DÉFIANTE
Pluzieurs gens ozent afirmer Qu'il m'est trés-aizé de rimer; Mais, 6 Princesse! en conscience, Cela ne va pas comme on pense :
Car Paris a moins de filoux, L'Italie a moins de jaloux, L'Espagne a moins de mines graves , Le Péngord a moins de raves, Le Limouzin moins de mârons, Gascogne moins de fanfarons, La cour de Rome moins de bulles, Trente uzuriers moins de cédulles, L'Angleterre moins de blondins , Et l'Irlande moins de grédins ; Bref, un siècle a moins de semaines Que je n'ay de soins et de peines Quand je commence ces miens vers Qui courent par tout l'univers.
Toutefois , comme à l'ordinaire ,
10 Je vais tâcher de vous en faire, Quoy que je n'aye rien apris Qui puisse ébaudir les esprits.
î Dimanche, iceluy personnage
Qu'on nomme monsieur de Bernage , I 2$ Lequel Bernage, ce dit-on,
Est censeur comme un vray Caton , | Receut de la Cour cette grâce l D'être fait évesque de Grasse , | Et fut en ce nouveau degré ; 30 Par monseigneur d'Ambrun sacré, | Qui , par cérémonie expresse , I Dit aux Capucines la messe ,
Où la Reine communia ! Après maint Ave Maria , si Outre quelque oraizon mentale Que fit Sa Majesté Rojrale :
Car, parmy les perfections
La Muzb historique. — Janvier 1654.
Qu'on remarque en ses actions , Dont la candeur n'est pas commune ,
40 La dévotion en est une.
Monsieur mesme étoit audit lieu , Où l'on dit qu'il pria bien Dieu , Car ce prince , que chacun prize, Est aussi dévot dans l'église ,
4i Durant un célèbre et saint jour, Comme il est galant à la Cour.
Enfin , très-grande compagnie Fut à cette cérémonie ; Mais, pour éviter aux abus
f0 Touchant ledit epucopas, De Grasse à prézent le pontife , Si , m'acuzant d'être apocrife , Un campagnard , se méprenant , Tel langage m'alloit tenant :
n « Monsieur Godeau (que Dieu bénisse), Qui possédoh ce bénéfice, Ce pieux et sage pasteur, Ce charmant et divin auteur, Est-il dècendu dans la fosse,
60 Qu'un autre ait obtenu sa crosse ? » Je luy dirois de bon cœur : « Non» , Et que ce prélat de renom , Qui presche et vit presque en apôtre, L'an passé fut pourvu d'un autre,
65 Non de plus grande dignité, Mais de plus de commodité.
Plaize à la Mort, qui tout consomme , Nous laisser long-temps ce rare homme ! Car, pour être un homme-de-Dieu
70 Dont la vertu brille en tout lieu , Pour donner de très-bons exemples Dans les maizons et dans les temples , Pour d'un saint et docte entretien Réjouir tous les gens-de-bien,
7$ Et pour être un poète admirable , Où trouveroit-on son semblable?
Après avoir bien balancé , Enfin monsieur de Valancé, Ambassadeur de France à Rome,
80 Et qu'on tient capable et grand homme, Est, dit-on, party dudit lieu, Ayant dit au Saint-Père adieu, Lequel a rendu témoignage, Par maint civil et beau langage ,
8$ Et par maint éloge d'honneur, Qu'il estimoit leait seigneur ; De plus , Sa Sainteté papale Luy fut tout à fait libérale De prézens tant gros que menus ,
90 Sçavoir de quantité d'agnas,
De rozaires , de patenôtres , De sacrés images d'apôtres , De reliquaires bien garnis .
De médailles , de grains bénis , ?< De phizieurs brefs , d'obédiences, Et pour deux mille ans d'indulgences Pour les coeurs à la foy soumis, Tant de luy que de ses amis.
Le Roy, sçachant que ce Saim-Pérc
toc Efectivement persévère A souhaiter plus que jamais D'être entremeteur de la paix , Ces jours passez a pris la peine, Et mesmement aussi la Reine ,
ioj De luy faire un remerdment Assorty d'un beau compliment; Luy protestans, d'un cœur sincère, Que tout ce qu'il luy plaira faire Dans cette sainte intention
» 10 Aura leur aprobation, Le croyans si bon et si juste Qu'en ce dessein vraiment auguste Sa vénérable Sainteté N'espouzera que l'équité
n j Et tiendra droite la balance ,
Tant pour Espagne que pour France.
Un écrivain qui craint d'errer Ne peut encor rien assurer De Holande ny d'Angleterre ,
110 Ny de leur paix, ny de leur guerre, Car de leur acommodement On parle très-diversement :
Ceux qui débitent leurs afaires , Tant s'en faut qu'ils les rendent claires;
îjj Ils ne font que les obscurcir..
Le temps seul les peut édaircir.
Soit que le comte de la Suze Se défende à coups d'harquebuze, Soit . pour n'être pas pris sans vert, 1 30 Qu'il se tienne clos et couvert, Soit que le froid ou vent de bize Sa rébellion favorize, Je n'ay point encore entendu Que Betfort soit pris ny rendu.
1 n Le comte Magnus de la Garde , Que le pais du Nord regarde Comme un sage et brave seigneur, Remply de mérite et d'honneur, Est disgracié de sa reine ,
140 Cette sçavante souveraine
Janvier 1654. — Livre V. Lettre V.
L'ayant , par un ordre royal , Eloigné de sa Cour d'Ipsal.
Sentant au cœur quelque détresse , Il s'étoit plaint de sa princesse ,
145 Croyant en avoir du sujet , Quoy qu'il ne fût que son sujet ; Mais cette reine , en une lettre Ayant daigné ses raizons mettre , A fait voir comme l'équité
ijo Etoit toute de son côté.
Chacun pense, et j'en fais de mesme, Que du comte le zélé extrêsme , Ses soins fréquens et sa ferveur, Ont cauzé cette défaveur.
in Ce coup étant des plus sensibles, Il fait tous les éforts possibles, Tant par luy que par ses amis , Pour s* voir en grâce remis ; Mais ses poursuites et ses panes
160 Jusqu'à-prézent ont été vaines.
O courtizans ! en cet endroit Aprenez à vous tenir droit.
Ce n'est pas tout d'être fidelle , Ce n'est pas tout d'avoir du zélé
i*s Ny d'agir cordialement,
Il Jaut que ce soit prudemment , Et c'est choze assez ordinaire Que tel croid bien dire et bien faire Qui soudain après s'aperçoit
170 Qu'en son calcul il se déçoit.
En vain quelquefois en s'empresse, Co n'est qu'en l'exacte sagesse Qu'on trouve à la Cour son salut.
A tous bons entendeurs salut.
17$ J'apris hier, en mangeant ma soupe , Qu'une belle et gaillarde troupe De très-rares comédiens , Et mesmes grands muziciens , Ariva lundy de Mantoué ,
180 Naples, Turin, Rome et Padoué, ' Pour être du balet royal
Qu'on doit danser au Carnaval.
On dit que ce seront merveilles ,
Et que les yeux et les oreilles 18; Des spectateurs tous ébaudis
Feront illec leur paradis.
Pour augmenter du Roy l'adresse, Le sieur Arnolfini le dresse Dans Bourbon, manège royal, 190 En l'art de monter à cheval, Où déjà tout le monde admire La prestance de ce cher Sire , Qui fait voir naturellement Que la grâce est son élément.
19$ Ayant écrit , chère Princessse , Ces vers avec grande vitesse , Je prens pour aujourdtiuy congé.
Dieu ! que je me sens soulagé !
Certes, le ciel a moins d'étoiles, aoo Amsterdam moins de fines toiles, La Bourgogne moins de bons vins, Le Poitou moins de Poitevins , La Cour moins d'aimables vizages, Cent ambassadeurs moins de pages , aoj Cent princes moins de serviteurs, Cent Délies moins d'adorateurs, Cent procureurs moins d'écritures ,
; Cent grands balets moins de postures ; Bref, cent Cloris et cent Phihs
: 210 Ont moins de rozes et de lis ,
Et Tours et Lyon moins de soyes,
| Que dans mon cœur je sens de joyes Lors qu'après avoir bien rêvé, Je voy mon ouvrage achevé.
; at$ Ecrit de ma propre écritoire, [ Deux ou trois jours avant la Foire.
La Muzb historique. —Février 1654.
LETTRE SIXIÈME
Du [samedi] 7 Février.