PIQUANTE
Durant qu'un orage de guerre Agite la mer et la terre (Comme j'ay souvent alégué) On ne peut rien faire de gay , s Car le sang, les combats, les armes, N'ont pas assez d'aimables charmes Pour en former un entretien ^ui divertisse etplaize bien.
Si la Lettre que je grifonne 10 Ne charme donc vous, ny personne, Et si Ton ne trouve dedans Dequoy montrer un peu les dants, Princesse , au moins ay-je la ruze De vous payer de cette excuze.
1$ De Compiegne on dit que la Cour , De ce mois le neufiéme jour, A Chàlons n'étant point allée, Vers Amiens prit sa voilée , Non pas pour y demeurer, mais
30 Pour ensuite aller à Calais:
Mais j'ignore pour quelle ataire , Ny ce qu'on a dessein d'y faire.
Le maréchal de Villeroy ,
Des plus sages d'auprès le Roy , aj Lunay revint en cette ville,
Languissant, malade et débile ;
Mais, quoy qu'il soit au lh gizant,
Il se porte mieux à prézant.
Le Tellier, autre personnage, p Est aussi, dont c'est grand dommage
(Etant à Paris revenu),
Malade en son lit détenu ;
Et, comme durant nos tempestes
Ce sont deux excélentes testes, §5 Je leur souhaite, avec raizoo,
Heureuze et prompte guarizon.
Comme il est trop vray oue la Parque N'épargne point les gens de marque , Le chevalier de Guize est mort, 40 Par le traître et funeste éfort
De ces fièvres envenimées
Qui prennent cours dans les années.
Si ce prince n'ût dézerté
Du party de Sa Majesté ,
4s Possible que sa destinée Ne seroit pas si-tAt bornée :
Aussi montra-t-il du regret En public, et non en secret, D'avoir, dans nos chiens de vacarmes ,
{o Contre le Roy porté les armes.
Frères, sœurs, mère, amis, parans, A toute heure encor soûpirans , Pour l'extrême et sensible perte Qu'en luy leur famille a souferte ,
jj Ont bien peine à s'en consoler, Et leurs yeux ne peuvent celer, Par les pleurs qu'ils versent sans cesse, Combien sa mort les intéresse.
On dit que le sieur de Cfinchant , 60 Homme de guerre assez méchant, Et qui toujours avec outrance Fut un des ennemis de France, Amesme aussifiny son sort; *
D'autres dizent qu'il n'est pas mort ; / 6t Mais aue la chose,- ou non, soit vraye , Quand par maladie ou par playe Ilauroit suby le trépas, Je n'en pleurerais , ma-ifoy, pas.
Les troupes de guerre oposées 70 N'ont pas toujours les mains croizées ; Elles font souvent des partis , Tantôt grands et tantôt petits , Pour, en ravageant mainte terre, Aller à la petite guerre.
7$ Cinquante de nos ennemis, Gens plus éveillez qu'endormis, Courans de village en village Pour trouver à faire pillage, Moins en guerriers qu'en scélérats 80 S'étoient aprochez prés d'Aras.
Le gouverneur de cette place
S'exerçoit pour lors à la chasse ' Avec monsieur le duc d'Elbeuf , Prince presque aussi rond qu'un œuf,
8$ Et madame la gouvernante , Son épouze adroite et charmante , Qui, comme une nimphe des bois , Met souvent les cerfs aux abois.
Ledit gouverneur, homme habile ,
90 Fit sortir soudain de sa ville Une quantité de gaillards Pour opozer à ces pillarts , Dont, au beau milieu de la plaine, On prit du moins une douzaine,
9; Et le reste, un peu délabré, Fut répoussé jusqu'à Cambray.
Pluzieurs braves chefs de brigade Furent de cette cavalcade ; Montplézfr; lieutenant de Roy,
100 En fut aussi, comme je croy, Gentil-homme qui , pour combatre , A du cœur plus que trois ou quatre, Et de l'espnt et du sçavoir Autant qu'on en sçauroit avoir;
io$ Mais sur tout la dame estimée, Dame de Montdejeu nommée, Dont j'ay tantôt fait mention , Fit voir en cette ocazion , Dessous un délicat vizage ,
1 10 Tant d'ardeur et tant de courage , Que sans cascjue ny corselet , Ayant en main le pistolet, Elle les poursuivit en queue, Non seulement plus d'une lieué ,
11 j Mais sept grandes, à ce qu'on dit. Tout-de-bon cela m'ébauclit, Et cette bravoure est si belle , Qu'elle est digne qu'on parle d'elle.
Enfin , la cité de Bordeaux , do Après pluzieurs et divers maux Qui l'ont cy-devant investie, A receu du Roy l'amnistie , Horsmis le conseiller Trancars, Qu'on dit être un étrange gars, ta$ Les sieurs Villarset Dureteste, Dignes tous deux d'un sort funeste , Le Dézert, Clairatet Blaru, Gens d'esprit mutin etbouru.
0 que ces noms, au lieu de gloire, 1 30 Seront vergogneux dans l'Histoire ! Et que leurs tristes dêcendans Grinceront quelque jour les dants D'avoir pour autheurs de leurs estres De si foux et malins ancestres.
e. — Septembre 1653.
1 h Dés l'autre-mois , certain bruit corn, Que le sieur marquis de Saucourt, Le plus grand richard, quoy qu'on die, De tous ceux delà Picardie, Est pourvu, chez Sa Majesté, De l'honneur , charge et dignité De Maître de la garderobe , Laquelle point il ne dérobe , Car il ena payé, tous-francs, Plus de quatre cens mille francs.
La somme en est grande et notable; Mais quoy? cette charge honorable, Dont Roquelôre est le vendeur, A du rang et de la grandeur.
IJO
'Si
On dit qu'iceluy Roquetôre Epouze cette jeune Aurore , Cette pucelle de renom , Qui la belle du Lude a nom.
Il est duc, et cette mignonne, Etant trés-charmante personne , Pour soulager son blanc jaret , Méritoit bien le tabouret.
L'illustre princesse Louize, Dont par tout les vertus on prize, Ayant l'ame et le cœur aqws D'un jeune souverain marquis, Que marquis de Bade on apelle, A cet amant noble et fidelle , Depuis cinq ou six jours en ça, Par procureur se fiança.
Illec assistoient père et mère, Et le prince Eugène son frère, Qu'on avoit pour cette action Chargé de procuration; Votre Altesse , comme parente , Y fut pareillement présente, Et monseigneur l'ambassadeur; De plus, les Grâces, la Pudeur, La Vertu, l'Honneur, la Sagesse, Les chastes Apas, l'Alégresse, Et l'Amour, cet aimable dieu, Se trouvèrent tous en ce lieu :
Ainsi la princesse Louize Fut donc fiancée et promize.
Les jours d'après on vizha , Félicita, complimenta Cette amante toujours modeste, Et son amant fera le reste.
Un nobilis déterminé Un grand souflet ayant donné A certain autre personnage,
Septembre 165}. — Liv
Comme hiy de noble lignagne, Pour un sortable châtiment .
A ce fougueux emportement, Messieurs les maréchaux de France
190 Ont condamné son arogance, Par un arest plein de raizon, D'être six mois dans la prizon , Et, pour punition plus grande, A cinq cens beaux écus d'amande ,
19) Lesquels seront en temps et lieu Distribuez à l'Hôtel-Dieu.
0 fanfarons d'humeur étrange , A qui la peau toujours démange !
C'est ainsi qu'on prétend punir
200 Vos boutades à l'avenir ;
Mais, pour vous exempter des crimes Où vous engageoient vos maximes , Dieu bénisse éternellement Un si sage commencement.
rb IV. Lettre XXXV.
; *>s Du duc de Brissac la compagne,
j Qui demeure dans la Bretagne , Et qui ne vient point à Pans ,
; Dont pluzieurs gens sont bien maris , Le mois passé tomba malade ;
1 2!o Mais ce ne fut qu'une passade : Le Ciel, qui son ame et son corps Enrichit de maints beaux trézors , En fort peu de temps l'a guarie.
0 belle Princesse Marie !
ai$ Qui son rare esprit estimez Et de tout vôtre cœur l'aimez, Ce fut pour vous douce nouvelle Que le Ciel eût pris du soin d'elle ; Cést pourquoy je la mets icy :
22o Dieu la conserve, et vous aussy.
Cette Lettre , fine ou niaize , Fut faite en septembre , le traize.
LETTRE TRENTE-CINQUIÈME
Du [samedi] 20 Septembre.
DOUTEUZE.
Princesse dont très-rarement Je vizhe l'apartement, Mais qui pourtant avéque gloire Régnez toujours dans ma mémoire ,
j En commençant ces vers , je sens N'être pas trop en mon bon sens , Tant j'ay de enagrin et de honte De ne sçavoir nul plaizant conte ; De dépit je m'en mords les doigts.
te Voyez, s'il vous plaît, toutefois, Si ces bagatelles rimées Seront bien ou mal exprimées.
L'êpouze à monsieur de PrâHn , Dont (sans parler en patelin)
15 Je chéris l'humeur enjouée, Digne cent fois d'être louée , Et dont j'aimois fort les regards Du temps qu'on la nommoit Descars, Fut Pautre-jour receûe à Troye
20 Avec magnificence et joye,
Et mesme avec beaucoup d'honneur, Comme femme du Gouverneur.
Pluzieurs gens de pied et de selle Allèrent loin au devant d'elle,
a; Et, quand tout contre elle an va, Illec maint mousquet se trouva , Fuzils , pistolets , escopettes, Tambours, clairons, hautbois, trompet- Et pour le moins trente canons , [tes,
30 Lesquels firent aux environs Tel bruit, tintamarre ettempeste, Qu'elle en eut grand mal à la teste.
Quand le canon eut harangué, D'un ton plus étonnant que gay,
n Pluzieurs orateurs de la ville (Chacun se piquant d'être habile) D'un discours un peu racourcy La vindrent haranguer aussy; Les gens d'églize et de noblesse
40 Témoignèrent leur allégresse ; Les gros bourgeois et magistrats, Aucuns vêtus de velours ras , Autres de pourpoints à trois basques, D'autres d'habits assez fantasques ,
4$ Luy firent aussy compliment
4io
La Muze historique. —Septembre 165}.
Sur son nouveau gouvernement ; Religieux, nonains, nonettes, Bourgeoizes portons cadenettes, Avec des cotillons divers ,
jo Gris-de-lin , orangez et vers , Eurent toutes l'humeur encline D'aller voir la dame Praline , Et, lorgnant son aimable aspect , Luy dire avec bien du respect :
h « Je suis la trés-humble servante De madame la Gouvernante. »
On luy fit beaucoup de prézans , Les uns bons, les autres plaizans , Andoûilles, raizins, confitures,
60 Et de pluzieurs autres natures ; Desquels prézens , soit tôt , soit tard , J'espère un jour avoir ma part :
Car, quoy qu'absente et quoy cju'encein- Je dis franchement et sans teinte [te,
6\ Que son idée à tous propos Vient intérompre mon repos ; Autant que jadis je l'adore, Et nôtre amitié dure encore.
Ceux du party contraire au Roy 70 Ont (dit-on) assiéeé Rocroy;
Des ennemis plus de dix mille
Sont à l'entour de cette ville ;
Et Mouzon, petite cité ,
L'est aussi de nôtre côté.
7 j Quoy que ceux qui dedans commandent
Avec un grand cœur se défendent,
Selon les signes aparens ,
Il faut dire un jour : « Je me rends ».
Mais si, par l'éfort de la guerre , 80 Rocroy donne du nez à terre f
C'est, ce me semble, la raizon
Que nous prenions aussi Mouzon.
Enfin le nouveau duc de Chaune, Pour quantité de métal jaune,
8$ Et deux autres gouvernemens (Je ne sçay pourtant si je mens), Jurant a'être toujours ridelle , Est sorty de sa citadelle , Dont Bar n'est nullement marry;
90 Et pour monsieur de Sillery, lia, dit-on, de bonne grâce, Remis Damviliers , forte place (Sans avoir beaucoup hézité ) , Au pouvoir de Sa Majesté.
95 Monseigneur le Prince est malade , Non d'un grand coup d'harquebuzade,
Dépique, ny de coutelas , Encor qu'il ne les craigne pas , Mais d'un mal (m'a dit certain
gï la dissentene on nomme, incommode et fâcheux mal Est aux gens quelquefois fatal ; Mais ce n'est pas ce qu'on souhaite Dieu le conserve et le soûméte!
:o; Si , comme on dit, Persan est mort, Ledit prince le plaindrait fort , Et gémiroit pour cette perte, Car c'êtoit un guerrier allerte, Ataché, rézolu, constant, 1 10 Et mesme assez bon combatant.
Cette trés-sage et noble dame Qui de Saint-Agnan est la femme, Après le long et fâcheux cours D'une fièvre de dix-huit jours,
1 1 { Rebelle , ardante et continué, Son mal maintenant diminue, Dont monsieur son aimable époux Sent au cœur un plaizir bien doux; Et, comme la langueur cruelle
120 De sa femme chère et ridelle, Qui le chaçrinoit nuit et jour, I?empéchoit d'aller à la Cour Pour servir le Roy nôtre Sire, Comme sa charge le dézire,
ut A prézent qu'il void de ses yeux Que la malade est un peu mieux, Ilprétend dans huit jours , peut-éûe , Aller saluer son cher maître, Luy rendre un devoir assidu ,
ijo Et réparer le temps perdu.
Cette jeune beauté qu'adore Le brave duc de Roquelore Receut, jeudy, de cet amant Un prézent, tout-à-fait charmant,
ijj De douze bourses parfumées,
Ausquelles êtoient enfermées ^ (Comme un riche et rare trézor) Six mille belles pièces d'or, Sans manquement ny faute aucune,
140 D'onze livres dix sols chacune, Et, de plus, maint brillant joyau.
Sans mentir, tel prézent est beau ; Mais les apas de la pucelle , Son teint, sa grâce naturelle,
145 Et la douceur de ses beaux yeux, Vallent deux cens mille fois mieux.
Demain, cette aimable merveille,
Septembre 165?. —Livre IV. Lettre XXXV.
Qui oar sa beauté sans pareille Rendroit un Dieu mesme ébloûy, Doit dire ce précieux « Oûy »
Que tout cœur qui d'amour soupire Souhaite tant d'entendre dire.
O que ce Roquelôre est né Sous un ascendant fortuné !
Dieux! quelle est sa béatitude, D'épouzer la belle du Lude !
Je ne connois point aujourd'huy De Gascon'plus heureux que luy.
La seule ville de Gascogne Qui fait encore la carogne , Assavoir dame Périgueux, Qui pour sa défense a des gueux , Des chétifs tralneurs de guenilles, Et rampans comme des chenilles , Sera prize dans peu de jours; On canonne déjà ses tours , Et la vaillance sans égale Des troupes du duc de Candale La fera bouquer ou périr :
Qui diable là peut secourir ?
La Cour, plus grosse que menue , Est à Compiégne revenue:
Je ne scay pas jusqu'à quel jour Elle 7 cfoit fixer son séjour, 175 Mais, foy de Muzelte crétienne, J'ay grand dézir qu'elle revienne, Et les bons bourgeois de Paris N'en seront pas (je croy) marris.
Princesse gue la France estime , 180 Qui ne méprizez pas ma rime, Comme les jugemens mondains D'ordinaire sont incertains , Je sçay que des âmes foiblettes Dizent du mal de mes Gazettes :
i3j Mais moy, qui suis modeste autheur, Et point du tout vain ny vanteur,
iéS
J'oze pourtant jurer foy d'homme Que l'on lit mes vers dedans Rome , Et qu'ils courent avec honneur 190 Jusqu'au Divan du Grand Seigneur; La reine mesme de Suéde, Qui tant de lumières possède, Les reçoit en son cabinet:
Bourdelot me l'a dit tout net , 19 j Bourdelot, Esculape insigne, Que cette reine a trouvé cligne Des bien-faits de Sa Majesté, Mais en si grande quantité, Qu'en or, joyau, meubles et livres, aoo Ils font prés de cent mille livres. Certes, quand on oblige ainsi , Cela vaut bien un grand-mercy.
Cette reine trés-excélente Languissoit d'une fièvre lente , i ao j Et Bourdelot (comme il apert) , j Médecin tout-à-fait expert , j Avec sa scavante industrie ; De cette langueur l'a guérie,
Et cette heureuze guénzon : no De tant de dons est la raizon.
Ayant fait cette grande cure , Quelque-temps après il procure Congé de quiter cette cour, Pour venir faire en France un tour ; . 215 II y vint donc, et par luy-mesme (Avec contentement extresme) J'ay sceu que cette Majesté, Soit par justice ou par bonté , Aprouvoit souvent mes Gazettes.
22o Taizez-vous donc, âmes foiblettes; Laissez-en paix mes pauvres vers, Ne les lizez plus de travers; Et ne faites plus taty les bestes , Ou bien je dïray qui vous estes.
22 j Fait de ce mois prézent le vingt , Et puis soudain la nuit survint.
La Muzb historique. — Septembre 165).
LETTRE TRENTE-SIXIÈME
Du [samedi] 26 Septembre.
FACETIEUZE.
Quoy gue ma Muze (dont j'enrage) N'aye aujourdliuy cœur ny courage , ' Et que monseigneur Apollon Semble me tourner le talon ,
$ Soit qu'elle soit ou vùide ou pleine , Il faut pourtant ouvrir ma veine , Pour vous faire un nouveau détail.
C'est un laborieux travail , Qui dans mille soins m'envelope ,
10 C'est la toille de Pénélope (Car, comme vous pouvez penser, C'est toujours à recommancer); Mais , 6 ma Princesse ! n'importe ; Tant de zélé pour vous m'emporte,
1 5 Que ma lente et morne froideur Se métamorphoze en ardeur.
Trêve, donc, de tant de langage, Et métons la main à l'ouvrage.
Pour combler les médians d'éfroy,
20 L'autre- jour le Conseil du Roy Erigea par bonne police Un siège, ou Chambre de justice, Pour juger des dits et des faits De quantité d'esprits mal-faits,
25 Qui semblent n'avoir pris naissance Que pour les malheurs de la France, Gens oposez à tous propos .A la paix et commun repos, Gens qui ne valent pas un double ,
50 Qui veulent pécher en eau trouble, Qui n'ont que d'infâmes desseins, Et ne craignent ny Dieu ny Saints.
Abjecte et rampante cabale ' Dont la source vient de la Haie,
h Agissez mieux à l'avenir; Essayez de vous contenir, De peur que les sotes harangues De vos séditieuzes langues Ne vous fassent un jour sentir
40 Un triste et cuizant repantir.
Ladite Chambre est compozée
(Pour être mieux autorizée) De maints judicieux Catons, Qui pour cent mille ducatons
45 Ne voudraient par nulle sentence Oprimer la sainte innocence ; Mais qui des crimes avérez Seront les ennemis jurez.
Or de cette troupe légiste
(0 Voicy, ce me semble , la liste : Messeigneurs Seçiier et Mole , Dont j'ay cent fois si bien parlé, Gens où toutes vertus rézident, Et ce sont les deux qui prézidem;
55 Messieurs d'Aligre et Morangis, Par l'équité tous deux régis; La Poterie et la Terriére, Hommes d'esprit et de lumière ; La Marguerie et Lafemas,
60 Qui des loix sont deux vrais amas ; Lezeau, du Gué, Paget, le Liévie, Que Dieu veuille garder de fièvre; Chomel, Ricomart, Garibal, Et, pour Procureur général,
65 Breteûil, sage jurisconsulte, Et qui n'ayme pas le tumulte ; Avec lesquels juges prudens, Tant sénateurs que prézidens, Pour afaire, ny controverse,
70 Je n'ûs jamais aucun commerce, Et ne suis connu de pas-un , Mais oui, selon le bruit commun, Possèdent tous j>ar excellence Le bel art de jurisprudence.
7 s Je ne dis rien (et pour raizon) Nyde Rocroy, ny de Mouzon; On n'en a point de certitude.
J'ay sçeu ae Ragonde la prude Qu'au mal du prince de Condé
te La guérizon a succédé ;
Mais une autre, qu'on nomme Marte, M'a dit qu'il a la fièvre quarte ,
Septembre 1653 — Livre IV. Lettre XXXVI.
En son camp, et non à Carabray ; Mais je pense qu'il n'est pas vray.
85 Saucourt , riche entre les plus riches, Grand chasseur de cerfs et de biches, Dont je parfois dernièrement, Pour sa charge a prêté serment.
Le Roy, ce jour, vêtu de soye,
?o Le receut avec de la joye; Ce rare honneur il mérita , Et la Cour l'en félicita.
Pour une nouvelle publique , J'apris hier, dans une boutique,
qs D'une fille et de deux garçons, Que la Cour alloit à Soissons, Et pouroit passer en Champagne Le reste de cette campagne , Pour tâcher de pousser à bout
ioo Madame Sainte-Menehout.
Un escolier d'académie , ' Duquel le nom je ne scay mie , Estant allé , par belle humeur, Dans la salle d'un escrimeur,
105 II y receut d'un camarade Un si rude coup d'estocade , Oue le fleuret (quelle pitié ! ) S'estent rompu par la moitié, Un des bouts creva sa prunelle,
1 to Mais d'une façon si cruelle, Que le malheureux jouvenceau , V?tu, dit-on, de drap Duceau, Devint froid , chancelant et blesme, Et tomba mort à l'heure-mesme.
1 1 5 Je conclus de cet accident Que chacun doit, s'il est prudent (Tant le sort est souvent étrange) , Se recommander à son anse ; Et je croy que . tout cœur humain
no Se signant de la bonne main, Pour éviter mainte disgrâce , Il fout que ce trait moral passe.
L'autre-jour, un bourgeois fougueux
De la ville de Périgueux 12s D'un coup de dague meurtrière
Renversa Canlo dans la bière ,
Le susdit Canlo poignardé
Commandant illec pour Condé.
Cet acte, quoique plein d'audace, : *• Fut loué de la populace,
Dizant (non sans le détester)
Que sans eux il vouloit traiter.
En suite ils ouvrirent leurs portes Tant à Sauf-beuf qu'à ses cohortes,
■ 3s Chacun paraissant repenty D'avoir quité le bon partv.
Si cecy n'est point une fable, La nouvelle est considérable ; Mais, quoy qu'on me l'ait assuré,
140 Ce bruit n'est pas bien avéré.
L'abaissement de la monnoye, Qui ne cause pas grande joye, Et que Ton atend dans trois jours, Donne à l'argent icy grand cours ; 14$ Chacun épuize ses cassettes Pour aquiter ses vieilles debtes ; On n'aperçoit de tous cAtez Que des sacs d'argent transportez; Tel en prend , tel autre en refuze , 1 $0 Aléguant quelque fine excuze ; Mais, fut-il cent fois plus finet, On vous l'y condamne tout-net.
Qui vid jamais une merveille A celle de ce temps pareille ?
1 $ $ Jadis , pour avoir de l'argent , Un homme-de-bien, un sergent, Alloit dire aux gens : « Je vous somme De payer à Tel telle somme; Il ne veut plus faire crédit. »
60 Et maintenant le sergent dit A monsieur ou mademoizelle :
«r Je vous somme et vous interpelle D'accepter en argent comptant La somme de tant et de tant , é$ Dont monsieur Tel , homme solvable , Maintient vous être redevable.
Prenez donc cet or promptement , Ou je vous fais commandement De comparoir à la cohuë , 170 Auquel lieu, tout-de-bon, on hué Les gens qui font des plaidoyez Pour s'empêcher d'être payez. »
Voilà la substance, ou je meure, De pluzieurs exploits d'à-cette-heure , 17$ Bien diférens du temps jadis; Croyez-le , puis-que je le dis.
Mercredy, je le dis encore, Au point de la naissante aurore , La belle Lude et son amant 180 Se soumirent au sacrement;
L'Amour et l'Hymen, ce me semble , Quoy qu'assez rarement ensemble, Conduizirent ce couple heureux Au champ des plaizirs amoureux.
La Muzk historique. — Octobre i6>$.
185 Mais (comme ma ph»e est modeste) Devine qui voudra le reste.
La nuit précédant ce jour-cy , Le Destin l'ordonnant ainsy; Châteauneuf , jadis grand ministre,
190 Pressé d'une névre sinistre Dont le feu s'étoit répandu Dans son antique individu, A suby le mortel passage , Au grand regret ae son lignage ,
19$ Dont il fut toujours respecté A cauze de sa gravité.
En mainte et mainte compagnie Il passoit pour un haut génie , Et pluzieurs en faizoient état
aoo Comme d'un grand homme d'État.
Fortune fut à sa personne Tantôt mauvaise , tantôt bonne ; Mais souvent les destins sont tels Des plus remarquables mortels.
aoj Enfin sa trame est achevée, Sa dernière heure est-arivée, Et l'on fait un tombeau tout neuf Pour pozer ce grand Châteauneuf.
Encore, 6 Princesse trés-chére!
210 (Que hautement je considère) Que j'aye des amis en cour, C'est icy le trentième jour Que je n'ay de pas-un vizage Receu m lettre , ni message ,
21$ Et ne sçay de Leurs Majestez Nulles particularitez :
Ainsi donc , ma petite lyre Ne sçauroit rien chanter ny dire, Digne de croyance et de foy,
220 Ny de la Reine ny du Roy, De Monsieur ny ae l'Eminence, Ny des dames de conséquence Qui les suivent toujours de prés, Par coutume ou par intérêts.
22s Excuzez donc ce temps stérile, Et croyez qu'il est dincile De faire un discours qui soit beau, Quand on ne sçait rien de nouveau.
J'ay fait le prézent ephôme 2)0 Le propre jour monsieur Saint-Cta*.
LETTRE TRENTE-SEPTIÈME
Du [samedi] 4 Octobre.
AUDACIEUZE.
Princesse, à ne vous point mentir, J'ayme tant à me divertir, Que je n'ay pris cette semaine Nul soin de préparer ma veine :
$ J'ay joué presque tous les jours; Et de sçavoir si ce discours S'achèvera d'assez bonne-heure, Je n'en puis rien dire, ou je meure.
Je le commence un peu tard ; mais
10 Tard vaut toujours mieux que jamais.
Dés samedy passé, Tureine, Non pas sans danger et sans peine, Mit bravement à la raizon Celuy qui défendoit Mouzon; 'j Cette place luy fut rendue,
Dont gloire à sa valeur est deue.
Le maréchal de la Ferté L'ataquoit aussy d'un côté :
C'est pourquoy son nom dans PHistOBt
20 Doit avoir part à cette gloire.
Châlons, Reims et maint autre liai En ont grandement loué Dieu; C'est un grand bien pour la province.
On dit que monseigneur le Prince,
2j D'aucuns des siens environné, Est encor malade à Stené De fièvre (dit-on) double-quarte; On dit que maint François s'écarte (Après avoir bien marchandé)
$o Des troupes du susdit Condé, Non sans avoir l'ame atendrie
Octobre 1653. — Livre IV. Lettre XXXVII.
D'avoir desservy leur patrie.
Le seigneur chevalier Descars, Brave, vaillant et hardy gars, 15 Et fort prizé de la milice, Se dézistant de son service, Joûh de l'amnistie icy, Au moins on me l'a dit
tamsy.
Rocroy fait toujours rézistance, 40 Et le cœur, vigueur et constance Du chevalier de Montaigu , Qui n'est pas prêt d'être vaincu , Donne souvent des croquignoles Aux pauvres troupes Espagnoles; 45 Et, si dans dix ou douze jours On lui menoh quelque secours De poudres et de camarades Pour défendre ses baricades, Ces trente mille petits Mars jo Qui sont autour de ses rampars Pouroient bien , sans autre avantage, Plier honnêtement bagage.
Les citadins de Perigueux, Qui faizoient tant les belliqueux,
1 5 Ayans tué leur capitaine , Comme i'ay dit l'autre-semaine, Qui vouloit encor, bien ou mal, Rizister au pouvoir royal , Craignans ou l'exil ou la corde,
60 Ont demandé mizéricorde, En leur bon sens se sont remis Et se sont tout-à-fait soumis.
Ainsi la terre Aquitanique, Après mainte fureur tragique ,
6$ Malgré la guerre et ses supôts, Va joûyr crun heureux repos; La seule flote fanfaronne Qui voltige sur la Garonne Incommode encor quelques lieux ;
70 Mais ce prince judicieux
Qu'on nomme Cézar de Vendôme, Pour le bien commun du royaume Se préparant à l'ataquer, La fera bien-tôt débarquer.
7s On dh encore que Gironne, Place régulière et très-bonne, A cédé depuis quelque temps A l'éfort de nos comoatans.
Cette prize, comme je pense,
cd Seroit d'extrême conséquence, Car mesme on assure tout haut Que l'on l'emporta par assaut;
Mais de cet exploit un peu rude Je n'ay point a'autre certitude , 8j Pour entretenir mon crédit, Sinon qu'un Gascon me l'a dit.
Le bruit court aussi par la ville Que madame de Longueville Vient, en carosse à six chevaux ,
90 A Belesme prendre des eaux Qui, tant pour malades que saines, Sont, ce ait-on, fort souveraines, D'autant qu'illec à tout moment On se divertit doucement,
s s Etcju'ony voit durant l'automne Mainte illustre et belle personne.
Le Roy (m'a dit certain exempt) N'est plus aans Soissons à prézent, Mais aans Laon, ville d'importance,
100 Et dont l'évesque est Pair de France. Ceux qui pénétrent les secrets Dizent qu'il doit aller après A Châlons, autre bonne ville, En magazins de blez fertile ,
105 Et de Châlons Sa Majesté, Sans doute, ira d'autre côté :
Car, comme le bel œil du monde Répand sa lumière féconde Aux pays et climats divers
no Que contient ce grand univers, Un roy propice et favorable Doit aux peuples un soin semblable , Et faut que son charmant aspect Porte l'amour et le respect
1 1 5 Aux lieux où , selon les afaires , Ses démarches sont nécessaires.
La pluspart des grands potentats Vizitent fort peu leurs estats, On ne voit leur splendeur hautaine
120 Que daj\s leur métropolitaine ; Mais nos rois n'en font pas ainsy, Ils partagent mieux leur soucy, Et l'on remarque en nos histoires Qu'ils sont tous, presque, ambulatoires.
12s Icy je m'en vay raconter A ceux qui voudront l'écouter Une assez étrange fortune, Et qui certes n'est point commune.
Des gens de piea ou de cheval
130 Du duc de Schonberg, maréchal, Gouverneur de Metz en Loraine, Ayans trouvé l'autre-semaine, Par un ordre secret du Ciel,
La Muze historique. — Octobre i6jj.
Aux environs de Saint-Mihiel, i)5 Un soldat de party contraire, Le prirent comme un aversaire; Mais, voulans par quelques éforts Luy dépouiller son just-au-cors, Sa gorge passablement belle 140 Découvrit qu'elle étoit femelle, Et qu'ils vouloient tirer rançon D'une fille, et non d'un garçon.
Ce doux et surprenant spectacle A leur fureur servit d'obstacle; ut Ils parurent tous radoucis,
Et, comme ils êtoient cinq ou six, A Metz soudain ils la menèrent, Au grand Schonberg la présentèrent, Et mesme à son épouze aussy, 1 î<> Qui tous-deux prirent le soucy, Sur cette bizare avanture, D'intéroger la créature, Qui d'un vizage assez hardy, Mais pudique, et point êtourdy, 1 5 s Répondant à chaque demande, Leur aprit qu'elle étoit Flamande, Et qu'ayant été prés d'un mois (Trois ans y-a) dans quelques bois Avec quantité d'autres filles, 160 Pour fuyr Lorains et soudrilles, Et métré illec en sûreté Leur vie et leur pudicité, Enfin, pour fuyr la mizére De cette rézidence austère, 165 Prenant un habit de garçon Qu'elle trouva dans un buisson , Sans se faire connoître fille, Comme un soldat elle s'habille, Et s'enrolla le lendemain 170 Au premier régiment Lorain, Porta mousquet et bandoliéres, Et dans les fonctions guerrières Elle avoit si bien réûssy Sous le sieur colonel Mussjf, 17$ Que cet Allemand , capitaine De monsieur le duc de Loraine , Voyant son cœur entreprenant, L'avoit faite son lieutenant.
Dans cette glorieuze charge , 180 Elle alloit souvent à la charge, Où , sans redouter le mal-heur, Elle témoignoit sa valeur.
Son corps (comme la vue assure) Est marqué de mainte blessure ; 18$ Et mesme au combat obstiné Qui fut si chaudement donné
Prés de la Porte Saint-Antenne (Où l'on cassa maint péritoine), Après un éfort important,
190 Elle fut prize en combatant ; Mais elle fut après rendue , Sans être pourtant reconnue , Lorsque sans rançon ny deniers On échangea les prizonniers.
19$ Outre des preuves de courage, Elle a fait voir qu'elle étoit sage, Car c'est un cas tout aprouvé Qu'à pluzieurs fois elle a sauvé De l'ardeur des soldats infâmes
200 L'honneur de plus de deux cens fem- Elle a dix-huit ans seulement, [oes.
Et , quand à conter son romant, Pour plaire aux gens, elle s'engage, Certes, c'est avec un langage
205 Si naïf et si peu ruzé
Qu'on n'y croid rien de supozé.
Enfin, cette jeune guerrière, Dézirant d'une autre manière Passer à l'avenir ses jours,
210 Et goûtant les sages discours De madame la Gouvernante, Toujours bonne et toujours charmante, A pris la rézolution De se mètre en religion
21 j Pour rendre aux autels des services, Pour vaquer aux saints exercices, Pour méditer sur les hazards Qu'elle a courus en suivant Mars, Et bref, en imitant les anges,
220 Pour rendre à Dieu mille louanges, D'avoir avec tant de bon-hoir Sauvé sa vie et son honneur.
Belle Princesse, j'oze croire, Encor que la prézente histoire
225 (Que je maintiens sans fiction) Soit ae longue déduction, Que vous ne serez pas fâchée Que je Paye en ces vers couchée ; C'est un cas étrange et nouveau,
2)o Qu'on trouvera, possible, beau, Et s'il agrée à vôtre Altesse, Et mesme à Schonberg, ma mal&tssc, Que de quinze mois je ne vy, J'en seray tout à fait ravy.
2jj Cette épitre assez mal limée Le quatre du mois fut rimée.
Octobre i6jj. — Livr« IV. Lettre XXXVIII.
LETTRE TRENTE-HUITIÈME
Du [samedi] 1 1 Octobre.