‹ La muze historique;Chapitre 201 sur 221 · V. Lettre XIX · texte numérisé non relu

V. Lettre XIX

ai*

AujouRD'HUY,désla blanche aurore, La belle épouze (aue j'honore) De monseigneur ae L'Hôpital, Pour fruit ae l'amour conjugal, Et pour preuve qu'elle est féconde, A produit un beau fils au monde :

Heureux progrés, oui par raizon A ravy toute sa maizon ; Mesmes, ce maréchal de France, Pour montrer sa réjouissance,

22$ A fait , dit-on , dés le matin , Enfoncer pluzieurs muids de vin, Pour en donner à pleine tasse A quiconque passe et repasse.

Leurs amis et leurs serviteurs,

ajo Tant bourgeois, courtizans, qu'auteurs, Ont fait parottre à l'heure mesme Leur satisfaction extresme.

Pour moy, qui tous-deux les chéris Autant que pas-un de Paris,

ijj De tout mon cœur je m'intéresse En ce beau sujet d'allégresse, Et j'ay pris volontiers soucy D'en faire mention icy, Me semblant la meilleure voye

240 Pour leur en témoigner ma joye.

Autre.

Tant de ségles et de fromens (Le premier de nos alimens) Parent le sein de la campagne Du côté de Troye, en Champagne,

24s Que dés long-temps on n'en a vu Ce beau terroir si bien pourvu , Jusques-là que, cette abondance Métant une mortelle trance Au cœur d'un uzurier vilain ,

2(o Dont le grenier êtoit tout plein De seigle, de froment et d'orge, Il s'en est pendu par la gorge, Et je l'ay sceu de gens-de-bien Qui ne voudraient mentir pour rien.

La Muze historique. — May 1654.

LETTRE VINGTIÈME

Du [samedi] 2) May.

AVIZÉE.

Princesse que par -tout on loue, Icy tout-franchement j'avoue Que les bruits par moy débitez Ne sont pas toujours véritez :

5 Ce que le long de la semaine Je sçay de science certaine, Je l'écris en homme-de-bien , Sans ajouter ny changer rien ; Mais, quand on m'écrit ou raconte

10 Quelque matière, histoire ou conte, Dont les éfets se trouvent vains, Je m'en lave humblement les mains, Et ma Muze, qui hait la fable, N'en est nulement responsable.

ij Cela pourtant , certainement , N'arive que fort rarement.

Dans tout ce que je vous avance J'observe,au moins, la vray-semblance ; C'est ma régie et mon but toujours.

30 Mais commençons notre discours.

Dans l'Arsenal , beau domicile Scis en un des coins de la ville, Dimanche (à ce qu'on me conta) Monsieur le Grand-Maitre traita

a* Avec cœur et magnificence Le Roy, Monsieur et l'Eminence, Et maint autre de grand renom Dont on ne m'a pas dit le nom.

Illec, mondit sieur le Grand-Maître

jo Fit au Roy son zélé paraître; Ce jeune et généreux seigneur Aquit ce jour beaucoup d'honneur Par son ordre et sage conduite A traiter Louis et sa suite ;

)$ Tout y fut beau , propre et riant, Tout y fut exquis et friand , Tant le manger que le brûvage ; Mais je ne puis en cet ouvrage, Quand j'y métrois tout mon travail,

40 Faire un particulier détail De l'agréable politesse,

Abondance et délicatesse

De ce repas délicieux ,

Car je n'êtois pas sur les lieux.

41 L'illustre dame de Cbévreuze, Avec raizon bien spécieuze, De Léopolde se plaint fort, Dizant qu'avec beaucoup de toit Et sans droit de paix ny de guerre,

so II a pris Kerpen, sienne terre, Scitùée au pais Flamand , Qu'elle avoit par engagemam, Avec contract fort autentique, De Sa Majesté Catholique,

$$ Qui receut d'elle, il est constant, Cinquante mille écus comptant , Dont, sans dire pourquoy ny pour-ce, Nulement on ne la rembource; Au contraire, cet archiduc,

60 En ayant tiré tout le suc , Comme munitions, brûvages.

Ustensiles, grains et fourages, Par un autre contract nouveau A vendu la terre et château,

6\ Sans remors, honte ny vergogne, Au sieur Électeur de Cologne *, Et , pour ôter à l'action Le titre d'uzurpation, L'Archiduc dit que cette dame

70 Avoit fait contr'eux quelque trame ; Ce qu'iceile nie hautement, Et mesmesen fait maint grand serment Mais l'Espagnol, ce dit le texte, Ne manque jamais de prétexte

7j Pour ravir le bien des humains Et pour en prendre à toutes-mains.

C'est tout-de-bon que l'on peut dire Que Harcoura quité l'Empire Et s'est en son devoir remis 80 Par le conseil de ses amis ; Du moins est-ce choze assurée

May 1654. — Livre V. Lettre XX.

Que mardy, durant la soirée, Certain courtizan de la cour Me dit, parlant dudit Harcour, 85 Dans le logis de madame Anne :

« Il est d'acord , ou Dieu-me-damne. »

Les Espagnols, nos ennemis, En grands frais se sont, dit-on, mis, Pour faire des éforts notables

90 Qui les rendent plus redoutables; Mais Turenne , autant belliqueux, Brave et hardy, pour le moins, qu'eux, La Ferté, Broïlle et pluzieurs autres, Défendans les frontières nôtres,

9 s S'opozeront si fortement A ce fastueux armement Que leurs gros escadrons et troupes, Qui prétendent manger nos soupes, Ne nous feront en aucun lieu

100 Ny peur ny mal , s'il plalt-à-Dieu.

Condé chez eux, dit-on, murmure, Et prend presque pour une injure Que le duc François, aujourd'huy, Reçoive mesme honneur que luy,

105 Tant de monseigneur Léopolde Que de ceux qui sont à sa solde, Et de tout le jjeuple Flamand.

Il s'en plaint irasciblemant, Dit qu'on devrait, en conscience,

1 10 Faire entr'eux quelque diférence, Et aue ce n'est pas la raizon De te métré en comparaizon ; Qu'en maint hazard, siège et campagne, Il a maintenu ceux d'Espagne

us Contre la France et les François, Et que monsieur le duc François N'a pas encor vu son êpée Au combat pour eux ocupée.

O prince chef des mal-contens!

1 jo Si tu sers encore long- temps Ces ennemis à toute outrance Du cher pais de ta naissance , Si tu ne préfères ton roy A ces messieurs, qui n'ont pourtoy

125 Qu'afections fausses et feintes, Tu n'es-pas au bout de tes plaintes!

Le fils du sage L'Hôpital, Trois jours après le jour natal, Passa de ce lieu tranzitoire ijo Au sein de l'éternelle gloire; Sans cet état si trionfant , J'ûsse pleuré ce cher enfant,

ns

IJO

MJ

Car je n'ay pas un cœur de cuivre ; Mais il n'est mort que pour mieux vivre.

Selon les plus judicieux, Et ce qu'on dit en divers lieux, L'armement de monsieur de Guize N'est ny chimère ny feintize, Il se prépare tout-de-bon.

Et monsieur Armand de Bourbon S'en va, dit-on, en Catalogne, Pour tailler bien de la bezoene, Avec pluzieurs hommes vaillans , A messeigneurs les Castillans.

La paix d'Angleterre et Holande Est faite, à ce que l'on nous mande ; Mais pluzieurs ont bien du regret De certain article secret Qui, par une injustice étrange, Exclud le noble sang d'Orange (A qui toute la nation A si grande obligation) Des charges de la République.

Cette rigueur leur semble inique, Alléguans que sans les Nassaux, Qui repoussèrent les assauts Des Espagnols et leur furie, La Holande seroit périe ; Que ces peuples, sans être ingrats, N'ont pas droit de lier les bras A ceux de cette race illustre , Dont ils ont receu tout leur lustre.

Enfin, cela (comme j'entens) Fait quantité de mal-contens, Et Ton a peur en mainte ville D'un retour de guerre civile.

L'autre- jour, aubalet du Roy, Où j'êtois mieux placé, ma-foy, Que pluzieurs gros bourgeois de ville (Grâce à monsieur de Méneville), Un voizin, de fort bon esprit , Un assez plaizant cas m'aprit , Quoy aue pourtant un peu profane.

Urne ait qu'un homme à soutane, Depuis un mois, chez les Baubruns (Qui de peindre teints blancs et bruns Prennent assez souvent la peine), S'êtoit fait peindre en Madeleine, Tournant la prunelle des yeux Piteuzement devers les cieux , N'ayant, pour marquer sa détresse, Aux cheveux ny cordon ny tresse , Croizant l'un sur l'autre les bras

JOO

Pour montrer un triste embaras , ttj Bref prenant la même posture

Qu'à cette sainte créature

Donnent presqu'en tous leurs tableaux

Les rares et fameux pinceaux.

On tient que ledit personnage 190 Est jeune et fort beau de vizage,

Et mesmes de bonne maizon;

Mais, pour deviner la raizon

De sa forme ainsi déguizée,

Lachoze n'est pas trop aizée.

i9( Chacun parle diversement

D'un si bizare événement,

Maint grand seigneur, prince et prin-

La Muzb historique. — Maj 1654.

Y songe et resonge sans cesse ; Mais, sort que ce folâtre tour joo Vienne de gajûre ou d'amour, Dézespoir ou galanterie, D'un pur dessein de raillerie.

De quelque sérieux projet

[cesse,

Dont on ne sçait pas le sujet,

*>s Ou, bref, de quelqu'autre manière,

La choze est assez singulière.

Princesse, après ce trait nouveau Je laisse en repos mon cerveau, Et, de peur d'être un peu malade, ut Je m'en vais à la promenade :

Le temps est beau, serainetdoux; Et puis j'iray souper chez-vous.

Fait la veille de Pentecoste, En mangeant un peu de composte-

Apostille.

Comité à mes dernières Nouvelles Je fis mort monsieur de Brousselks, J'avoue aujourd'huy que j*ûs tort, Et qu'il n'est ny défunt ny mort.

LETTRE VINGT-UNIÈME

Du [samedi] 30 may.

Page 1