CITOYENNE
Princesse , je demande excuze De ce qu'aujourd'huy nôtre Muze Vous faut un succint compliment ; Je vais commencer vhement, ; Car le temps me presse d'écrire, Et j'ay bien des chozes à dire.
On m'a, d'un stile assez riant.
Ecrit du côté d'Oriant Qu'une dame encor jeune et belle 10 Entretenoit dans sa cervelle Une étrange folie, etauoy?
Qu'elle êtoit Pépouze au Roy, Et, poussant plus loin sa chimère , Que la Reine, sa belle-mére, 15 Pour elle étant sans amitié, La séparoit de sa moitié, Et , comme elle a certaine idée , Dont elle est fort persuadée , Qu'un Roy, pour marquer sa grandeur, m N'agit que par ambassadeur, Son mary reçoit souvent d'elle Quelque marque d'amour nouvelle , imaginant de bonne-fov Qu'il est l'ambassadeur au Roy.
ss lia controuvé cette ruze, Dont, sans l'abuzer, il l'abuze; Autrement il ne pouroit pas Goûter de ses chastes appas.
En faveur donc de l'ambassade, jo II en reçoit mainte embrassade , Douceur, caresse et privauté , Mais au nom de Sa Majesté, Car d'autre sens , manière ou sorte, Elle aimeroit mieux être morte.
j5 Bref, si plaizante est son erreur, Qu'elle croid que, par procureur, Le Roy s'apnvoize avec elle, Et que leur flâme est mutuelle.
Cette agréable illuzion 40 Parolt en toute occazion, Et la belle hipocondriaque
Jamais ou fortj>eu s'en détraque; Elle prend tout au point d'honneur, Elle^dit : « Le^Roy mon seigneur», ?4j Elle commande en souveraine, Elle se fait servir en reine ; En tous rencontres et sujets Ceux qu'elle voit sont ses sujets; Un grand daix luy sert de couverde
(o Avec ses gens elfe tient cercle; Elle apelle un homme hébété S'il ne dit : « Vôtre Majesté. »
Elle a diverses balustrades, Des alcôves et des estrades ;
H Elle afecte aux meubles et lits De l'azur et des fleurs-de-lis.
Enfin , assez souvent , chez-elle, Au cul de mainte demoizelle, Soit qu'il soit mol ou bien duret ,
60 On prézente le tabouret.
D'autres, quoy qu'aussi-6ien vétuÉs, Sont debout comme des statues, Pour faire une distinction De rang et de condition ,
*s Comme sa teste creuze et vaine Sçait fort-bien qu'on fait chez la Reine. Enfin, je n'aurois jamais fait Si j'entreprenois tout-à-fait De raconter ses singeries,
70 Et ses rares plaizanteries.
Au reste, cet étrange cas, .
Dont les doigts longs et délicats D'une main plus blanche qu'yvoire M'ont écrit un petit mémoire,
7$ Est d'un réel événement Et non inventé vainement, Mais pour la dame , on me la celle, Et ne sçay point le nom d'icelle.
Dame Anne, au large chaperon, 80 Vieille et hideuze laideron, La plus séditieuze folle Qui soit de l'un à l'autre pôle,
Janvier 1653. — Livre IV. Lettre IV.
La chère idole des frondeurs, Des coquins et des ravaudeurs,
t; Bref, qui dans un corps d'harangére Enferme une ame de Mégère, L'autre-jour fut prize d'aguet Par deux ou trois archers du Guet ; On croyoit la voir en potence,
90 Mais de la Reine la clémence A, dit-on , empêché cela, Dizant à ses juges : « HoLa! »
Le général Fûensaldagne, Fléau de Picardie et Champagne,
95 S'étant campé devant Vervins, Les soldats et les citadins Sortirent trois fois sur ses bandes , Tant Espagnolles aue Flamandes, Dont un quidan, d'assez bon sens,
100 M'a dit qu'ils ont tué six cens ; Mais, comme la place est mauvaize, Ce mesme quidan, nommé Blaize, M'a franchement conté depuis Qu'en quatre jours et quatre nuits
105 iTennemy s'êtoit rendu maître De cette villace champêtre ; Mais , aprenant avec éfroy L'aprocne des troupes du Roy, Les Espagnols, n'ozans combatre,
1 10 Se sont retirez quatre à quatre, Dix à dix, et le reste en gros.
Toutefois, ces braves héros Ont laissé dans ladite ville Des leurs environ demy-mille,
115 C'est-à-dire, environ cinq cens, Pour tenir bon contre nos gens, Et leurs autres troupes guerrières Se sont mis à dos clés rivières, Afin d'être plus à couvert,
iM Et de n'être pas pris sans vert.
Mardy, pour la treizième fois , J'entendis ces deux belles voix Chantans d'excellentes paroles, Ce clavessin et ces violes ,
12s Dont Coutel charme ses voizins, Et se fait beaucoup de couzins.
Illec êtoient plusieurs mignonnes Et de fort aimables personnes ; Mais entre tant de doux regards,
no Qui luizoient-là de toutes parts, Une ravissante lumière Y tenoit la place première, En êtoit le plus beau brillant, Et c'était madame Galand.
i)$ Un certain valet domestique
Du sieur Guitaut , non pas l'antique (Car cetuy n'a jamais frondé), Mais def Guitaut ()ui suit Condé (Quelqu'un le suivant à la piste),
140 Fut hier pris à l'improviste , Dont maint frondeur fut afligé , Ledit valet étant chargé De missives de conséquence , Contenant mainte manigance
14$ Et maint brouillamini secret, Que moy, qui suis un peu discret Et plus circonspect en langage , N'êclairciray pas davantage.
Gaucourt est , dit-on , dans Paris ; 1 50 Mais pluzieurs ont fait des paris
Qu'il n'y pouvoit nullement être ,
Oûy bien prés de Condé , son maître ,
Dont cet esprit intelligent
Est le plus ordinaire agent.
ijs S'il esticy, je me figure
Que ce seroit un bon augure -?
Mais bien souvent on se déçoit ,
Et je ne croy pas qu'il y soit.
Trois courtizans parmy les rues 160 Se trou vans aux heures indues, Ils virent leurs goussets taris Par les sieurs fiïoux de Paris , Pires cent fois que des couleuvres , Sçavoir : Sanguin, Genlis et Couvres, 16$ Qui furent d'abord menacez, Puis fouillez , volez , détroussez.
Hier, durant la nuit obscure , Un grand feu s'éprit d'avanture Au beau logement de Monsieur, 170 Ce qui donna grande frayeur; Mais avec soin et diligence On amortit sa véhémence , Et rien illec ne fut perdu , Sinon un peu de plomb fondu.
17$ Madame et toute sa famille , Sans laisser ny femme ny fille, Ny pas un oncier aussy, Est partie aujourd'huy d'icy, Si-t6t au'elle a vu le jour poindre ,
180 Pour aller son Gaston rejoindre, Qui , pour charmer ses soins divers , L/atend dans Blois à bras ouvers.
Mais , comme elle est civile et sage Autant que belle de vizage ,
i8f Avant que partir de ces lieux ,
Elle a fait, dizant ses adieux,
Aux deux Reines la révérence.
Tant d'Angleterre que de France, % Lesquelles réciproquement m$
t<f Luy firent maint beau compliment
Et montrèrent de la tristesse
Pour le départ de Son Altesse.
Le Roy mesmes bien en uza ,
Car il luy dit , quand il baiza 19 j Sa joue en blancheur éclatante :
« Adieu jusqu'au revoir, ma tante. »
Quand j'ay mis la plume en la main, Il sembloit aue j'ûsse dessein De faire un bien plus long ouvrage aoo Et vous en conter davantage;
— Janvier 165 $.
Mais , ô ma Princesse , je sens Que la Muze aussi prend son temps, Sur Padieu que je viens d'écrire , Pareillement de me le dire , Et son départ me rend si sot Que je ne puis plus dire mot.
J'ay fait cette épttre un peu sote Le vingt-et-cinq au mois qui trote.
Apostille.
Ces quatre messieurs exilez 210 Ont été bien-tôt r'apelez,
Et vont manger dans leurs o6ces Plus que jamais du pain d'épices.
LETTRE CINQUIÈME
Du [samedi] Ier Février.
ÉPINEUZE.
Aujourd'huy, vainement j'essaye
De rendre la Gazette gaye;
SW vous plaît lire cet écrit ,
Princesse, vôtre rare esprit, j Que j'honore à l'égal des anges ,
N'y verra que des cas étranges ,
Sçavoir: trépas, rançonnemens
Et d'horribles événemens ;
C'est dont les vers suivans discourent.
10 Mais quoy ? ce sont les bruits qui courent.
Un marchand , proche du Palais, Dicne du fouet ou du relais , N'étoit la perte gull a faite, Dimanche au soir faizant retraite
15 Demy-heure devant minuit , Etant par des gens reconduit , Comme ils s'enalloient, il dit : « Voire, Vous ne partirez pas sans boire. »
Ils burent donc chacun un coup,
20 Et , sans s'amuzer-là beaucoup, Prirent un flambeau , l'allumèrent, Et mesmement le secouèrent Pour qu'il prit davantage feu ;
Mais, las! hélas! oyez un peu
2$ L'avanture vrayment cruelle !
Il en sauta quelaue étincelle Qui , sans qu'on Vaperçeût , fondit (Au moins c'est ainsi Qu'on le dit) Dans certaine grande Dari^ue
*o Remplie , en l'ariére boutique , De très-fine poudre à canon Que vendoit ledit compagnon , Qui voulut encor par bravade Reconduire un sien camarade ,
h Dont assez bien il se trouva:
Car l'étincelle un temps couva, Puis soudain, venant à s'éprendre, Reduizit la boutique en cendre , Qui fut un pitoyable cas ,
40 Qui fut un étrange fracas ,
Bref, c|ui fut , durant la nuit brune , Un furieux coup d'infortune.
Mais ce ne fut pas encor tout, Car, d'un bout jusqu'à l'autre bout ,
4( Ce feu fit un dézordre étrange Aux deux cotez du Pont-au-Change; Les vitres, volets et châssis,
Février 165 3. — Livre
Au nombre de trois cens et six ,
Receurent lors tous grande escare , 50 Par cet imprévu tintamare ;
Les vttres Saint-Barthelemy,
Tout-à-fait et non à demy, ioj
Furent non seulement froissées ,
Mais en mille morceaux cassées ; j $ Il ne resta nul verre entier,
A ce qu'on dit, dans le quartier,
Et cet éclat mit hors d'uzage
Six-vingts miroirs et davantage.
A ce grand bruit on s'éveilla, 40 L'on se leva , l'on s'habilla ,
Mais non pas toutefois sans faire
Maint jugement fort téméraire
Jusqu'au matin du lendemain , 1 1$
Que l'on aprit , de main en main, *s Qu'un si mal- heureux coup de foudre
Venoit dudit marchand de poudre ,
Et Ton fut surpris de l'éfet
Que cet accident avoit fait.
Aux premiers jours de la semaine , 70 A Burin auprès de Vinceine
(Commis de monsieur de Nouveau) ,
Survint un cas assez nouveau.
Six cavaliers braves et lestes,
Ou plutôt six démons, six pestes,
Ou, si l'on veut, six ennemis,
Enlevèrent ledit commis
Comme un butin, conquête ou proye;
Et, quoy qu'il fût en bas de soye,
Dessus la croupe on le cuinda So D'un rude et vicieux dada,
Dont son épouze illec prézante
Fut terriblement déplaizante ,
Et le sieur Hamelin aussi,
Qui demeura pâle et transy, 85 Lesquels cette troupe féroce
Laissa pleurant dans le carosse.
Monsieur Janin, passant par-là,
Ayant eu le vent de cela ,
Envoya des gens à la aueste 90 Non a'un sanglier ou d'autre beste ,
Mais du mizérable enlevé ,
Lequel ne fut point retrouvé.
Je ne sçay si bien ils quêtèrent,
Tant-y-a qu'ils rétrogradèrent 95 Sans ae secours rendre un seul brin
Au trés-infortuné Burin ,
Dont depuis sa femme en alarmes
A versé plus de trois cens larmes.
On tient que ces six ravissans, 100 Qu'on croid être soldats persans ,
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