BELLE
Ma Princesse, si le Destin Ne m'ût point fait si libertin, Si j'aimois moins batoirs, raquettes, Cartçs, quinolas, quinolettes,
5 Prime, hoc, piquet, reversis, Et que, d'un esprit plus rassis, J'afectasse la solitude, Les veilles, les auteurs, l'étude, Mes ouvrages, assurément,
10 Auraient beaucoup plus d'agrément; Mais mon influence natale, A ma gloire et mon bien fatale , A toujours mes sens amuzez Aux divertissemens aizez,
ij M'a toujours donné de la haine Pour tout ce qui s'apelle peine; Bref, traité de telle façon, Que je n'oûis jamais leçon De régent ny de pédagogue.
30 Mais c'est assez pour un Prologue.
On dit que le comte d'Harcour, Sans aucun congé de la Cour, A Marsin a cédé la place, Et pris la route de l'Alsace,
a$ Pour, de peur de quelque mic-mac, Se jeter soudain, dans Brizac.
On tient qu'il a quité la lice Pressé d'un certain artifice Dont on s'est servy finement
30 Pour prévenir son jugement, En le comblant de défiance, Et luy protestant, d'assurance, Qu'en Cour on avoit concerté Des desseins sur sa liberté.
95 Ce sont pour moy des lettres clozes ;
Mais, ma-foy, quantité de chozes, Tant dans la France que dehors, Se font par d'étranges ressorts.
Madame de Bouillon là veuve,
40 Faizant une sensible épreuve De ce qu'on soufre de rigueurs Quand la Mort sépare deux cœurs, Sous un funeste dûeil sucombe, Et vizitant souvent la tombe
4$ Où son cher époux est enclos, Y fait autour mille sanglots, Et ses yeux pleins d'humides charma Devenus deux sources de larmes, Honorent de pleurs nuit et jour
$0 Ce digne objet de son amour.
La conception serait belle, Si je métois en paralelle Cette dame, qu'un cruel sort Comble d'un si grand déconfort,
n Avec l'illustre dézolée Qui fit bâtir le Mauzolée, Et qui fut, dans l'antiquité, Un miroir de fidélité.
Mais je sçay que cette pensée
60 Est si souvent rapetassée Par ceux qui font mille butins Dans les livres grecs et latins, Que je passeray sous silance Cette espèce de ressemblance :
6j Puis, c'est justement aue je dis Que cette veuve de jaais Parut moins triste aux yeux des hommes Que celle du temps où nous sommes, Dont si profond est le mal-heur
70 Que, certainement, sa douleur
Septembre 1652. — Livre III. Lettre XXXIV.
Ne peut soufrir, tant elle est ample , De comparaizon ny d'example.
On dit que messieurs les fripiers, La plus-part de vrais frelampiers ,
7j Aucuns d'eux mêchans et aamnables , Et d'autres assez raizonnables, Traitèrent d'étrange façon, Loutre-jour, un certain garçon Qui , d'un ton fort hardy et rogue ,
80 Les nommoit gens de synagogue.
Dés qu'il eut dit ce mot piquant, Un d'eux luy donna , quant-et-quant , Six ou sept coups de halebarde (Car ils retournoient de la garde) ;
85 Ensuite, ces gens mutinez Luy crachèrent cent fois au nez, Luy dirent ses fiévres-quartaines, Et luy donnèrent trois douzaines De souflets des plus inhumains,
90 Avec leurs pataudes de mains.
Enfin , quelques-uns qui passèrent Leidits tripiers réprimandèrent De se montrer si rigoureux.
Lors le garçon, d'un ton pleureux ,
91 Leur dit : « Hélas! ils me martirent, Leurs rigueurs à tous coups s'empirent ; Ils m'ont mené, me mal-menant,
Du capitaine au lieutenant,
Et maintenant on me r'ameine 100 Du lieutenant au capiteine;
Ils m'ont fait mainte indignité,
Moqué, tiraillé, soufleté;
Bref, la nation judaïque
Ne fut guéres phis tyrannique 105 Quand elle tourmenta, jadis,
Le créateur du paradis. »
Un si trés-scanaaleux langage
Des fripiers augmenta la rage ;
Et, luy donnant un démenty , no Un d'entr'eux , le plus perverty,
Le frapa de façon cruelle
Et luy fit sortir la cervelle.
Mais de ce noir événement
On parle si diversement " î Que, certes, l'on ne sçait que croire
D'une si mal-heureuze nistoire.
D'autant que messieurs de Paris, Tant les jeunes gens que les gris, Tant les mâles que les femelles .
1» Tant bourçeoizes que demoizelles, Ainsi que les autres étez N'ont point été, de tous c6tez,
Respirer l'air des promenades, Le nombre est fort grand des malades, ta) Et l'on ne voit à tous momens Que quantité d'enterremens De gens morts de la fièvre-chaude, Qui n'épargne Germain ny Claude, Denis, Raimond, Albert, Hubert, ijo Lambert, Robert, ny Dagobert, Guillaume, Gautier, ny GarguiUe, Ny Luc, ny Marc, ny Jean, ny Gille.
De plus, ces maux originels H entez des flancs maternels, i)j Sçavoir la petite-vérole, Et pareillement la rougeole, S'êpandent dans tous Tes quartiers Aux maizons des gens de métiers; Mesmes dans les nobles familles, 140 Où l'on voit quantité de filles Dont tes teints de roze et de lis Sont à présent ensevelis Dans des hideux restes de galle:
Témoin la pucelle d'Aumalle, us Dont le vizage plein d'atraits, Si pur, si beau, si blanc, si frais, N'est pas une beauté passée , Mais une lumière éclipsée, Dont les rayons , jadis brûlans , 1 (o Ne seront jamais si brillans. Patrocle , encore une autre belle , Mais mariée , et non pucelle , Qui fut un rare objet d'amour, Qui plût tant à toute la Cour, 155 Qui charmoit de sa seule vûë, Tant elle êtoit d'apas pourvue , A le vizage aussi gâté De ce mal pleito de cruauté, Qui bien souvent est sans remède :
160 Que le bon Dieu luy soit en aide ! Mesme à madame oe Pizy, A qui le Destin a choisy Un mary qui jadis , comme elle , Sentit cette atainte cruelle; 165 Et mesme à madame le Gras , Au corps si charmant et si gras, Et dont la ravissante forme, Auparavant ce mal énorme , Sçavoit tous les cœurs enchanter, 170 Et pouvoit fort bien se vanter D'avoir du teint , sur le vizage , Pour mille ècus et davantage.
[De ce mal injuste et félon La trés-dolente Bariilon 17$ Est encore fort outragée, Quoyque de quarante ans âgée ;
La Muze historique. — Septembre 1652.
Mais ce fléau contagieux Ne respecte jeunes ny vieux.
Toute la Cour fait, à cette heure, 180 A Compiègne encor sa demeure, Où mademoizelle Gourdon, Pour faire enrager Cupidon, S'êtoit mize en un monastère ; Mais du Roy l'unique et cher frère, i8* A qui cela ne plaizoit pas, Y courut soudain à grands pas (L'on m'a dit que ce fut dimanche), Et, la prenant par sa main blanche, La r'amena droit à la Cour ; 190 Et le soir de ce même jour, Après cette action hardie, Il luy donna la comédie.]
Le feu s'êtant pris , l'autre-jour,
Assez proche de Luxembourg , 195 Dans un logis de conséquence,
On croyoit que sa violence,
Par un subit embrazement,
Détruiroit tout le bâtiment ;
Mais une dame débonnaire aoo Jetant dedans un scapulaire,
Les mains en haut elle joignit,
Et le feu soudain s'éteignit,
Arête par ce seul obstacle;
Et la rareté du miracle 20 j Est que, sans aucun contredit,
Le saint scapulaire susdit,
Jeté par la susdite dame
Au milieu de Tardante flâme,
Fut retrouvé le lendemain 210 Sans lézion, entier et sain,
Parmy la cendre et la poussière:
Certainement belle matière
Pour confirmer les gens-de-bien ;
Mais Charenton n'en croira rien.
2 1 j J 'avois écrit , l'autre semaine , Que monsieur le duc de Loraine Venoit en faveur de la Cour; Mais maintenant il n'est plus pour, Car, depuis certain intervale ,
220 II est pour l'Altesse Royale; On verra bien s'il s'y maintient Jusqu'à la semaine qui vient.
Touchant les maréchaux de France, , On m'a mandé que, d'assurance , 22 j La Force, Miossens, Pallùau, Etoient sur le rolle nouveau ,
Et que le maréchal d'Etrée Doit au Conseil avoir entrée.
Quoy que Jules s'en soit allé
230 En climat assez reculé,
La Paix, de nous tant atendûe, N'est encor pourtant dêcendûe Du ciel , son bien-heureux séjour, Où l'on n'entend aucun tambour.
23$ Chacun ardamment la dézire; Mais, me deût-on en ce lieu dire :
« Taizez-vous, petit sot d'autheur, Vous faites le prédicateur », Il faut que je aie en ces lignes,
240 Si nous ne nous rendons plus dignes De cette aimable et douce Paix, Que nous ne l'obtiendrons jamais.
Princesse blonde, et non pas brode, Je finis par ce période,
24J Priant le Ciel avec ardeur Qu'il ait toujours Vôtre Grandeur En sa sainte et divine garde Et vous tienne gaye et gaillarde , Car souvent la joyeuzeté
250 Est la source de la santé.
Ces vers, aucunement stériles, Furent faits le jour de Saint-Gilles.
APOSTILLE
On m'a mandé de Liancour Que trois des messieurs de la Cour
2jj (Mais on ne m'a nommé personne) Murmuroient fort, dont je m'étonne (fttoy qui ne suis qu'un doucereux).
De ce que j'avois parlé d'eux Dans mes pauvres petits ouvrages,
260 Alléçans, lesdits personnages, Que je les avois ofensez Ne les respectant pas assez.
Je leur en fais trois mille excuzes, Et jure par toutes les Muzes
26 j Que je n'ûs jamais dans l^sein De les fâcher aucun dessein ; J'ay sans y penser fait la foute.
Que si leur âjpe est noble et haute, Dont je ne doute nulement ,
270 Qu'ils permétent bènignement, Leur colère étant amortie, Que j'aye paît à l'amnistie.
Septembre 1652. — Livre III. Lettre XXXV.
LETTRE TRENTE-CINQUIÈME
Du [dimanche] 8 Septembre.
JOYEUZK.
Princesse de qui l'on peut dire Que vous aimez très-fort à rire , Ce discours aura des endroits Qui seront sans doute un peu froids ;
j Mais la Muzette babillarde Essayant d'être goguenarde , S'il luy vient quelaue bon moment Ecrira plus gaillardement , Et j'oze quazi vous promettre ,
10 Si vous regardez cette lettre, Que vous verrez , en la lizant , Du sérieux et du plaizant.
Monrond, ce fort inexpugnable, A ses voisins si redoutable,
ij Après s'être bien défendu, A Pallûau s'est enfin rendu, Qui dimanche y fit son entrée , Dont certainement la contrée, Tant les nobles que païzans,
» N'en sont nullement déplaizans.
Si l'on doit razer ses murailles, Bastions, parapets, tenailles, Et les démolir de tout point, On n'en parle ny peu ny point
t\ Chez le gros bourgeois ny le mince, Car on craint trop monsieur le Prince.
Jeudy, cinquième jour du mois , Quantité d'honnêtes bourgeois Montrèrent leur réjouissance,
» D'autant que l'auguste naissance Du Roy, l'objet de nôtre amour, Se rencontroit en pareil jour ; On fit des feux emmy les rués, Et , hors-mis les âmes boumés
3i Oui n'ont ny Dieu , ny foy, ny loy, Chacun cria : « Vive le Roy ! »
On vûida plus de cent bouteilles Et l'on fit des vœux à merveilles Pour son retour tant déziré
m Au Quartier de Saint-Honoré.
Je ne suis nulement yvrogne , Quoy que j'en aye un peu la trogne , Et toutefois d'un vin tout pur, Oui n'êtoit nyfoible ny sur,
4 s J'ïrozay, par extrême joye, Quatre , cinq ou six fois mon foye, Bfivant à l'heureuze santé De Son aimable Majesté , Dizant d'Elle mille louanges,
(o Et puis je la portois aux anges.
Il faut dire icy quelque mot • De Théophraste Renaudot, Homme d'esprit et d'importance, Et le grand Gazetier de France,
15 Qui, voulant au Dieu des amours Sacrifier ses derniers jours, Ayant des ans soixante-et-douze, Avoit pris une jeune épouze Qui n'avoh pas valant cent francs,
éo Mais un beau corps et des plus blancs. Contenant, en pluzieurs espèces, Quantité d'aimables richesses.
Ses cheveux bruns , cendrez ou blonds, Valoient six-vingts-douze doublons ;
6$ Ses yeux vife, clairs, et non pas troubles, Valoient trente sacs pleins de doubles, Et leurs regards bien apliquez, Chacun plus de dix sois marquez ; Son front , septante-et-six pistoles ;
70 Ses sourcils, quatre mille oboles ; Son teint, sans fraude et sans abus, Valoh quatre-vingts jacobus; Sa bouche et ses dents, fort égales, Vingt douzaines de richedales;
75 Son sein, sa gorge et ses tétons Valoient, du moins, mille testons; Sa belle taille et son corsage, Neuf cens ducats et davantage ; Et, sur le tout, son en-bon-point,
8o A n'en mentir ny peu ny point, Sa bonne grâce , son adresse,
Sa douceur et sa gentillesse Se pouvoient bien monter encor A cinq ou six cens louïs-d'or.
85 Les premiers jours du mariage , Sans noize , sans bruit, sans orage , Coulèrent, sinon plaizamment, Du moins assez paiziblement.
Au mary, froid comme une souche, 90 La femme n'étoit point farouche, Renaudot, sans être jaloux, Luy manioit souvent le poux (Et c'êtoit-là tout son possible, N'étant pas, d'ailleurs, trop sensible) ; 95 II l'apelloit cent fois le jour :
« Ma nymphe, mon ange, m'amour Mon cœur, ma moitié , ma fidelle, Ma mignonne , ma tourterelle. »
Ces pauvres petits passe-temps
100 Durèrent tant soit peu de temps; Mais enfin cette déesse orde Que l'on nomme dame Discorde, Parmy leur hymen se foura, De leurs deux esprits s'empara,
105 Les dégoûta de leurs caresses, Détruizit toutes leurs tendresses, Et, de son dangereux poizon Infectant le docte grizon , Et mesme aussi la demoizelle,
1 10 Une aversion naturelle
Dans le cœur de chaque moitié Prit la place de l'amitié; La femme devint plus altiére, Plus insuportable et plus fiére,
115 Et le manr, de sa beauté N'étant plus si fort enchanté, Ne luy aonnoit plus de louange , Ne dizoit plus : « Mon cœur, mon ange » , Mais quelquefois pis que son nom ,
lao Et l'apelloit souvent : « Guenon ! » Elle, pour prendre sa revanche, En metant ta main sur la hanche, Dizoit : « Voyez ce beau nazeau !
Voyez ce plaizant damoizeau !
iaj Voyez ce faizeur de gazettes!
Il luy faut des femmes bien faites !
Il luy faut de jeunes beautez Auprès de ses propres cotez!
Il luy faut d'aimables vizages
i?o Qui soient doux comme des images!
Illuy faut des objets rians !
' Il luy faut des morceaux frians !
Il luy faut des lèvres sucrées
S ni ne soient qu'à luy consacrées!
luy faut de belles Philis ,
e. — Septembre 16 j 2.
De beaux teints d'oeillets et de lis, Des tétons et des gorges pleines!
Il luy faut ses fiévres-quarteines ! »
Le sage monsieur Renaudot
140 Le plus souvent ne disoit mot; Mais, lassé de tant en entendre, Dizoit quelquefois pis que pendre.
A La fin, leurs communs parens, Ayans peur que leurs diférens,
145 Après leur amitié détruite, Eussent uge éternelle suite, Ont jugé très-fort à propos Qu'il les faloit mètre en repos :
Si bien que, par leur entremize,
1 50 Les messieurs de la Cour d'Eglize En ayans été fort priez, Les ont enfin démariez.
L'altesse du duc de Loraine, S'avançant à perte d'haleine,
155 Et tous ses escadrons aussy, Vint en propre personne icy Vendredy, si je ne me trompe, Non pas avec autant de pompe Que l'autre-fois quant il y vint,
160 Mais suivy seulement de vingt, Ou pour le moins, que je ne mente, Sa suite ne passoit pas trente; Mais comme ce prince à laurier Est autant galant que guerrier,
165 II voulut cjue Mademoizelle , De sa main yyoirine et belle, Luy fît un petit mandement De venir icy promptement , Et que cette dame jolie,
170 Dont l'ame est, dit-on, si polie, Frontenac, écrivit aussy :
« Mon cher Monsieur, venez icy. »
Ce que toutes-deux elles firent.
La princesse et l'autre écrivirent
175 Chacune un mot, petit ou grand, Et ce prince, leur déférant, Plus prompt qu'un éclair de tonnerre, Les vint voir en habit de guerre.
Dedans Saint-Germain TAuxerrois, 180 Noble paroisse de nos Rois, Survint une étrange avanture, Comme on mettoit en sépulture Un corps mort, vendredy matin :
Car certain bourgeois, sien voizin, 185 Assistant, pour dernier ofice, A l'enterrement et service, Par un triste et funeste sort,
Septembre i6$2. — Livre II
Tomba luy-mesme roide mort. *>$
Pluzieurs d'abord eurent croyance
190 Que c'était une défaillance; Mais, quand on Pût bien regardé, Il se trouva trés-décédé.
De cet homme donc on peut dire Que, croyant seulement conduire
195 Son amy jusqu'au monument,
Comme on fait ordinairement, . #
Par une disgrâce imprévue, 210
Autrement, par une Dévûê Dont il se seroit bien passé,
300 II conduizit le trépassé ,
Que l'on tenoit homme de Fronde, Justement jusqu'en l'autre monde. %i$
Puis-que ces chapitres divers Vont au de-là de deux cens vers,