TERNIE
Encore , Princesse excellente, Qu'à-prézent vous soyez absente , Ayant mesmes quité ce lieu Sans nous dire autrement adieu , 5 La Muze ne peut davantage Tenir contre vous son courage ; Suivant nôtre contract ou bail Je vais commencer mon travail, Il fout que je vous expédie :
10 Vous habitez en Normandie , Mais, f&t-ce au bout de l'univers, Vous aurez toujours de mes vers Tant que Dieu me fera la grâce De pouvoir grimper sur Parnasse^.
1 $ Tout Paris ne parle à prézent * Que du magnifique prézent Que Créqujr, par grande largesse , A fait à sa jeune maîtresse ,
Le susdit prézent consistant *> En deux mil justes d'or comptant Dans vingt belles bourses brodées , Trés-dignes d'être regardées Pour les beaux entre-las d'amour Qu'on y voit briller tout autour, aj Et sentant mieux , entr'autre choze , Que le jasmin, œillet ou roze ; Un diamant vallant encor Quatorze cens pistoles d'or, Et des riches pendans-d'oreilles , jo Qui sont ouvragez à merveilles ; Mais , pour ne vous en mentir point , Quoy qu'ils brillent au dernier point , La splendeur est encor plus belle
NDes beaux yeux de la jouvencelle ; s s Plus un fil de perles fort beau Et d'une très-excellente eau , Ny Outre deux en façon de poire ,
Juin 1655. — Livre IV. Lettre XXII.
Le tout (si j'ay bonne mémoire) Coûtant en argent bel et bon
40 Plus de vingt mille êcus , dit-on.
Aussi, certes, lofai d'être pâles, Elles sont trés-orientales.
La mignonne en fit grand état ; Mais, nonobstant le vif éclat
4f Qui brille et qui parolt en elles , Ses dents sont encore plus belles.
Outre ces joyaux de grand prix , Etoient encore illec compns Vingt éventails et davantage
so Pour rafraîchir son beau vizage ; Des gands de senteur maints et maints Pour conserver ses blanches mains Dans l'odeur, la fraîcheur et l'ombre, Et mesme un prodigieux nombre
s s De cordons et rubans divers , D'incarnats , de jaunes, de vers, De bleux, deblancs, de gris-de-perles, Et d'autres noirs comme des merles, D'autant qu'en ce cas la beauté
60 Consiste en la diversité.
Et toutes les susdites chozes Etoient fort joliment enclozes Dans un beau cofre fait exprés , Non de cèdre ny de cyprès ,
6} Ny de calembour, ny <r ivoire, Ny d'ébéne luizante et noire, D'or, d'argent . ny d'autre métal , Mais d'un resplendissant cristal De façon rare et trés-exquize ,
70 Et fait pour le moins à Venize.
On dit que son heureux amant Ne luy tait pas grand complimant , Et qu'elle en a moins de paroles Que de centaines de pistoles ;
7t Mais tous les discours doucereux Des plus rafinez amoureux Ne valent pas tant, ce me semble , Que tant de beaux prézens ensemble , Et c'est un langage si doux 80 Que l'or, l'argent et les bijoux , Qu'il est souvent fatal aux belles D'en devenir bien moins rebelles.
Broille , la semaine passée, Qui commande dans la Bassée,
8$ Avec quatre cens fazeliers Soutenus de cent cavaliers , Avec une ardeur militaire Ataqua la ville d'Etére, Où s'étoient en garaizon mis
90 Environ huit cens ennemis,
Qui d'abord firent rézistance ; Mais, dudh Broille la vaillance Les poussa , puis les déconfit , Et ce jour pnzonniers on fit
9$ Des ^oldats plus de trois centaines, Dix heutenans , sept capitaines , Six alfiers et vingt sergens , Qui passoient tous pour braves gens.
Les sieurs la Frénoye et Vaugaare ,
100 A la teste de leur escadre , De nôtre côté , non du leur, Sigalérent fort leur valeur ; On y fit butin et pillage De cent chevaux et davantage
10 j Et du grand drapeau colonel , Que, pour monument éternel De cette récente victoire Où Broille aquit beaucoup de gloire, Au Roy, dimanche, on prézenta.
110 Joyeuzement il l'accepta, Et soudain ce jeune monarque Fit porter cette belle marque Chez cet illustre courtizan Nommé monsieur de Saint-Agnan ;
ni Action d'autant plus louable Qu'il mit ce dépôt honorable Es mains d'un généreux seigneur, Qui sur-tout professe l'honneur.
Le maréchal deSénetére, i*> Assisté de maint volontaire , A forcé depuis quelques jours Pluzieurs villes , châteaux et bourgs > Et pris ou chassé leurs cohortes ; Ces places-là n'étoient pas fortes, i2j Ny a'un grand circuit ou pourpris, Mais c'est toujours autant de pris.
On dit aue monsieur de Tureine , Le plus reaouté capitaine Qui soit dans le royal party,
1 30 Depuis quelque-temps est party Pour, en la prézente campagne, S'opozer aux forces d'Espagne.
Si , par quelque grande action , Il renverse la faction
1 h Qui nous travaille et nous moleste , La Muzette jure et proteste De faire à ce fameux guerrier Une couronne de laurier, Et qui sera, possible, telle
140 Qu'elle aura le nom d'immortelle. Ce n'est pas que je sois sçavant , Je ne suis qu'un petit suivant
La Muzi historique. —Juin 165}.
Des demoiselles du Parnasse , J'ay l'esprit froid , j'ay la voix basse ; 145 Mais c'est que nous autres autheurs, Poètes ou versificateurs, Par nos écrits et par nos veilles Nous proraétons toujours merveilles.
Le pretft maréchal de Gramont, 150 Qui presque n'a point de second En bel esprit et politesse, Et d'Eguwon, noble duchesse, Dans la paroisse de nos Rois , Sçavoir Saint-Oermain-l'Auxerrois f 1 jy Tmdrent sur les fonts de baptesme, Avec affection extresme, Lundy, ce me semble, dernier, La fille au vaillant Montozier, Autre excellent seigneur encore 160 Qu'en tous lieux du monde on honore, Et son illustre épouze aussy, Que je mets de bon cœur icy.
Jeudy, dans la place Royale, Pour la feste sacramentale .
16$ On fit un très-beau repozoir Que je n'ûs pas l'honneur de voir ; Mais on dit que ce tabernacle Etoit un ravissant spectacle , > Tant pour les ornemens épars
170 Qu'on y voyoit de toutes parts, Sçavoir or, argent et peinture Que pour la belle architecture ; Et ce fut madame Pilou , Que le grand-monde connott prou ,
175 Dont l'esprit agissant et sage Prit soin de tout ce bel ouvrage.
Les pauvres Bordelois toujours Languissent après le secours Que promet le sieur Bateville 180 Aleur opiniâtre ville:
Ce secours, soit foibie, soit fort,
Ne peut que leur firire du tort:
S'il est foible , cette foiblesse Ne fcit qu'alonger leur détresse; t8f S'il est tort, ils sont en danger De voir sous le joug étranger Leurs biens, leurs faunes, leur frandfr- Je ne comprens point leur sotize. [«.
Les Suisses, qui depuis long-tempt 190 Vivoient.en repos et contens, Poussez par d'étranges furies, Avoyent entr'eux des broûilleries, Les manans s'étans révoltez Contre les plus grosses citez; Mais, après quelques prizes d'armes, Quelques combats, quelques vacannes, On m'a dit tout présentement Qu'ils parlent d'acommodement
Hier, vendredy, l'apresdmée, 100 La Cour bien leste et bien peignée, Quand le chaud du jour fut passé, CEacun faizant bien l'empressé, Partit pour Saint-Germam-en-La]re, Où (si ce n'est point une baye), ao$ Selon les plus communs discoun, Elle doit demeurer dix jours.
Princesse, la lettre prézante N'est pas beaucoup divertissante; Les vers , quoy que peu ruminez,
210 N'en sont pas pourtant mal tournez : Mais, touchant les bruits et nouvelles, Qui bien souvent sont bagatelles, Tout ce qu'on m'en a débité Manquoit de jovialité,
21$ Et je maintiens, si l'on conteste, Qu'il faut parler selon le texte.
Ecrit en juin , le vingt-et-un, Sans repos ny relâche aucun.
Juin r6s;. —Livre IV. Lettre XXIII.
LETTRE VINGT-TROIZIÉME
Du [samedi] 28 Juin.