JOLIE
Princesse , quand mon pauvre nom N'avoit ny vogue ny renom , Je parlois d'un ton assez libre Des personnes de tout calibre ; 5 Maintenant que je suis connu , Je suis un peu plus retenu , * J'ay toutefois l'arae assez bonne, Et ne voudrais fâcher personne; Mais quelques traits un peu cuizans
10 Rendoient mes écrits plus plaizans.
Aujourd'huy , ma verve lyrique Baize les mains à la Critique , L'immortel troupeau des neuf Sœurs Ne m'inspire que des douceurs,
1 5 Et j'ay bien peur aue vôtre Altesse N'acuze mes vers ae faiblesse , Voyant qu'ils ne sont pas hardis Comme ils étoient au temps jadis.
Ma Muse , quelquefois songearde ,
ao Avoit oublié par mégarde , Que l'aimable madame Amat , Des plus grasses de ce climat.
Et de bonne et riche famille, A marié sa chère fille
2 s Au brave monsieur Vallavoir , Que j'estime heureux de l'avoir :
Car êpouzer une mignonne Fort bien faite de sa personne,
Avec cinquante mille écus, jo C'est avoir Dieu pour arnicas.
Dimanche ou lundy , ce me semble, Leurs Majestez dlnoient ensemble, Et, comme avec moins d'embaras, On les void durant leurs repas H Du feu sieur Faret la fillette, Brillante, agréable, proprette, Et coifée admirablement, Les vid , ce jour, facilement, Et dit mesme , au bout de la table,
40 D'un air qu'on trouva fort aimable , De beaux vers et de bon aloy Que Tristan a faits pour le Roy, Jusques-là que la aemoizeile (Outre leur grâce naturelle)
41 Si joliment les recita ,
Que le Roy l'en complimenta.
Cette histoire est un trait d'enfance Qui n'est pas de grande importance; Mais comme moy, nommé Loret, 50 Honorais fort monsieur Faret, J'ay souhaité, dans ma Gazette, Qu'on y vit Faret et Farette.
Je ne puis m'empécher içy De faire encore un racourcy jj De la mélodie angelique,
Décembre 1652. — Livre III. Lettre L.
Ou du moins charmante muzique, Dont Coutel, qui vaut un trézor, Régala ses amis encor, Le dix-huit du mois de décembre, 60 Dans une assez petite chambre, Où le beau peuple qui survint Passoit pourtant quatre fois vingt.
Les violes et voix-humaines
Y firent mieux que des sireines, éç Et ie ravissant clavessin
Faizantdin, din, drelin, din, din, Par son excellente harmonie, Charma toute la compagnie.
Rohan , duc et pair de renom , 70 Trés-mcommodé du poulmon , Ayant fait à Blois cavalcade ,
Y tomba l'autre-jour malade , Mais malade à l'extrémité, Si Ton m'a dit la vérité.
75 Sa femme, en étant en alarme , Ayant répandu mainte larme, Et montrant un pressant soucy , Est partie en hâte d'icy , Pour rendre une prompte vizite
80 A ce mary plein ae mérite , Et dont l'image , infirme ou sain , Est toujours gravé dans son sein , Que, certes, j'estime une planche Aussi précieuze que blanche.
85 Châteauneuf , malgré ses ans-vieux , Se porte à prézent beaucoup mieux ; Il est maintenant à Mont-rouge, Duquel domicile il ne bouge , Etant, illec, fort vizité
90 De tous ceux de sa parenté.
On a quelques lettres surprizes , Qu'aux ministres on a remizes, De gens qui n'ont honneur ny foy Pour leur pais ny pour leur Roy ,
9S Et lesquels ont corespondance Avec l'ennemy de la France, Sçavoir le roy des Espagnols; Mais ces gens-là sont-ils pas fols, Et devroit-on pas hors des Gaules
100 Les chasser à grands coups de gaules?
Le frère du Roy, mercredy, Avec un air assez hardy , Alla dans la Chambre des comptes , Non assisté de ducs ny comtes , 10 j De bataillons ny d'escadrons,
Ny de marquis , ny de barons , Mais de deux seigneurs d'importance, Sçavoir deux mareschaux de France, De l'Hôpital et du Plessis, no Tous deux d'esprit sage et rassis.
Ce Prince, que la Cour admire, Y dit bien ce qu'il vouloit dire ; Ce qu'il demandoit, il l'obtint, Et cela fait, il s'en revint.
ni On dit cjue messieurs de Holande, Par une déroute assez grande , Ont rendu les Anglois vicîus , Les ont rossez , les ont batus Dans les campagnes de Nerée,
i*> Ayans pour eux Mars et marée;
Les vents , les flots , les feux , les fers, Abîmèrent dans les' enfers , Avec l'aide des noires Parques, De leurs gens plein quatorze barques ;
i*f D'autres, ny noyez, ny brûlez, Furent pris , rançonnez , pillez.
. Qpoy que je sois piteux et tendre , Je n'ay pu la nouvelle aprendre Sans Beaucoup d'exultation,
1 jo Car je hay cette nation , Non les bons et les royalistes , Mais oùy-bien les cromuëlistes.
Depuis peu monsieur le Premier A perdu son cher héritier, 1)5 Qui , n'étant encor qu'en enfance, Donnoit déjà grande espérance Qu'il seroit mis au rang , un jour, Des honnestes gens de la Cour.
Monseigneur le Pape de Rome 140 Nous envoyoit pour nonce un homme, Lequel homme , sauf son respect , Nous étant grandement suspect.
Fut arête sur la frontière; Et je dis, sur cette matière, 14$ Qu'autant que pas-un autre humain Je suis catholique romain ; Mais j*ay regret que ce Saint-Père, En maint rencontre et mainte afaire , Soit plus Espagnol que François , 150 Pour le moins quatre ou cinq cens fois.
Hier nouvelle est arivée A trois heures de relevée Qu'on avoit repris Commercy, Et, déplus, Bar4e-Duc>ussy, ijj EtVoid, château de conséquence,
jat
La Muze historique. — Décembre 1652.
En tohe dequoy l'Emmence Doit employer, à ce qu'on dk, Tous ses soins et tout son crédit Pour, malgré l'hyver et les glaces, 160 Reconquérir les autres places.
Monsieur le cardinal de Retz (Ainsi que j'ètois aux Maretz, Où je rendois une vizite), Par une capture subite,
té* Fut jeudy dernier arête Au logis de Sa Majesté.
Et de-là , non sans quelque peine, Conduit au château de Vmceine.
Or, le sujet ny le pourquoy
170 N'étant point venus jusqu'à moy, Je n'en puis nulle choze écrire ; Mais seulement j'ozeray dire Qu'en tout rencontre et tout éfet La Cour sçait bien ce qu'elle fait.
175 Qnoy qu'assez souvent je me pique De discourir en politique, Je ne diray rien maintenan De cet accident surprenant :
C'est une matière ample et vaste ;
1S0 Mais mon esprit (quoy que sans ta) Est, toutefois , trop généreux Pour insulter aux mal-heureux.
Du Clergé maintes bonnes testes Ont fait pour luy pluzieurs requester,
18$ Mais ce que fait le potentat Pour le salut de son Etat, Quand de tous cotez on PacaMe , rrêtant pas toujours revocable, Leurs requestes , jusques-icy,
190 N'ont pas autrement réûssy.
Et moy, Princesse à qui ma Muze Tâche toujours de faire excuze , Je travaille autant que je puis ; Mais en doute pourtant je suis, i9f Touchant le sens de chaque épttre Et celuy de chaque chapitre, Tant mistique que literal , Si j'ay réûssy bien ou mal.
Fait , ayant dit ma patenostre, Mo Le jour de saint Thomas l'apostre.
LETTRE CINQUANTE-UNIÈME
Du [samedi] 28 Décembre.
VOYAGÉRE.
Quoy qu'il me Édile absolument Invoquer presque à tout moment Les neuf mignonnes du Parnasse Pour vous dire ce qui se passe ,
s Sage Princesse, toutefois, Sauf le respect que je vous dois, On me métroit au rang des bestes Si, durant tant de bonnes f estes, Je n'avois quitté ce métier
10 Pour prier Dieu dans le Psautier Et pour aller dedans les temples Prendre et donner de bons exemples.
Le burkrsque en temps d'oraizon N'est aucunement de saizon;
if Cette semaine, ma mémoire N'a médité qu'au purgatoire , Et de-là vous devez juger
Que Vôtre Altesse est en danger De n'être pas trop satisfaite 20 Aujourd'huy de cette Gazette,
Les sieurs Thionville et Cavois, Qui s'aimoient assez autrefois, Mais du dépuis ont eu castille Pour veuve, pour femme ou pour fille,
as Se rencontrans sur le Pont-Neuf, L'autre-jour, entre dix et neuf, D'un œil irrité se lorgnèrent , Puis tout soudain ils dégainèrent ; Mais, quov que jeunes, et boûillans,
30 Preux, adroits, hardis et vaillans, Par heureuze et bonne fortune Ils ne se firent playe aucune ; Quoy qu'animez au dernier point,
Décembre i6ja. — Livre III» Lettre LI.
Leur sang ne se répandit point; h Du RoyHÏe-bronze la prézence
Leur donna tant de révérence
Et retint si bien leur valeur
Qu'il n'en ariva nul mal-heur;
Aussi c'eût été grand dommage, 40 Car l'un et l'autre personnage
Sont bien nez , bien nouris , bien faits,
Et s'entr'aiment plus que jamais.
Les troupes du sieur de Tureine , Ayant un peu repris haleine ,
4$ Ont Sainte-Ménéhoud siégé , A ce qu'entendu dire j'ay ; Mais fay peur que l'âpre froidure , En rendant la terre trop dure, Ne donne des empéchemens
50 A creuzer des retranchemens , Et que le cinglant vent de bize Ne trouble fort leur entreprize.
Le vénérable Châteauneuf , Par un ordre du Roy tout neuf,
jj A cauze qu'étant à Leuville Il est trop prés de cette ville, Doit se retirer en Berry, Dont il est, je croy, bien marry :
Car, pour maintenir sa vieillesse
& En quelque espèce de liesse, 11 aimeroh mieux le repos Que d'avoir si souvent campos.
Durant le cours de sa fortune Je n'en ay^ receu grâce aucune,
6; Il ne m'a jamais obligé ,
Et pourtant je suis afligé Qu'on luy fasse de telles pièces, Car il a quantité de nièces Que j'aime généralement , 70 Mais pas toutes également.
Pour éviter toutes pratiques , On m'a dit que les domestiques Du seigneur cardinal de Rets Avoient commandement exprés
7J De faire ailleurs qu'icy retraite, - Et que mesme elle est déjà faite; Du moins , suis-je assuré tout net Qu'un nommé monsieur Salmonnet, Homme d'esprit et de science,
80 Partit en grande diligence.
Cévigny. dolent et transy, A receu le mesme ordre aussy.
Le duc de Brissac, comme sage , De luy-mesme a plié bagage ;
85 II sortit entre chien et k>u Pour s'en aller l'on ne scaiti>ù; Et la duchesse l'Ediguiéres, Agréable en tant de manières , A depuis peu commandement
90 De s'absenter pareillement.
Une fleur fraîche et printaniére , Un nouvel astre, une lumière , Sçavoir l'aimable du Foûilloux , Dont pluzieurs beaux yeux sont jaloux,
95 D'autant que cette demoizelle Est charmante , brillante et belle , Ayant pour escorte l'Amour, A fait son entrée à la Cour Et pris le nom cettesemaine
100 De Fille-d'honneur de la Reine, Et le Roy, se ramentevant Que son feu frère cy-devant Etoit mort luy rendant service Dans le métier de la milice ,
io j Luy donne en rétribution Deux mil livres de pension.
L'Evesque de Laon , pair de France, Prélat d'honneur et d'importance, Oncle de la belle Guerchy,
1 10 Le passage enfin a francny Qui dedans l'autre mande meine Tous ceux qui sont de race humaine.
Sa nièce, au cœur jadis si gay, En qui le Ciel a prodigué
ii$ Une humeur vrayment enjouée Qui ne peut être assez louée , A changé sa joye en douleur, Et certainement ce mal-heur Doit bien rendre son œil humide ,
120 Car c'était un parent solide.
Tout le long de cet an icy, Ayant fait comme un racourcy Des chozes de plus d'importance Touchant l'état prézent ae France , 12$ Je m'en vais paner bien ou mal Des afaires en général.
Dans l'Espagne et toutes ses villes On rit de nos rumeurs civilles ; Mais dans un an , possible , ou deux .
ip A nôtre tour nous rirons d'eux ; Leur prince, comme à l'ordinaire , Est toujours valétudinaire.
En Portugal , villes et forts Se moquent de leurs vains éforts.
HJ
t* Mo** «UtoRiQjJR. —Décembre i6j2>
L'Italie est toute tremblante
De voir leur force renaissante ,
Et sur-tout messieurs de Saint Marc.
La Suéde et le Danemarc
Dans leurs pais n'ont point de guerre,
•40 Mais ils la craignenttant que terre. L'archiduc, en quitant le dé, Met tout son espoir en Condé.
Des Turcs les coureurs et gens-d'armes Métent la Hongrie en alarmes.
14) Les Hollandois et Crommûd Ont entr'eux un rude duel.
L'Empire ou l'Etat germanique N'est pas encor Ken pacifique; Mais messieurs les treize Cantons,
i(o Mangeans en repos leurs moutons , Plus que pas-un peuple du monde Jouissent d'une paix profonde.
Des Cozaques le général Est toujours traître et déloyal.
hî L'Otoman du sophy de Perse Reçoit toujours quelaue traverse.
Les Tartares et les Chinois , Çui sont gens d'étranges minois , Tiennent toujours sur leurs frontières
ré» Quantité de troupes guerrières.
On a receu des capucins Dans le pays des Abissms.
Sur la mer Médherannée
Mainte galère est rançonné*
i6* Par ceux d'Alger et de Maroc , Dont les cœurs sont plus durs qu'ai ne Le Grand Mogor s'est joint auxSàa Pour guerroyer les Moscovites.
Dans ie Pérou , les Espagnols
170 Font une infinité de vols , Et dans les isles Philipines Pour le moins autant ae rapines* On avoit mené des dadas Dans les terres de Canadas
175 Avec quelques jumens poussives, Mais ils sont tous morts des avives.
Pour les autres climats divers Qui n'ont pas été dècouvers , Les espions et sentinelles
180 Que j'entretiens pour les nouvelles Ne m'en mandent ny mal ny bkt, C'est pourquoy je n'en diray rien.
Dans la relation prézente , O Princesse très-excellente !
i8j En moins de cinauante-et-hmt vw On voit l'eut de l'univers ; Ma missive est donc terminée.
Adieu , jusques à l'autre année.
J'ay fait, de bon ou mauvais se», 190 Ces vers, le jour des Innocens.
FIN OU TROIZIÉIIB LIVRI DR LA MUZB HISTORIQUE ANNiE 165a.
LA
MUZE HISTORIQJUE
RECUEIL DES LETTRES EN VERS
Contenant les Nouvelles du temps
SCRITII
A SON ALTESSE MADEMOIZELLE DE LONGUEVILLE