PLAINTIVE
AussY vray que le jour qui luit, Vàj fort mal passé cette nuit, Une fièvre non violente, Mais quatreou cinq fois plus que lente, 5 Sans se relâcher un moment, M'a lanterné cruellement:
Mais, hélas ! je n'en suis pas quite, Je sens qu'encor je fébricite, Tantôt assoupy, tantôt non,
10 La toux déchire mon poumon, Une humeur fantastique et noire Brouille mes sens et ma mémoire, J'ay l'entendement ténébreux.
L'estomac lourd, le cerveau creux,
1 5 J'ay le goût insipide et fade, C'est-à-dire je suis malade; Je me sens dans le cœur frapé^ Me voila, sans-doute, atrapé.
Ainsi, Noble et Grande Princesse,
20 Si dans la prézente détresse.
Si parmy tant de maux divers Je ne puis achever ces Vers, Vous excuzerez, comme Bonne, L'infirmité de ma personne;
25 A tous hazards, pourtant, je vais Faire des Vers bons, ou mauvais.
Ces jours passez, dans une Eglize, J'apris d'une belle Marquize, J'apriSy mais non pas sans chagrin,
)o Que le preux Comte de Serin, Au grand regret de sa Patrie Que l'on apelle la Hongrie, Par une assez tragique mort A vu finir son noble sort,
3 { Et ce fut, dit-on, à la Chasse Que luy survint cette disgrâce.
Ce Guerrier, ce Comte fameux^ Voyant un Sanglier ècumeux Sortir d'une épaisse brossaille,
40 Alla pour iuy livrer bataille; Et, (fans ce périlleux dessein,
Ayant mis le sabre à la main, Le Sanglier, ébloiiy du sabre.
Se lance à côté, puis se cabre,
45 Et se niant sur le Chasseur, De l'Aigle, autrefois. Défenseur, Ce furieux Sanglier, ou Laye, Fit une si profonde playe, Avec ses crocs longs et hideux,
jo A ce Seigneur trop hazardeux, Que cédant au Sanglier superbe Il tomba tout sanglant sur l'herbe.
Et vid incontinent après Changer ses Lauriers en Cyprès.
5 j Ce que n'ont pu tant d'Aversaires, Tant d'Agas et de Janissaires, Et tant de Bassas rénommez, Contre ce Grand-Homme animez.
Qui vouloient aracher sa vie,
60 Dont tous les Turcs avoient envie, Las, hélas ! fut l'événement D'un seul et funeste moment; Et le trépas de cet Illustre, Dont le renom a tant de lustre,
6; Nonobstant le cruel dézir
Du Grand-Seigneur, du Grand-Vizir, Qui pètilloient d'avoir sa Teste, Ivest que l'ouvrage d'une Beste.
Ainsi, feu Monsieur Adonis,
70 Qui par les charmes infinis De sa beauté presque divine.
Devint le mignon de Cyprine, Par les dents d'un Sanglier mutin Encourut un mesme destin.
7 5 Comme j'ay toûjoursfaitgrand conte De ce brave et généreux Comte, Son trop déplorable mal-heur M'a cauzé bien de la douleur:
Si j'étois Virgile, ou Pindare,
80 Ou quelqu'autre Esprit aussi rare.
Ses faits, dignes d'être prizez, Par moy seroient étemizez; Il fit, pour l'Empereur son Maître,
Décembre 1664. — Livre XV. Lettre L.
Beaucoup d'ardeur toujours paraître:
85 Dans l'Empire, pas-un Seigneur Ne le surpassoit en honneur, Ny mesme en grandeur de Lignage, Non plus qu'en grandeur de courage: Mais enfin, pour mieux m'exprimer, 90 Ce qui m'obiigeoit de l'aimer, C'est qu'il avoit pour nAtre France Estime, zélé et bienveillance, Ayant, dit-on, chez-luy traité Bien des François de qualité.
95 Après une assez longue absence, Qui m'atriste encor quand j'y pense, Mademoizelle est de retour Depuis peu, dit-on, à la Cour, Qui luy fit un fort bon vizage,
100 Pour son mérite et haut Lignage, (Comme en étant un Ornement) Et les Majestez^ mesmément, Tant du Roy, que de chaque Reine, Dont elle est Couzine Germaine,
105 Monseigneur le Duc d'Orléans La prézenta, dit-on, léans.
Ayant été, par un bon zèle, A Saint-Denis au-devant d'ElIe.
Dans Paris, mille honnêtes Gens
1 10 Ont été prompts et diligens De luy taire la révérence Dans sa superbe Rézidence (Qu'on nommoit, jadis, Luxembourg) s. Germain. En un des coins du grand Fauxbourg ;
1 1 5 Mais si cette Grande Princesse Comble tout Paris d'allégresse, On n'en pleure pas, pour un peu Dedans sa Ville et Comté d'Eu, Où ses charitez admirables
1 20 Soulageoient bien des mizérables, Outre ses diverses bontez Pour Gens de toutes qualitez, Etant pitoyable au pupile, A la Noblesse étant civile,
125 Obligeante aux honnêtes Gens, Raizonnable envers ses Agens, Toujours bonne, toujours charmante, Et, de Dieu, trés-humble Servante.
Entre tant de Dévotions,
1 )o Et de mortifications
Qu'on a faites pour nôtre Reine Depuis mainte et mainte semaine.
Tant dans Paris qu'en autre lieu, Afin d'obtenir du Don Dieu,
1 ^ { Par une voye humble et pieuze.
Une santé si précieuze ; Celles de Madame de Joûars Retentissent de toutes parts.
D'abord, cette honorable Abbesse
140 Ayant fait célébrer la Messe, Par une insigne piété, Pour cette jeune Majesté, Ordonna que toutes ses Filles, Qu'on ne voit qu'à travers des Grilles,
145 Dans un saint et zélé concours, Communiassent tous les jours.
Durant un mois et davantage.
Pour mieux apuyer leur sucrage Touchant un retour de santé
1 50 De tant de Gens si souhaité.
Outre ces Prières ardentes^ Et ces Communions fréquentes, Et cent autres Dévotions, On a fait des Processions,
1 5 5 Non une fois, mais par Neuvaines^ Pour ce Miroir des sages Reines, Où l'on a, solennellement.
Porté l'Auguste Sacrement (Délice des vrais Catoli^ues)
160 Et toutes les saintes Reliques De cet illustre et dévot Lieu, Où l'on sert tout-à-fait bien Dieu.
Bref, il ne se passe point d'heure Que ladite Supérieure
165 Ne fasse des actes pieux,
Pour tâcher d'impétrer des Cieux, Par une ferveur plus-qu'humaine, La guérizon de nôtre Reine.
N'ayant plus rien à raconter,
170 Je vais icy vous débiter
Une Histoire, non pas fort belle.
Mais qui semblera telle-quelle.
Qu'un Noble, d'assez bonne-foy, Me dit, l'autre-jour, chez le Roy.
1 7 $ On void deux Amans dans Vinceines Dont on doit déplorer les peines, Puis-que ce Couple infortuné.
Par un mal-heur déterminé.
Ne sçauroient jamais s'entredire
180 Leur passion, ny leur martire.
Ils s'aiment réciproquement.
Ils soufrent un égal tourment, Mais, par une étrange avanture Tout-à-fait rigoureuze et dure,
185 Pour rendre son cœur réjoûy, Le Serviteur n'a jamais oûy.
De l'aimable Objet qui l'engage Aucun favorable langage.
La Muze historiq^ue. — Décembre 1664.
Comme il ne manque point d'apas 190 Elle ne le hait, pourtant, pas; Elle est, autant qu'il est possible, Pitoyable, humaine et sensible:
Mais ces doux mots qui plaizent tant,
> Aimez-moy, soyez-moy constant, 195 3 Mon Cœur, m'Amour, ma chère vie,
> Tes perfections m*ont ravie, Et tels autres mots doucereux Qui flatent les Cœurs amoureux, Et dont la tendresse les touche,
200 N'ont jamais sorty de sa bouche.
Pour elle, elle a beau marmoter, Beau soupirer, beau sangloter, Pour témoigner qu'elle est fidelle, Il n'a point d'oreilles pour elle;
20 f Et si grande est sa dureté.
Qu'il n'a de sa vie écouté Aucune plainte complaignante De cette mizérable Amante.
Lecteurs, qui paroissez surpris 210 De ce que d'eux je vous écris, Ne croyez-point que ce soit fable:
Mais (comme choze véritable, Et dont on m'a fait des sermans) Sçachez, que de ces deux Amans
2 1 { Nez sous une triste Planète,
L'un est Sourd, et l'autre est Muëte; Et voila le sens éclaircy De tout ce que j'ay dit icj.
Couple, pour qui je m'intéresse, 220 Je vous plains fort, je le confesse.
Mais, toutefois, consolez-vous; Si le Sort malin et jaloux, Par des crûautez sans-pareilles. Vous prive de langue et d'oreilles,
22 ( Souvent le langage des yeux
Obtient, mille et mille fois mieux, D'Amour, les douces récompences.
Que la voix et les audiences, Puisque les yeux, pour les Amans,
2}0 Sont d'admirables truchemans.
Enfin, le fond de cette Histoire Que je n'ay pas de peine à croire.
Est, qu'une Muëte, et qu'un Sourd, Dont l'esprit n'est pas trop balourd,
2)5 Dans le plus tendre de leurs Ames Sentent de mutuelles fiâmes:
Un Courtizan, d'entendement.
Me le conta, tout simplement.
Par un discours assez modeste,
240 Et j'ay paràfrazé le reste.
Princesse, Lecteurs atentifis.
Si ces Vers vous semblent chétifs.
Cette langueur qui me tourmente En est la raizon aparente.
245 Pour tâcher de me revoir sain.
Je prètens consulter, demain.
Quelque Aphorisme d'Hipocrate, Qui mon infirmité combate; Aussi-bien un Autheur nouveau,
250 De bonne-humeur, de bon cerveau, Et qui Sieur Cabotin se nomme, Qui fait des Vers en Galant-Homme, A (rimant les jours et les nuits) Iceux Aphorismes traduits,
2 5 ; Les métans en François langage Pour être mieux â nôtre uzage; Possible, selon mon souhait, J'y pouray rencontrer mon fait.
Fait par moy malade, et quandfût-ce ?
260 Huit jours après la Sainte Luce.