PRUDENTE
Le temps plus que jamais me presse, Et c'est pourquoy, grande Princesse, Sans vous faire de compliment Aussi long qu'ordinairement, s Excuzez mon impatience, Et voyez par où je commence.
Si les relations du Nord Ne nous font point un faux raport , La noble reine de Suéde,
10 Qui tant de beaux talens possède, Faillit, dit-on, à s'abîmer Dans un petit détroit de mer.
D'autant qu'une planche infidelle Qui romph et manqua sous elle,
15 Voulant passer dans un vaisseau, La fit tomber tout droit dans l'eau, Dont elle but pinte et demie , Mais qui fut soudain revomie :
Car un brave valet de pié
m (Que j'en aime mieux de moitié) Voyant en danger sa maltresse, Se ietta dans l'eau , de vitesse, Et la garantit de la mort En la r'amenant sur le bord.
*$ Grands-Dieux! quel funeste dommage, Si cette reine eût fait naufrage!
Un destin si plein de rigueur M'ût sans doute navré le cœur : Car, outre son rare mérita,
jo Qui l'admiration excite , Elle a pour nôtre nation Pitié, constance, afection, Et des soins et bornez extresmes , Que les François n'ont pas eux-mesmes.
H Le chevalier de Cévigny, Ayant un dépit infiny Pour l'action peu revérente Qu'on fit chez sa belle parente, Vouloit faire , le jour Saint-Jean ,
40 Apeller monsieur de Rohan ; Mais son garde, qui n'est pas graê, Lequel ne le perd point de vûé, Et dont, avec des yeux aigus, Il est incessamment l'Argus,
4$ A rendu jusques icy veines Les tentatives, soins et peines, Tant de kiy que de l'apeUant, Que l'on tient être un verd-galaod.
J'ay sceu que le comte de Selle
(o Avoit r'ailumé sa querelle Contre le marquis de Nonant, Mais ils sont amis maintenant; Car s'ètans , en gens de courage , Et plus par honneur que par rage ,
jj Trouvez bravement sur le pré, Chacun d'eux ayant rencontré Un amy pour aussi se batre (De sorte donc qu'ils étoient qiaftie), Dudit Nonant le pistolet
60 N'ayant pu lâcher son boulet, Sa pierre à fuzil n'étant bonne, N'ocdt ny ne blessa personne} De Selle . comme homme de bien , Tira soudain en l'air le sien,
*s D'autant au'en regardant arriére Il vid le chevalier d'Humiére (Qui de second lors luy servait) Qui rompu son épée avoit; Ainsi jugeant, en homme sage,
70 Que de ce duel l'avantage Etoit partagé par moitié, Il quita toute inimitié ?
Et par cette heureuze journée La querelle fut terminée ,
7j Et finis les soins et travaux De ces deux généreux rivaux; Mais pour ne laisser aucun reste Qui leur pût être un jour funeste , Schonbetg, d'Stampcs, l'Hôpital,
Juin 1652. — Livre III. Lettre XXV.
80 Ayans mandé chaque rival, En nôtre Hôtel les écoutèrent, Et puis ils les acommodérent.
Le jour de l'acommodement On me dit pozitivement
8; Que dans peu ledit sieur de Selle Doit êpouzer une pucelle , Qui d'Etampes porte le nom, Riche , honneste, et de bon renom (Et c'est comme l'on les souhaite) :
90 Déplus , elle est jeune et bien faite, Et fille trés-assûrément De prudence et d'entendement.
Lundy, ceux de la populace, Avec bruit, rumeur et menace,
>j N'ûrent nuls égards ny respects Pour quelques conseillers suspects, Comme ilssortoient de l'Assemblée; Mainte ame sage en fut troublée, Et l'on vid pluzieurs magistrats ,
too Pour mieux éviter Tembaras De ces gens mutins et profanes, Changer en manteaux leurs soutanes; Maint vénérable conseiller Prit un soin très-particulier
10s Dequiter, dés la grande sale, Sa mine sénatoriale , Et s'écouler sur le pavé Comme un petit homme privé.
Le peuple poussa sa malice
no Jusqu'au maître de la police, Monsieur le Lieutenant Civil, Quoy qu'il soit homme assez civil, Lequel, pour garantir sa vie, De pluzieurs hommes poursuivie,
u$ Se sauva dans le Chàtelet, Séjour ce me semble assez laid , Mais qui fut pourtant son refuge, Et d'où le soir tout tard ce juge Sortit par compozition,
iao Mais non sans apréhention;
Car pluzieurs bourgeois sous les armes,
Excitez par fausses alarmes
Et par d'injurieux caquets,
A coups de pique et de mousquets
ii$ Firent un si mortel escarre, Que, dans ce sanglant tintamarre, Des hommes jusqu'à trente-et-ttx, Purent là que blessez, qu'occis.
Avant et durant ce tumulte , no Où pluzieurs meurent insulte,
Monsieur de Coigneux, ce jour-là, Dans le Palais très-bien parla ; Il dit, à ce qu'on dit, merveilles, Et charma quantité d'oreilles
ijt Par sa sagesse et son bon sens Et par ses discours ravissans; Il fit éclater là son zélé Et son esprit grand et fidèle Pour le bien de ce pauvre Estât
140 Réduit en très-mauvais estât.
Ce sont ces gens-là aue j'honore, Je les estime et les aaore , Et je les rendrois immortels Si mes vers pouvoient être tels.
145 Le sieur de la Tour-Roquelôre , Dont jadis mainte jeune Aurore N'avoit pas en aversion L'esprit ny conversation, Est mort et mesmes mis en terre,
150 Etant lors prizonnier de guerre.
Madame de Beauvais , enfin , Qui souhaitoit soir et matin De se voir auprès de la Reine, Jusqu'à s'en métré hors d'haleine ,
1 5 $ A ce dessein se travestit , Et de cette ville sortit.
Le péril étoit grand pour elle , Pour la haine sote et cruelle , Ou du moins pour le peu d'amour
160 Qu'icy l'on porte aux gens de Cour, A qui Messieurs qui sont en garde Donnent souvent pis aue nazarde.
Mais le vêtement au'eile prit , Comne femme de bon esprit ,
165 Et la mine un peu sérieuze D'une bonne religieuze La fit passer jeudy dernier Sans afront et sans encombrier, Et la Cour, au bout du voyage,
170 Luy fit tout-à-fait bon vizage.
Le bruit courut dés avant-hier Que le marquis de Montauzier, Seigneur tout-à-fait brave, sage, Et plein d'honneur et de courage ,
t7) Etoit mortellement blessé, Et d'autres dizoient trépassé , Efet de la guerre funeste Qui la pauvre France moleste.
SÏTa Parque a fait ce grand coup,
180 O mon Roy, vous perdez beaucoup !
Il faut que la France en soupire !
Et, certes, icy je puis dire Que le trépas de ce marquis, Qui tant de gloire avoit aquis 185 Par ses vertus et par ses armes, Mérite d'éternelles larmes.
Hier, les bourgeois de Saint- Denis Avec cris de joye infinis Receurent le Roy nôtre Sire ,
190 Lequel, ayant entendu dire Qu'à cauze des soldats tarons, Les boulangers des environs, Qui frémissent de peur sans cesse , Et notamment ceux de Gonesse,
19J N'avoient point de pain aporté A Paris la bonne cité , Fit partir une grosse escorte Afin de leur donner main-forte Pour que les bourgeois de Paris
300 Fussent sustantez et nouris.
0 peuple de Paris , remarque L'amour de ton jeune Monarque, Voy les soucis qu'il prend pour toy, Rens-toy digne d'un si bon Roy,
a>s Admire sa douceur extresme
Et l'aime au moins autant qu'il t'aime.
Touchant cet acommodement Où l'on travaille incessamment Pour la tranquilité publique , aïo C'est un point si problématique , Qu'on ne sçait encor tout-de-bon Si nous aurons la paix ou non.
— Juillet 165 2.
Quelqu'un m'a dit, en cette ville, Que le régiment la Vieuville
ai $ Au duc d'Yorc êtoit donné, Prince , dit-on , aussi bien nay Et pour la paix et pour la guerre Qu'il en soit en toute la terre ; Les esprits les plus délicats
220 En font un trés-merveilleux cas ; Les généraux et les gensd'armes Trouvent en luy d'excélens charmes, Et bien dignes d'un haut employ ; Bref , ce fus et frère de roy
us (A ce que dit la Rénommée), Est aimé de toute l'armée.
Pour les autres bruits d'aujourdtmy, Vous les sçaurez assez d'autruy, Voilà tout ce que je puis dire.
2jo 0 Princesse , à force d'écrire J'ay lassé mes cinq pauvres doigts , C'est assez donc pour cette fois.
Fait le lendemain de Saint-Pierre, Ayant bû du vin plein un verre.
[apostille.
>h De Lyon , pour tout assuré , Le cardinal est enterré , Ce prélat ayant pris la peine De mourir dés l'autre semeine.]
LETTRE VINT-SIXIÉME
Du [dimanche] 7 Juillet.
EXCÉLENTE.
Princesse, d'autant que le trou- Au lieu de s'apaizer, redouble [ble, (Ce qui comble mon cœur d'ennuy), Je seray succint aujourd'huy :
s J'en fais excuze à Vôtre Altesse, Car enfin un peu de sagesse Me suggère que dans un temps Où l'on voit tant de mal-contens
Il n'est pas permis de tout dire , to Et aue qui veut l'histoire écrire Ne la doit pas traiter à fond Que durant un calme profond.
Mardy, Mars, le dieu de la guene « Mit quantité de gens par terre.
1$ Turéne , homme assez marcial,
Juillet 1652. — Livre III. Lettre XXVI.
Qui commande le camp royal , Ataqua l'armée opozée , Qui , s'êtant long-temps repozée , Faizoh filer devers Paris
so Tous ses escadrons aguerris , Qui receurent diverses touches Par de fréquentes escarmouches.
Beaucoup de sang fut répandu , Bien assaîlly, bien défendu :
1$ Royalistes , mazarinistes, Orléanistes, condéïstes , Las ! hélas! de tous les cotez Pluzieurs forent acravantez !
Les gens du Roy firent merveilles ,
jo Les Princes, chozes non-pareilles , Et Condé montra tant de cœur, D'esprit, d'adresse et de vigueur, Qu'on passerait pour ridicule Si Ton le prizoit moins qu'Hercule ;
?j Nemours y parut plus qu'humain Et ne fut Blessé qu'à la main ; , Beaufort fit voir son grand courage , Et Rochefoucaut au vizage Receut un coup trés-furieux
40 Qui luy pensa crever les yeux.
Enfin , tant les grands que les minces Du côté de messieurs les Princes Alloient franchement à l'assaut Quoy qu'il y fit doublement chaud ;
4$ Mais leurs forces n'étans égales A celles des bandes royales , Ils cherchèrent leur sûreté Dedans cette grande cité :
Sans cela , Turéne proteste
50 Qu'il eût mal-traité tout le reste.
Le Roy, ce jour, à ce qu'on dit , Beaucoup de braves gens perdit , Qui , se voulans faire connaître Dignes serviteurs d'un tel maître,
$$ Combatirent comme des Preux; Et, parmy pluzieurs généreux Qui sucombérent sous la Parque Servans nôtre jeune Monarque , La Cour avec bien du chagrin
fe Regréte monsieur Saint-Maigrin.
Jeudy, des gens jusques à mille Assiégèrent l'HôteMe-VIlle, Où pluzieurs s'étaient assamblez Qui furent grandement troublez, *s Car ces inhumaines cohortes, Enfonçans et brûlans les portes , Entrèrent dans ledit Hôte!
Et firent un ravage tel Que tous les convoquez s'enfuirent , 70 Et quelques-uns mesme y périrent , Et, bref ? ces gens dezespérez Bâtirent jusqu'à des curez.
Ce jour, par étrange manie , De Paris la tourbe infinie,
7j Suivant un ordre tout nouveau, Mit de la paille à son chapeau; Si sans paille on voyoit un homme , Chacun crioit : <r Que l'on l'assomme , Car c'est un chien de Mazarin. »
80 Mais , avec seulement un brin, Eût-on quelque bource coupée , Eût-on tiré cent fois l'êpée, Eût-on donné cent coups mortels , Eût-on pillé deux mille autels,
8( Eût-on forcé cinquante grilles Et violé quatre cens filles, On pouvoit avec sûreté Marcher par toute la cité , En laquelle, vaille-que-vaille,
90 Tous étoient lors des gens de paille , Les hommes bien faits , les ragots , Les déterminez , les cagots , Les tripières, les demoizelles , Les grands chevaux, les haridelles,
9$ Les carossiers , les postillons , Les vielleurs , les violions , Les hommes communs , les gens rares, Les esprits sçavans , les ignares, Les humiliez, les fougueux,
100 Lestrézoriers, lesarchi-çueux, Les blonds, les blancs, les bruns, les mo- Les fanfarons , les matamores , [res, Les vilains et les nobilisy Les Ragondes et les Philis,
io( Les ducs, les chevaliers, les comtes, Les sergens , les maîtres des comptes, Les conseillers, les prézidents, Les foux, les aracheurs de dents, Les laies, les eccléziastiques,
no Les plaizans , les mélancoliques, Et, bref, tous les roigneurs d'êcus, Et les coquets et les cocus , Comme pour un jour de bataille Arboroient l'enseigne de paille;
h j Aucun n'ût ozé s'exempter, Malgré qu'il en eût , d'en porter :
Aucuns en portoient des jartiéres , D'autres de grandes bandoliéres , Aucuns de gros vilains bouchons ,
ta> D'autres des nœuds et des cordons ,
i6i La Muze historique. — Juillet 1652.
Des aigrettes et des pennaches , Et des galans à leurs moustaches.
!JO
Le maréchal de l'Hôpital , Pour éviter à plus grand mal , Et la duchesse de Chevreuze , Qui n'est pourtant guère peureuze, Et quelques-uns encore aussi N'étant pas agréez icy, Chacun, avec raison , souhaite De pouvoir faire ailleurs retraite.
Mais, hier, ledit maréchal , En carosse , jet non à cheval , Croyant sortir par une porte Avec une trés-sûre escorte, Fut contraint de s'en retourner, Car on vouloit l'assassiner.
Le blond monsieur de Bensserade Est périlleuzement malade, Et la Mort voudrait de ses jours 140 Intérompre l'aimable cours; Mais en vain sa fureur barbare Oze ataquer cet homme rare, Car ses charmans écrits sont tels Qu'il est au rang des immortels.
Ce premier médecin du Roy Etant mort jeudy, que je croy.
Vautier, gros et gras comme un moine, Qui par sa poudre d'antimoine Avoit miraculeuzement Sauvé pluzieurs du monument, A payé tribut à Nature , Et luy-mesme est en sépulture,
Monseigneur le duc d'Angoulesme Se donnoit une peine extresme in Pour cacher sa marche et ses pas, Afin qu'on ne l'arétàt pas Sur le chemin de la Provence
Su'il faizoit avec diligence; avoit pluzieurs vétemens
160 Pour changer ses déguizemens:
Tantôt il s'habiiloit en moine, En curé, vicaire ou chanoine, Et, souvent, comme ces marchands Qu'on voit quelquefois sur les champs.
16 j Soit qu'il fit ou non clair de lune, Il marchoit, durant la nuit brune, Cinq ou six heures pour le moins; Mais inutils furent ses soifts Et sa prévoyance un peu vaine,
170 Car on l'a pris cette semaine.
Princesse, la Muze me dit (Dûssay-je perdre mon crédit) Qu'elle ne veut pas davantage Contribuer à cet ouvrage; i7j Sa verve, lasse de rimer, Cesse de m'entouziasmer, J'ay beau prier la demoizelle, Je ne puis plus rien tirer d'elle.
J'ay fait cet ouvrage, un peu court, 180 Le septième du mois qui court.
LETTRE VINT-SEPTIÉME
Du [dimanche] 14 Juillet.