CRUE
Excellente et Haute Princesse, Sincèrement je vous confesse Qu'on me vient faire tous les jours D'obligeans ou flateurs discours,
5 Pour me rendre des témoignages Qu'on prend plaizir à mes Ouvrages, Et que leur ingénuité.
Facilité, naïveté.
Avril 1663. — Livre XIV. Lettre XIV.
(Je n'oze pas dire, ravissent)
10 Mais amuzent et divertissent; Cela n'empêche pas, pourtant , Que je ne sois toujours constant, Nonobstant toutes ces amorces, A me défier de mes forces,
1 $ N'ayant jamais été si vain De me croire grand Ecrivain; Et, certes, quand je m'imagine Que mes Vers prennent origine Iriin esprit fort peu relevé,
20 Qui ne fut jamais cultivé,
Et qui bien plus au Jeu s'atache.
Qu'à faire comme il faut sa tasche, Sans mentir je conçoy soudain, Pour mes Ecrits, queiaue dédain,
2$ Et j'ay peur que toute oelle Ame (Mais, sur tout, la vôtre, Madame) Ne remarque dans mes travaux Une infinité de défaux ; Enfin, ce n'est point par jactance
^0 Que tous ces miens propos j'avance.
Mais, plutôt, par humilité, Aussi bien que par vérité.
Toutefois, nonobstant la crainte Dans mon ame toujours emprainte,
3) Prélude cessant, écrivons Les Nouvelles que nous avons.
Le Sçavant de la Ménardiére, Qui sçait de la belle manière, Parler et coucher par écrit,
40 Autant que pas-un bel Esprit, Se trouvant mal, dont c'est dommage, Iceluy fameux Personnage S'est de sa Charge, enfin, démis En faveur d'un de ses Amis,
45 Autre excélent et galant Homme, Lequel Homme excélent se nomme Le Prézident de Perrigny, Qui doit-étre, aussi, bien muny D^un extr'ordinaire mérite
50 Pour être en la Charge susdite, Où l'on n'a vu, jus({ues -icy, Que de beaux Esprits, Dieu-mercy :
Et pour avoir icetle Charge,
«lIcS ^^^ ^^ '^^^^^ ^ ^°*^ ^^ marge, tisRoj. Oui peut métré un Homme en crédit,
Il en donne, à ce qu'on m'a dit.
En Efets, non en Babioles,
Environ six mille pistoles,
Y compris le vin du marché ;
60 Et le tout pour être huche
Le Lecteur du Roy, çôue Sire,
Qui, de temps en temps, se fait lire Des Livres tant vieux, que nouveaux, Compozez par de bons cerveaux.
6j Quoy que la somme soit notable Pour cet achapt considérable, J'y voy peu de profuzion ; Et, dans pareille ocazion.
Si je n'avois des ans que trente,
70 Avec dix mil livres de rente.
J'en aurois, en argent comptant, Ofert deux ou trois fois autant :
Car, outre que de ma nature J'aime fort la belle lecture,
7j A vous parler, de bonne-foy.
J'aime tant nôtre aimable Roy, Que mon ame seroit ravie De le servir toute ma vie; Je dy la choze comme elle est,
80 Et n y mêle aucun intérest.
Le Journal de Lundy, raconte Que Rochefort, trés-noble Comte, D'une fort splendide Maizon, Fils du feu Duc de Montbazon,
85 De taille fort avantageuze, D'ame candide et genéreuze.
Et, du moins, veuf depuis un an, Epouza la jeune Rohan, Agréable et seconde Fille
90 D une trés-illustre Famille.
Je croy que ces nouveaux Amans Doivent être tous-deux charmans, Car fort bien-faits êtoient leurs Pérès, Et chacun sçait bien que leurs Mères,
95 Avec leurs apas sans-pareils, Etoient deux aimables Soleils, Toutes-deux de haute Naissance, Bref, deux des plus belles de France.
L'huit de ce mois, Carrocio,
100 Qui ryme à l'Isle de Scio, Comte excélent, esprit habile.
Fit son entrée en cette Ville, Autrement, dans cette Cité, Parfaitement bien escorté,
105 Et qu'on y receut avec joye Comme Ambassadeur de Savoye, Et fut en son Hôtel conduit Une heure ou deux avant la nuit, Après une marche publique
1 1 Qui parut assez ma^ifique.
Ensuite, il y fut vizité De la part de Sa Majesté, Des Reynes, Monsieur et Madame,
La Muze historiq^ue. - Avril i66j.
Et de mainte Princesse et Dame.
1 1 5 Puis j'ay sceu, d*un Homme sçavant, Qu'il, alla le Mardy suivant Dans le Louvre, où Son Excélence Eut trés-favorable Audience Du Roy, qui gracieuzement
1 20 Entendit son beau compliment, Et d'intervale en intervale, Toute, enfin, la Maizon Royale.
L'autre-jour, son Maître et Seigneur, Acûeillit, avec grand honneur,
1 2 5 Tendresse, joye et bienveillance.
Son Epouze, du Sang de France, Le cher Objet de son amour, Dans Annessy, fort beau séjour.
Où, sans retarder davantage,
I )o On consomma le mariage ;
Ou du moins, nous le mande ainsy Un Bourgeois dudit Annessy.
On leur fit, en cette Contrée, Une belle et superbe Entrée,
I j 5 Dont on verra, s'il plaît à Dieu, .
Le récit en quelque autre lieu ; Pour le moins, le Bureau d'Adresse Semble en faire quelque promesse.
Jean Bruguier et David Rodon, 140 Huguenots, qui n'ont pas le don D'être bien sensez et bien sages, Ayans écrit quelques Ouvrages, Par malice et dénzion, Contre nôtre Religion, 145 Tous-deux habituez dans Nismes, Et tous-deux dignes des abismes Pour leur malheureux entregent, L'un, Ministre, et l'autre Régent ;
d"E?Sîtî ^^ "^ ^^^^> ^ toute-outrance,
150 Ont été bannis, l'un, de France, L'autre, traité plus doucement.
De la Province seulement ; Et les mizérables Libelles Sortis de leurs pauvres cervelles,
1 5 5 BrAIez, et de belle- hauteur.
Par les mains de l'Exécuteur.
Nôtre Prince est si Catholique, Que qui voudra faire la nique Aux Mistéres saints et pieux
160 Révérez par ses Grands Ayeux,
Loin d'y Dien rencontrer son comp: \ N'y trouvera que de la honte.
Messieurs de la Religion, Habitans nôtre Région,
165 Je vous le dis, avec franchize.
N'innovez donc rien dans l'Eglize, Toute innovation dèplaist.
Laissez le monde comme il est.
Quelques Morlaques, Gensdemize,
1 70 Amis de Messieurs de Venize, Mais, amis fermes et constans, Et non point des Mahometans, Dont le joug leur parott barbare.
Ces jours passez, sans dire gare,
17 j Ataquérent, pati-pata,
Certain Fort nommé Néréta, Qu'ils pillèrent, qu'ils dézolérent Et les Magazins en brûlèrent.
Tuèrent deux cens Habitans,
1 80 Tous èpée et mousquet portans, Quelque Mosquée ils abatirent, Cent quatorze Prizonniers firent , Et, mesmes, selon leur détail.
Prirent deux mil chefs de Bétail :
185 Mais comme il estvray que le Monde En divers accidens al>onde, Les Turcs par cet afront piquez.
Et terriblement provoquez, Allans à la petite g^uerre
190 Vers certaine chrétienne Terre, Qu'on nomme Comté de Zara, Riche, abondante, et cetera, A leur tour agissans en Braves, Firent soixante-et-dix Esclaves,
195 Parmy lesquels ètoit compris Un jeune Objet de rare prix, Une si charmante personne.
Une Pucelle si mignonne.
Qu'ils dirent qu'elle auroit l'honneur
200 D^étre menée au Grand-Seigneur.
O Quelle perte ! ô quel dommage !
De plus, en maint et maint village.
Ils prirent huit mille animaux.
Chèvres, moutons, bœufs et chevaux ;
205 Et voila ce que sur la Terre D'ordinaire, produit la guerre :
Mais laissons-là ces Turcs maudits, Pour qui n'est pas fait Paradis.
Hotman,iiuedepuispIuzieurs lustres 2 10 On métoit au rang des Illustres, Et qui, sous le rond du Soleil, N'avoit d'égal ny de pareil.
Pour bien joûer de la Viole, Est décédé, sur ma parole: 2 1 $ Car j'aorens tout prézentement Qu'on le met dans le monument.
Grande perte pour l'Harmonie,
Avril 166}. — Livre XIV. Lettre XV.
Et je croy ({ue son beau Génie Qui plaizoit à Sa Majesté, 220 En sera long-temps regrété.
On dit qu'à prézent la Bastille De Gens de Finances fourmille, Qui sont, illec, en grand soucy ; Et que le Fort-l'Evesque, aussy,
22$ Est plein de ces Gens de courage, Qui ne pouvans soufrir d'outrage, Pour peu de choze, assez souvent, Métent, soudain, flamberge au vent.
Ma-foy, n'aller plus à Versailles,
2J0 Etre enclos entre des murailles A rêver les nuits et les jours.
Ne voir plus la Cour, ny le Cours, Saint Germain, Saint dou, ny Vincei- Ne sont pas de petites peines : [nés,
2)) Ainsi pour être trop ardans.
Pour avoir trop fait les fendans.
Les Gladiateurs et les Braves,
Les voila pis que des Esclaves.
Comme ils sont Gens de qualité,
240 Ils ont, pourtant, la liberté De recevoir force vizites De tout plein de Gens de mérites ; Les Dames, mesmes^ ont pouvoir, A ce qu'on m'a dit^ de les voir,
245 Cela peut charmer leur mizére ; D'ailleurs, ils font fort bonne chère, Ayans d'excellens Cuiziniers :
Mais, enfin, ils sont Prizonniers.
Muze, qui vous rendez captive 250 Quand je travaille à ma Missive, Adieu vous dy, séparons nous.
Je n'ay plus de bezoin de vous, Mais, toutefois, prenez la peine De revenir l'autre-semaine.
2 j j Fait le quatorze Avril, ma-foy, Ayant quelques Joueurs chez-moy.
LETTRE QUINZIÈME
Du [samedi] vingt-un Avril.