'ay point de ce Personnage EncoroûY le saint langage :
Mais quelqu'un me dit, 1 autre-jour, Que les délicats de la Cour,
Qui luy donnent leur audience, 60 Estiment fort son éloquence.
Un très-habile Récolect Qui possède un rare intélect Pour l'Ecriture et la Morale, Prêche en la Paroisse Royale
65 Avec grand aplaudissement De tous les Gens d'entendement.
Pour infuzer en nos poitrines Le suc des plus saintes doctrines, Multitude dfe beaux Esprits,
70 Preschans aux Chaires de Paris, Charment les cœurs et les oreilles, Et font, ce dit-on, des merveilles :
Mais je ne puis parler icy Seulement que de ces deux-cy ;
75 Iceux étans (à le bien prendre) Les deux seuls que j'espère entendre.
Chers et bien-aimez Lecteurs, La Liste des Prédicateurs Vous fera connoltre les autres,
80 Dont pluzieurs preschent en Apôtres.
Un des plus sages et prudens D'entre tous nos Grands Prézidens, Le second de sa Compagnie, Homme de merveilleux Renie,
85 Et d'esprit solide et profond, Enfin, Monseigneur de Némond, A, de ce Monde tranzitoire, Passé dans l'éternelle Gloire; Et c'est depuis sept jours en-ça
90 Que ce grand-Homme trépassa, Regrété dans la Cour Royale, Autant que dans la Magistrale, Car il avoit bien des Amis Et dans le Louvre, et chez Témis,
95 Où son beau zèle pour la France, Aussi-bien que pour la Balance, Son extrême capacité.
Sa droiture, sa probité.
Et son entendement sublime
100 L'avoient mis en très-haute estime.
De luy ne dizant rien icy.
Que tout Paris ne dize aussy.
Certainement c'est bien dommage De cet illustre Personnage
io( A qui rhonneur fut toujours cher; Et lequel sentant aprocner De la mort, l'heure épouvantable, Parut si tranquile et si stable, Qn'il ne s'émût aucunement
1 10 De l'aspect du dernier moment; -
s. Germjin l'Aaxerrois.
La Muze historique. — Décembre 1664.
Et dans ses calmes ordinaires Il régla si bien ses afaires»
Qu'étant si proche du trépas.
Il sembloit qu'il ne mourût pas,
1 1 5 Tant il paroissoit ferme et sage En voyant cette afreuze image, C^u'un grand Philozophe nomma, Jadis, terribilissima.
Depuis le décez dudit Juge
1 20 II est arivé du grabuge
Dans le Palais, ou Parlement, Mais je n'ay pas apris comment, Je n'en sçay la fin, ny la source, Il n'en faut donc point parler, pour ce
1 2 5 Qu'on ne doit jamais dire rien De ce que l'on ne sçait pas bien.
Il m'est, pourtant, permis de dire Que par les soins de n6tre Sire, De Messieurs les Intéressez,
I ;o Et d'autres Esprits bien sensez.
On r'ajusta bien-tôt les chozes.
Et si les portes furent ciozes Au nez de tout plein de Plaideurs, Tant Demandeurs, que Défendeurs,
155 (Et je puis bien en jurer, certes,) Elles furent soudain r'ouvertes, Du moins, c'est ce que m'ont conté Diverses Gens de la Cité.
Ce n'est pas aux seuls Gens de Robe
140 A qui Dame Atropos dérobe L'agréable clairté du jour. Pour qui nous avons tant d'amour; Son dard, craint de toute la Terre, N'épargnant Justice, ny Guerre,
14 j Se rend également soumis Les Gens de Mars et de Témis.
Le Sieur Comte de Ligneville, Guerrier hardy, Guerrier habile, Et duquel Charles, Duc Lorain,
1 50 Etoit naturel Souverain; Après avoir à triple étage.
Témoigné son ardant courage Durant le démêlé pressant D'entre l'Empire et le Croissant,
I ) 5 Demoins debien,qued'honneur,riche.
Est mort dans Vienne en Autriche, L'Impériale Majesté Ayant tout-à-fait régreté Cet Homme de valeur insigne,
160 Qui, sans mentir, en étoit digne Par ses services assidus Qu'en Hongrie il avoit rendus.
L'Empereur, par reconnoissance Envers tous ceux dont la vaillance,
16$ Le cœur, l'adresse et la vertu Ont à son sujet combatu, A fait quantité de régales De chaînes d'or et de Médales, Sans, parmy ce nombre infiny,
170 Oublier le preux Coligny,
Général des Troupes de France, Auquel, par juste bienveillance, Il a fait de beaux complimens, Et d'obligeans remercimens
1 7 5 Dans une Lettre fort courtoize.
Où de la Nation Françoize Et de nôtre Roy Très-Chrétien, Il parle, ce dit-on, fort bien.
Les Hongrois, qui trouvent à dire 1 80 Au dernier Traité de l'Empire, Qui leur semble trop épineux.
Font toujours un peu les hargneux.
Et ne sçauroient, dit-on, s'en taire:
Mais ils ont beau-dire et beau-feire, 185 Ils ont beau pester et crier, L'Empereur veut se marier.
Mais se marier, à bon titre, C'est maintenant son grand chapitre.
Car n'est-il pas juste qu'Amour 1 90 Apres Mars, l'enflàme à son tour ?
Je ne sçay plus rien de notable Du reste du Monde habitable Dont on doive faire un détail.
Je vais, donc, borner mon travail,
1 9 5 Aussi-bien suis-je hors-d'haleine :
Mais ma Lettre n'étant pas pleine Comme elle est ordinairement, Il faut dire, premièrement, Ce qu'ensuite je vais écrire,
200 Le lize qui le voudra lire.
La fièvre de la Reine étant Un sujet assez important Pour cauzer grande doléance Dans tous les Peuples de la Ftance, 20{ Chaque ville, de son côté, A tant prié pour sa santé.
Sue la Dame Gazette en Prore e parle quazi d'autre choze.
Pour moy, je puis faire un serment 210 Et le faire sincèrement,
Que j'ay receu, cette semaine, De billets, plus d'une trentaine, De quantité de divers lieux.
Décembre 1664. — Livre XV. Lettre XLIX.
Touchant un sujet si pieux, 215 De Tours, d'Orléans et d'Amboize, De Rouen, de Caën^ de Pontoize, De Dreux, de Diépe, d'Argentan, Dé la ville de Carentan, (Chère ville ou j'ay pris naissance) 220 De Sens, d'Avranche. de Coutance, De Meaux, d'Amiens, de Beauvais, (Où le mouton n'est pas mauvais) De Lyon, de Reims et de Chartres, (Où l'on fait d'assez bonnes tartres) 225 Enfin, de mainte autre Cité, Qui m'ont toutes solicité De rendre en ce prézent Ouvrage,
De leur piété, témoignage.
Ce que trés-volontiers je fais, 2^0 Et, mesmement, à peu de frais.
Objet de mes Lettres rymées.
Princesse des plus renommées.
Ces Vers grifonnez de ma main Iront se prézenter demain, 25 ^ Aux yeux de vôtre Noble Altesse, Ayans passé dessous la Presse.
Le six du mois, prés de mon feu, En belle humeur n'étant que peu.