‹ La muze historique;Chapitre 130 sur 221 · FÉALE · texte numérisé non relu

FÉALE

Princesse à qui, comme victimes, J'ofre tous les huit jours des rimes Que j'enfante nouvellement Pour vous divertir seulement ,

s Soyez de bonne-heure avertie Que cette Gazette , en partie , Aura plus que je ne voudrais De tristes et piteux endroits; Certes J'en frémis, j'en soupire,

10 Mais il faut enfin les écrire *f Mon devoir m'y semble forcer.

Et je ne puis m'en dispencer.

Quelques ennemis du royaume Ayans'raflé, prés de Bapaume,

ts Grande quantité de bétail, Dont je ne sçay pas le détail , Le frère du sieur de Navailles, Echapé de pluzieurs batailles , Mais portant depuis quelques mois

*> Une cuisse et jambe de bois, Poursuivant cette fausse race, En tua pluzieurs sur la place, Et reprit sur eux le butin ; Mais, par un mal-heureux destin,

tj Son unique cuisse charnelle Reoeut une blessure telle, Que, pour son trépas empêcher, On croid qu'il faudra la trancher, Sans que jamais plus il combate,

50 Et qu'il deviendra cu-de-jate.

Le fils du sieur comte d'Orval S'est mis dans le nœud nuptial, Ayans pris pour chère consorte, Mademoizelle de la Porte, a $ Jeune, sage, aimable, et de plus Prétendant grand nombre d'écus, Car elle est unique héritière D'une succession entière.

J'avois dit, en juin ou juillet, 40 Que cet esprit rare et folet,

Admiré de tout galant homme,

Qui le petit Scaron se nomme ,

A voit choizi par amitié

Une belle et jeune moitié.

4$ J'ay dit, en une autre semaine,

Que vers les champs de la Touraine

Iceluy s'étoit transporté,

Ayant sa femme à son côté,

Avec intention formée 50 (Ce dizoh lors la Rénommée)

D'atendre-là, sans y manquer,

La saizon propre à s'embarquer

Pour voguer en terre lointaine

Que l'on apelle Américaine, H En laquelle il prétend, dit-on,

De von- rehausser son menton.

Or, j'av maintenant à vous dire

Que cet autheur à faire rire ,

Nonobstant son corps maladif, 60 Est devenu génératif :

Car un sien amy tient, sans feinte,

Que sadite épouze est enceinte

De trois ou quatre mois et plus ;

Et puis dites qu'il est perclus !

6j La plus-part des troupes d'Espagne Sont maintenant dans la Champagne, Et quelques Gaulois renégats, Qui font illec de grands dégâts.

l7autre-jour mille hommes parurent,

70 Qui ravagèrent et coururent

Jusques aux faux-bourgs de Chàlons (Je ne sçav s'ils sont courts ou longs), En suite de quoy ces mille hommes Demandèrent de grosses sommes,

7$ Jurans la mort-bieu , la sang-bieu, Aux concitoyens dudit lieu , Qui pour lors rien ne répondirent ;

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La Muzb historique. — Novembre 1652.

Mais quinze cens des leurs sortirent Pour de prés leur pouvoir parler ;

80 Et les mille hommes de driller, C'est-à-dire ils se retirèrent, Mais , se retirans , emportèrent Des villages circonvoizins , Non des figues ny des raizins,

85 Des amandes ny des pistaches, Mais soixante-et-quatorze vaches, Cinquante chevaux, cent brebis, Douze cens morceaux de pain bis, Cinq ou six cens livres d'étoupes,

90 Pluzieurs plats à manger des soupes, Quantité ae fruits Champenois, Raves, choux, noizettes et noix, Bottes d'oignons longues d'une aune, Des jambons moizis, du lard jaune,

9) Trente manteaux , vingt cotillons Et deux ou trois mil pénaillons.

Voilà, touchant cette retraite, L'histoire que l'on m'en a faite.

En suite, leur complot fut tel

00 Qu'ils allèrent bloquer Rétel ; Mais, d'autant que cette villace N'est ny bonne ny forte place, Elle fut , faute de secours , Prize ou rendue en quatre jours; Après quoy la susdite armée , A ravager acoûtumée, Voilant, pillant et brûlant tout, Assiégea Sainte-Ménehout.

Je voudrois aue durant ce siège

no Turéne leur aressât un pièce

Qui fût bien fort et bien subtil :

Le Ciel le veuille! Ainsi soit-il.

Après tant de peines soufertes, Tant de révoltes , tant de pertes ,

115 Et les fiéres rebellions De tous ces indomptez lions, J'espère que nôtre Monarque, Qui porte la divine marque D'un bon prince et d'un bon enfant,

tao Sera auelque-jour trionfant, Et au'enfin ses aimables charmes, Ou bien ses invincibles armes Surmonteront les ennemis Du beau royaume à luy soumis.

tas Ingrats, qui prenez la licence De n'accepter pas sa clémence !

Injurieuze nation !

Loin de blâmer l'afection Que j'ay pour sa personne auguste ,

1)0 Puis qu'elle est si sainte et si juste ,

Sans songer au peu que je vaux, Devenez plutôt mes rivaux.

Depuis cette belle journée Que la Cour, bien acompaçnée,

13$ En dépit des médians esprits, Revint briller dedans Paris, Quantité d'honnestes familles, Hommes, femmes, garçons et filles, Par joyeux festins, tour-à-tour,

140 Ont célébré ce beau retour.

De Monsieur un valet de chambre, Ce grand vendeur de musq et d'ambre, Assavoir le sieur Marcial , Se voulant montrer jovial,

14$ Fit, par pure réjouissance, Un festin de rare importance A douze de ses compagnons.

Illec on ne vid point d'oignons , Mais des muscades, des eaux-d'Anges,

150 Des orangers chargez d'oranges, Et de trés-excélens ragoûts Qui flairoient mieux que les égoûts.

Mais U fine galanterie, Que j'ûsse cent fois plus chérie

1 $ s Que les plats les mieux aprétez Qu'on y voyoit de tous cotez, Fut que douze charmantes filles, Jeunes, riantes et gentilles, Ayant toutes beaucoup d'apas,

iéo Vers le déclin dudit repas, D'une façon fort agréable * Servirent le dessert sur table, Anis, sucre, pommes , biscuit, Bref, chacune porta son fruit.

16$ Après laquelle gaillardize, Une muzique assez exquize De deux , ou trois, ou quatre chœois, Ravit les âmes et les cœurs; En suite on bût , à tasse pleine,

170 La santé du Roy, de la Reine, Et de Monsieur, aussi, d'Anjou^ De la Cour le charmant bijou.

Ce fut chez monsieur de Beliévre Que cette bande gaye et mièvre

175 Vint, se rencontra, se rangea, Puis bût, chanta, dansa, mangea.

Atropos, la fausse gloutonne, Qui n'épargna jamais personne, L'autre-jour, en un tourne-main, 180 D'un grand coup de dard inhumain, Poussa dans la tombe poudreuze Mademoizelle de Chevreuze;

Novembre 1652. — Livre III. Lettre XLV. 507

Pour mieux témoigner ma tendresse Sur la mort de cette princesse , Au lieu d'arozer le tombeau ato Où son corps glt, qui fut si beau, D'eau de fleurs-d'oranee ou de nafe, J'ay compozé cet épitare.

L'éclat de cette belle fleur

(O vrayment sensible mal-heur!)

185 Ne pût rézister à ses armes, Ny sa jeunesse, ny ses charmes, Ny sa grâce, ny sa beauté, Ny mesmes sa principauté.

Cette fleur si-tôt emportée

190 Dans tout Paris fat regrétée; Et moy, qui n'ay pas le cœur dur, Je consacre à l'âge futur Ces quatrains, à toute avanture, Que j'ay faits pour sa sépulture :

19$ La fiére Parque, au cœur d'airain, Sous qui toute choze sucombe, A renversé sous cette tombe Une belle du sang Lorain.

Dans l'âge le plus vigoureux, 100 Son humeur fut toujours modeste, Sa vertu fat toujours céleste, Et son cœur toujours généreux.

Tant qu'icy-bas elle vêquit, Ce fat avec honneur et gloire, wj Sur l'Amour elle eut la victoire; Mais la Mort vint qui la vainquit.

Princesse à qui j'écris cecy, De tel devoir que cetui-cy 2 1 j Le Ciel très-long-temps vous prézerve ! C'est par-là que finit ma verve.

Fait à dix heures du matin , L'anti- veille de Saint-Martin.

Apostille.

Si je sçavois quelque nouvelle 23o Qui traitât de Mademoizelle, J'en ferois part au cher lecteur, Et j'en parlerais de grand cœur, Si j'avois seulement l'idée Qu'elle fût bien acommodée.

LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME

Du [samedi] 16 Novembre.

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