CRÉDULE
Princesse pour qui nôtre Muze Fait valoir sa science infuze , Comme on est proche des jours gras, Hier je bûs tant d'hipocras
j Qu'aujourd'huy j'ay peine à me mettre A vous grifonner une Lettre :
Car boire de cette liqueur, Qui charme et réjouit le coeur.
Sans que la teste en soit lézée ,
10 La choze n'est pas mal-aizée ; Mais rimer et tourner en vers Quantité de sujets divers, A moins que d'être trés-habile, C'est un œuvre assez difficile.
1 $ Trêve , toutefois , d'hipocras :
Je m'en vais, sans quiter les draps, Pour faire mieux couler ma veine , Boire un petit doigt d'Hipocréne Puizée au cristalin ruisseau,
m Qui n'est proprement que de l'eau.
Cet homme d'esprit et d'intrigue Nommé Bartet , et non Rodrigue , Secrétaire du cabinet Et d'entendement clair et net, a$ Lundy, vers le soir, alla dire, De la part du Roy nôtre Sire, A monsieur qui nme en layer,
Sue, sans tarder ny dilayer fit à Saint-Flour ujn voyage ,
30 A cauze d'un mauvais langage Dont il fronda dernièrement Au beau milieu du Parlement.
Fronde , ou plutôt maligne peste Que tout bomme-de-bien déteste ,
m Qui n'a plus vigueur ny vertu, Dequoy diantre te mêles-tu ?
Pour ton propre intérêt , sois sage ; Aprens qu'on a calmé l'orage , Ne claque plus mal-à-propos,
40 Laisse la Couronne en repos.
Le seigneur comte de la Suze
N'ayant plus ny force ny ruze Pour rézister au camp royal, Ses afaires vont assez mal.
4$ On dit que son ame est atainte De frayeur, sindéreze et crainte, Maux où les rébelles sujets Sont d'ordinaire assez sujets.
Il voudroit bien parler d'afaire
(o Avec l'assaillant Sénetére; Mais l'autre , ayant intention De le prendre à discrétion, Dans son fort le laisse morfondre, Sans ny peu ny point luy répondre.
n Le père de ce maréchal, Afectant le nœud conjugal Et voulant à ses sens complaire, Encor que septuagénaire , A pris pour sa chère moitié
éo Un objet digne d'amitié,
Coutenan , veuve aimable et boue, Et jadis l'épouze fidelle Du plus barbare des maris Qui fût du ressort de Paris.
6* Monseigneur le cardinal d'Esté (Lequel prélat, je vous proteste, Est trés-habile et trés-sensé) , Depuis qu'est party Valence , Voulant montrer sa bienveillance
70 Envers le royaume de France, Fait pour nous, avec grande ardeur, La fonction d'ambassadeur. De plus, le cardinal Antoine, A servir ses amis idoine ,
7j Pour cet Etat , de jour en jour, Témoigne un cordial amour Et luy rend maint puissant ofice.
Dieu le conserve et le bénisse !
Lundy, jour de la Chandeleur, 80 Jour qull faizoit peu de chaleur, Jour où , comme autrefois la Vierge,
Février 1654. — Livre V. Lettre VI.
Chacun porte à l'ofrande un cierge,
La Reine et ses deux très-bons fils,
En dévotion tous confits, s s Allèrent tous trois à confesse,
Et chacun d'eux , après la messe,
Ayant de foy le cœur muni ,
Receut le Corpus Domini.
La Reine, qui les bons jours passe *o En oraizon au Val-de-Grace,
S'enferma dans ce saint convent,
Où l'on sçait bien aue très-souvent
Régnent la paix et le silence.
Le Roy, Monsieur et l'Eminence, 9$ Allèrent le tambour bâtant ,
Avec un cortège éclatant
D'honneur, de grandeur et de gloire ,
Oùir vespres à r Oratoire,
Où le père Sénaut prêcha , 100 Et très-certainement toucha
Maint auditeur de conséquence
Par sa singulière éloquence.
Un nommé le comte Polier, Ayant été mis prizonnier
105 Pour avoir mal-traité quelque homme Aussi bien que luy gentil-homme, Avoit un arêt obtenu Qu'il ne serait plus détenu Et pouroit aller, étant libre,
î io Vers le Rhin , le Rône ou le Tybre ; Mais, ce qui l'a rendu pénaut , Nosseigneurs du Conseil d'en-haut Ont déclaré non-recevable Cette sentence favorable,
1 1 $ Et jugé par un autre arêt , Qui des nobles prend l'intérêt, Que de tous sujets de querelle Qui font qu'en duel on s'apelle, Et qui font métré assez souvent
(2o Demoizelle flamberee au vent, Messieurs les marécnaux de France En auraient seuls la connoissance.
Monsieur le comte d'Aubijoux , Emportant argent et bijoux,
: jj Avec son seul valet Guillaume , Est , dit-on, sorty du royaume , Ne croyant pas, en vérité , Y demeurer en sûreté.
C'êtoit un homme d'importance,
no Ayant de grands amis en France.
Hélas ! maintenant le voilà Qu'il est errant par-cy, par-là, Et soufre à prézent tant d'angoisse,
' ns
Loin du clocher de sa paroisse, Que , quartd il songe à son combat, Le cœur au sein toujours luy bat.
Petits campagnards de campagne Qu'une vaine audace accompagne , Nob'dis au cœur inhumain Qui métriez l'épée à la main Jusques (dites-vous") dans le temple, Profitez ae ce grana exemple.
On dit que monsieur de Saucour Doit épouzer au premier jour
14$ Une charmante demoizelle, De très-rare esprit et fort belle, Et, bref, d'un mérite infiny, Sçavoir l'infante Chavigny, Auquel Saucour encore on donne,
150 Outre cette aimable personne, Tant en terres qu'en quart-d'écus, La valeur de cent mille écus.
Le comte de Fuensaldagne , Par les ordres du roy d'Espagne,
15$ N'ayant plus au pals flamand Ny charge, ny commandemant, Requiert un passe-port de France Pour retourner en assurance, Dont je croy que Sa Majesté
160 Ne fera point dificulté.
Jeudy, quantité de bouteilles Contenant des boissons vermeilles Firent joyeuzement glou glou En l'hôtel du duc d'Arpajou,
16 j Qui d'une chère sans seconde Traita quantité de beau monde.
Tout y fut assez jovial, Car la comédie et le bal Qui suivirent cette abondance
170 Divertirent fort l'assistance.
Ce ne sont par tout que festins Pour rèçaler les intestins :
Les voizins avec les voizines, Les couzins avec les couzines,
17$ Les gros bourgeois, les magistrats, Les marchands de soye et de draps, Les messieurs et les aamoizelles, Les gens de rué et de rifèlles, Bref, les Tirsis et les Cloris,
180 Tout boit comme il faut dans Paris : Les uns d'excellent vin de Beaune, Dont le broc vaut un écu jaune, Et les autres du vin d'Ay,
La Muze historique. — Février 1654.
Sui des buveurs n'est pas hay.
ais ny ces vins, ny Malvoizie La meilleure et la mieux choizie, Ny l'Andrézi, ny le muscad , Ny le jus de la Ciutad, Ny l'Arbois, ny le vin de Grave,
190 Qui dans Bordeaux fait tant le brave, L'Espagne ny le Coindrieux, Ny mesmes le nectar des Dieux (Fût-il versé parGaniméde), N'ont point de douceur qui ne cède
19s Au goût charmant et singulier Du rare hipocras de Régnier.
Certes, ce précieux brûvage, Dont gens de tout sexe et tout âge Se peuvent librement gorger
700 Sans encourir mal ny danger (Tant il est bénin et propice), Se peut nommer avec justice La délectation des cœurs Et la merveille des liqueurs.
*oj Princesse, qae Dieu sauve et ganfe, j'oubliois quazi, par mégarde, Que ce prince digne d'honneur, Votre illustre père et seigneur, Du climat en pommes fertille,
aïo Mardy, revint en cette ville, Où; pour avoir trés-prudemment Agi dans son gouvernement, Et pour ses vertus sans pareilles, La Cour le receut à merveilles.
ai j Si vous avez pris le soucy De le bien recevoir aussi, Personne, dans toute la France, N'en prétend cauze d'ignorance :
Car votre cœur grand et bien né
220 Ne sera jamais soupçonné D'avoir une amour trop petite Pour un papa de tel mente.
Fait par moy, médiocre ouvrier, Le septième jour de février.
LETTRE SEPTIÈME
Du [samedi] 14 Février.
RÉZOLUE.
A cauze que cette saizon, Soit par coutume ou parraizon, Semble destiner la semaine Plutôt au plaizir qu'à la peine, Mon esprit, à qui le travail Est un étrange épouventail, Vouloit par quelques surcéances A mes lecteurs donner vacances Et n'être plus si circonspec; Mais, 6 Princesse ! le respec Que j'ay pour Vôtre chère Altesse Triomphe enfin de ma paresse, Et, tout libertin que je suis, Je m'en vais rimer si je puis.
Vers le milieu de la semaine, Nôtre excellente et bonne Reine , Ayant Pâme en dévotion, Fut à la bénédiction De Pabbesse de Saint Antoine,
20 Après laquelle un certain moine, Qui s'apelle frère Martin, M'a dit qu'on fit un grand festin Où le Garde des seaux de France Montra tant d'ordre et d'abondance
2$ (De cette abbesse étant papa) Que comme il faut on y fripa.
Ce banquet contenoit six tables, Où, parmy les mets délectables, Aux conviez fut départy
;o Quinze cens pièces de rôty; Et, touchant les autres pâtures, A sçavoir gâteaux, confitures, Entremets, salades, boissons, Et des fruits de toutes façons,
3$ Le tout, du moins, sansflaterie, Surpassa la rôtisserie.
Bref, selon qu'on a suputé, Le susdit festin s'est monté En aprêts tout-à-fait superbes,
Février 1654. — Li
40 Y compris les fleurs et les herbes, Et les prézens du bon Bacus, A trois mil trois cens trente écus.
iUec maintes jeunes pucelles, Avec leurs dents blanches et belles,
4$ Briférent copieuzement Maint délicieux aliment, Et, durant ce beau jour de feste, Leurs yeux firent mainte conqueste Par leurs douceurs et leurs apas.
?o Monsieur étoit dudit repas; Mais, comme les beautez friandes Luy plaizent mieux que les viandes, Souvent il les envizagea, Et lorgna plus qu'il ne mangea.
5 5 Ce brave et hardy gentil-homme Quemarauis de Bougi l'on nomme, Homme ae réputation, Et qui, jadis, sous Gassion (Un des plus vaillans de la terre)
60 Aprit le métier de la guerre, Faizant céder Mars à l'Amour, Doit épouzer au premier jour Une pucelle assez polie Portant le beau nom de Julie,
05 Nom illustre, nom glorieux.
Mais, pour la conoitre un peu mieux, C'est raimable et sage Callonge , Fille qui n'est pas de Xaintonge, De Daufiné, ny de Médoc,
70 Du bas ny du haut Languedoc, Mais d'une maizon noble et grande De Gascogne , prés de Marmande , Ayant , dit-on , beaucoup de bien Et des vertus jusau'à très-bien.
- ç Or, comme il est ae Normandie , Il est vray que je m'étudie A faire honnête mention Des hommes de ma nation Qui , par leur esprit ou courage,
80 Se sont aquis quelque avantage.
Odoûardo, comédien, Lequel , encor qu'Italien , N'est qu'un acteur mélancolique , L'autre-jour, en place publique,
85 Bravement ataquer oza Le Pantalon Bizognoza, Qui , pour repousser l'incartade , Mit soudain fa main à Pespade , Et se chatouillèrent longtemps
90 Devant quantité d'assistans, Qui , croyans leur combat tragique
vre V. Lettre VII.
N'être que fiction comique, Laissèrent leurs grands coups tirer Sans nullement les séparer.
9j Si le conte ou l'histoire n'erre, Odoûardo, tombant parterre, S'écria : « Dieux! quelle pitié!
Les François ont peu d'amitié !
Ayant commencé de combatre,
ioo Nous pensions qu'on nous tint à quatre. Sans cet espoir, nous n'ûssions pas Pour nous batre fait un seul pas , Nul de nous n'étant sanguinaire.
On nous a pourtant laissé faire,
105 Dont, pour m'être un peu trop hâté, Je suis navré par le côté.
Veramente, questes personnes Ne sont njr courtoizes ny bonnes. »
Tout chagrin, tout pâle et transi,
1 io Odoûardo partait ainsi
En regardant saigner sa playe.
Que l'aventure ou non soit vraye, En la saizon de maintenant Tout est de Carême-prenant.
\ 1 5 Mais , à propos de comédie , Il faut qu'en cet endroit je die Qu'un aes jours passez Jean Doucet, Franc nigaut , comme chacun sçait , Pensa faire pâmer de rire
iao La Reine et le Roy nôtre Sire, Et mesmes tous les courtizans, Par les mots niais , mais plaizans, Que proféra sa propre bouche, Etant valet de Scaramouche, Sur le téatre italien, Où ce simple et naïf chrétien, Sans avoir masque ou faux vizage, Joua fort bien son personnage.
Jamais Mézetin ny Scapin , Ny Trivelin, ny Turlupm, Ny Colombine, ny Briguelle, Ny le rare Polichinelle, Ny Gorju, le pédant gaillard, Ny Jodelet , le nazillard , Ny Garguille, ny Gros-Guillaume, Les plus grands boufons du royaume, Ne divertirent mieux la Cour Qu'elle le fut en cedit jour.
Au ris peu souvent je m'aplique , Et suis d'humeur assez stolque; Mais, comme illec j'êtois prézant, Je trouvay Doucet si plaizant Que , quand je me le remémore, A tous momens je ris encore.
La Muzs historique. — Février 1654.
Maure vert , noble et grand seigneur, Oyi, de Bresse étant gouverneur (Sans écouter ny Duc ny Prince) , A maintenu cette province Dans l'exacte fidélité 10 Que l'on doit à Sa Majesté, Après six ou sept ans d'absence, Fut receu, dit-on. l'autre-jour, Admirablement à la Cour.
D'Hoquincourt, maréchal de France,
Y trouva mesme bienveillance; Item , monsieur de Valence
Y fut aussi fort caressé.
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Polignac, cette dame aimable, Dont une langueur incurable A voit ataqué Te beau corps, Enfin , cédant à ses éfors, Après quelques ans de martire , A changé le mortel empire En un plus dézirable lieu, A sçavoir l'empire de Dieu.
Dés la précédente semaine, Pour une nouvelle certaine Son trépas on me publia ; Mais mon sot esprit l'oublia.
Monsieur le duc de Longueville Est reparty de cette ville Pour s'en retourner promptement Dans son noble gouvernement ,
17$ Cette belle et grande province Ayant bezoin que ledit prince Veille, en servant Sa Majesté , Pour son repos et sûreté, Si d'avanture l'Angleterre
180 Luy vouloit faire quelque guerre.
Il faut icy parler un peu De madame de Montdejeu, Qui de son mary s'est soustraite Par une assez prompte retraite 185 Qu'elle fit entre chien-et-loup,
Etant allée on ne sçait où% Voiçy comme on conte l'histoire :
Cette dame, étant à la Foire Avec des femmes seulement,
190 S'en débarassa doucement Et sortit , ayant avec elle Deux laquais et sa demoizelle, Puis écrivit à son époux, Pour calmer un peu son couroux,
19$ Qu'il ne se mit point d'elle en peine, Et qu'elle avoit dit à la Reine Les purs motifs de son dessein, Jusqu'alors caché dans son sein; Que, touchant cette sienne absence,
*>o EDe agissoit avec prudence ; Qu'il n'en fût donc point irité Et qu'elle ètoh en sûreté.
Je n'ay rien apris davantage De ce nouveau remû-ménage ,
aoï Sinon (comme il avient souvent) Qu'on croid qu'elle est dans un coma, Etant dame sage et modeste.
Le temps nous aprendra le reste.
En ce temps de jeux et de ris, aïo 11 s'est consommé dans Paris, Entre des gens de tous étages, Plus de douze cens mariages, Tant l'Amour a joué son jeu ; Mesme on dit encor que dans peu 21 ( Deux ou trois de grande importance Se doivent contracter en France, Dont je prendray quelque soucy De parler dans huit jours d'fcy.
Princesse , ky finit ma courte, 220 Ayant presque tary la source Qui me fournit en temps et lieu Des vers tout comme u plaît à Dieu.
Fait quatre jours avant Carême, En mangeant des œufs à la crème.
Février 1654. — Livre V. Lettrb VIII.
LETTRE HUITIÈME
Du [samedi] 2 1 Février.
àutentîque.
Comme aujourd'buy je suis pressé, Et de sujets embarassé , Princesse qui m'êtes si chère, Sans compliment et sans mistére, $ Puis qu'il faut vous faire un discours , Je vais en commencer le cours.
L'illustre princesse Loûize,' En face de la sainte Eglize , Environ six jours il 7 a,
<» Par procureur se maria,
Après mainte et mainte ambassade , A monsieur le marquis de Bade, Prince souverain alemand , Et depuis vingt mois son amant.
1 * Celuy dont elle fut bénie , Et qui fit la cérémonie , Fut monsieur le prélat d'Ambrun, Connu quazi de tout chacun.
En faveur de cette princesse
*> Iceluy célébra la messe, Vêtu d'habits sacerdotaux , Et dit les mots sacramentaux.
Cette nouvelle mariée (Comme dit est apariée)
a* Ce jour-là portoit un habit, Non de velours ny de tabit , De moire ny de ferandine, Ny mesmes de camelotine , Mais elle avoit sur son corps gent
10 De fort belle toille d'argent, Trés-pompeuze, brillante et riche , Et que madame Anne d'Autriche Toucha, priza, considéra, Et de tout son coeur l'admira.
95 De plus, cette princesse aimable, Tant à la messe ou'à la table, Avoit son noble chef paré , Et mesmes son col entouré (Tant en poires qu'en forme ronde),
40 Des plus belles perles du monde, Et dont on eût, en vérité,
Payé du moins une comté ; Mais ce qui plaizoit davantage, C'est que dans l'air de son vizage
45 On remarquoit une pudeur, Mêlée avec tant de grandeur, Qu'on voyoit bien que la pucelle Etbit hautement demoizelfe.
Or l'une et l'autre Majesté ,'
so Ayans Monsieur à leur côté, Et mesmement Son Eminence , Honorèrent de leur prézence L'hôtel de Soissons, ce jour-là; Je puis bien jurer de cela,
n Car, encor qu'un portier barbare Me criât trois fois : « Gare, gare! » Je fus toutefois introduit Avant qu'on eût servy le fruit.
Je vis des quantitez si grandes
60 De toutes sortes de viandes.
Que moy, qui jamais tant n'en vy, En fus aucunement ravy.
Je vis pluzieurs beautez fort lestes, Tant fiéres , douces, oue modestes.
6s lllec, je mangeay goulûment, Mais ce fut des yeux seulement :
Car ma complexion est telle Que d'ordinaire ma prunelle, Etant avec moy de concert,
70 Regarde fort peu le dessert, Ny le rôtv, ny les potages , Quand elle void de beaux vizage*.
Enfin , après ce grand repas Si semé de plats et d'apas,
7s On oûit quelque méloaie, Et, sur le soir, la comédie.
Lundy, monsieur le Cardinal, En carosse, et non à cheval, Ayant autour de sa personne 80 Maint oficier de la Couronne,
Maint gentil-homme et maint seigneur, Fut au devant , avec honneur,
La Muze historique. — Février 1654.
De Conty , cet illustre prince, Qui , traversant mainte province
8f Pour trouver un meilleur destin , Etoit party dès le matin De cette maizon grande et belle Que Fontainebleau l'on apelle.
Le soir au Louvre il ariva ,
90 Où Leurs Majestez il trouva, • Qui, n'ayans pas un cœur de pierre, Et métans en oubly la guerre, Luy dirent d'un cœur ingénu Qu'il êtoit le très-bien venu.
9$ llvid ensuite sa maîtresse,
Dont la beauté , grâce et jeunesse, Le poil blond et le teint charmant, Luy plurent merveilleuzemant.
On croid que le prochain dimanche,
100 Sedonnanstous-deuxleurmainblanche, Quelque évesque les doit bénir, Le beau sacrement les unir, Et que l'Hymen oorte-couronnes Doit acomplir en leurs personnes ,
10s Avant aue demain soit passé , Ce que l'Amour a commancé.
Il faut, en cette mesme page, Parler encor d'un mariage.
Palaizeau, mardy, justement,
1 10 Contracta ledit sacrement Avec l'infante Bellebrune , Laquelle pourtant n'est pas brune , Fille dont l'aimable douceur Peut rendre heureux son possesseur;
1 1 $ Fille de blanc et beau vizage , Fille d'une mère trés-sage Et d'un père aimant fort l'honneur, Qui de Hédin est gouverneur.
Ce jour-mesme, vers la soirée ,
iao La sale étant fort éclairée, Pour conclure le Carnaval Se dansa le balet royal , Nommé le Balet des proverbes, Balet non pas des plus superbes, ^
iij Mais, du moins, un des plus plaizans Qu'on ait dansé depuis dix ans.
Avec des grâces sans pareilles Le Roy fit illec des merveilles ; Les personnes de qualité
n 30 Qui secondoient Sa Majesté ,
Soit qu'ils fussent ou gras ou maigres, Se montrèrent tous fort allaigres ; Ceux de moindre condition Agirent en perfection ,
1 )5 Etant des danseurs d'importance Et des mien* choizis de la France.
L'unique et cher frère du Roy, Témoignant ce jour-là pour moy Une bonté vray'ment extresme,
140 M'y donna passage luy- mesme:
Car tous mes prétendus amis En si grand oubly m'avoient mis Que, sans ce prince incomparable, Qui fut à mes vœux favorable ,
t4< Je retournois à la maizon
Confus et sot comme un oizon.
Il est vray qu'étant dans la sale , Par une grâce assez fatale , Le sort si très-mal me plaça
i(o Que, quand le balet on dansa, Une grosse teste frizée Empèchoit si bien ma vizée, Etant devant moy tout-debout, Que je ne voyois rien du tout.
i j j Le premier jeudy de Caresme Hélas ! ce fut quazi de mesme :
Carnavalet de moy prit soin, Mais, toutefois, j'ètois si loin Que deux dames ou demoiselles,
i6> Ny troc raizonnables, ny belles, Haussoient leurs testes si souvent (Qui n'êtoient pleines que de vent) Que des braves danseurs la veué M'étoit toujours intérompuê.
16 j Faute donc d'être placé mieux, Quoy que j'aye invoqué les Dieux En commençant ma narative, Je n'ay pu dans cette missive De tant de spectacles si beaux
170 Parler qu'en termes généraux.
Si l'histoire ne nous abuze, Enfin, le comte de la Suze A capitulé pour Betfort , Qui nous incommodoit si fort; 17$ Et j'ay sceu depuis ce Caresme Que le sieur comte d'Harcourt, Marry d'avoir tant contesté, Rend Brizac à Sa Majesté.
Par un arèt épouvantable, 180 Terreur de toute ame coupable, Que de Bordeaux le Parlement Prononça juridiquement, Le séditieux Dureteste, Perturbateur, brouillon funeste, 18$ Convaincu de maint atentat Contre la justice et l'Etat ,
Février 1654. — Liv
Homme, enfin, d'ordure et de boue,
Fut rompu tout vif sur la roué
L'onzième jour du prézent mois, 190 Prézens dix mille Bordelois;
Puis (tout le peuple étant en haye)
Il fut traîné sur une claye ;
Sa teste ensuite on aracha,
Que sur une tour on jucha, 19$ Pour que de loin on le contemple
Et que chacun y prenne exemple.
Quand je lizois soirs et matins Livres françois, et non latins, Je fis un jour cette remarque,
*x> Dans un des tomes de Plutarque, Que dessus les flots ondoyans Certains vaisseaux Grecs, cfttoyans Une isle dézerte et stérile, Et qui n'avoit ny bourg, ny ville,
*>s Entendirent crier très-fort :
« O passant! le grand Pan est mort!
Maintenant, autour d'Angoulesme, On pouroit dire du ton mesme (Et Ton seroit fort bien fondé):