‹ La muze historique;Chapitre 202 sur 221 · COLORÉE · texte numérisé non relu

COLORÉE

Princesse en vertus sans égale, Le départ de la Cour royale, Qui n*est pourtant que d'aujourd'huy, Me donne déjà tant d'ennuy, j Que je doute fort si ma plume (A cauze de cette amertume) Ecrira sans vous ennuyer ; Je vais toutefois essayer.

J'apris le jour de Pentecoste 10 Qu'à Cancale, assez belle coste, Pas trop loin du mont Saint-Michel, Les Anglois, pour montrer leur fiel , Avoient débarqué beaucoup d'hommes Pour rafler œufs, fromages, pommes, 1 $ Bœufs, brebis, chevaux et jumans ; Mais, ma fov, messieurs les Normans, Qui n'entendent point raillerie, Sortirent sur eux de furie, Sans faire autrement de façon, 20 Et de grands coups d'estramasson Ils mirent plus de cent par terre Des susdits blondins d'Angleterre, Atrapérent les moins hâtifs,

Qu'ils érigèrent en captifs,

M Et le reste, craignant la Parque, Se sauva chacun dans sa barque, Dont deux , nonobstant tout éfort, Ne purent démàrer du bord, Echouèrent sur le rivage ,

jo Et nous demeurèrent pour gage* On dit que le sieur Protecteur De ce fait n'en est point l'auteur, Qu'au contraire , il les désavoué , Et qu'il leur promet sur la joué.

j$ Beaux Républicains, croyez-moy, N'ataquez nous ny nôtre Roy, Vivez en paix avec la France, Conservez nôtre bienveillance, Et songez que vos devanciers,

40 Soit piétons ou soit lanciers, En se rendans nos aversaires N'ont jamais bien lait leurs afaircs.

Un de ces pendars gui , de nuit, Ataquérent à petit bruit 45 Le brave et vaillant sieur de Varies, Qui n'êtoit pas lors sur ses gardes,

May 1654. — Livre V.

Et dont l'on prit jusqu'au manteau , Fut contre un funeste poteau , Nonobstant ses regrets et larmes , $• Mercredy, passé par les armes; Et ceux qui l'avoient assisté En ce vol entr'eux concerté , Dont on n'a pu faire capture, j i©ç

Furent étranglez en peinture.

, s s Ces jours passez, on m'a conté

; (Car je ne l'ay pas inventé) Que la dame de Baziniére, Sçavoir la veuve et douairière, Non sans avoir quelque ndzon ,

- 60 Fit, l'autre jour, métré en prizon Le sieur Barbeziére son gendre ,

' Lequel, sans autrement atendre, On allok pousser tout-de-bon ;

1 Mais monsieur Armand de Bourbon , «s Ayant sa grâce demandée (Laquelle luy fut acordée), Aréta le triste méchef Qui ménaçoit déjà son chef,

; Et fit évoquer à Grenoble 70 Le procez de ce jeune noble , Où , comme en un ressort dernier, Il se doit rendre prizonnier.

Comme il n'est ny muet ny bègue , Pour raizon valable il allègue

, 75 Que, quand un cadet qui n'a rien, Frais, jeune et qui se porte bien , Par une audace avanturiére Enlève une fille héritière

1 Riche de cinq cens mille écus, &o Et dont cent cœurs seraient vaincus, Tant elle est charmante et jolie , Ce n'est ny crime ny folie , Mais plutôt un généreux tour D'esprit , de courage et d'amour.

8) Cest, dit-on, de cette manière, Que plaide pour soy Barbeziére.

Maint cadet jeune et dévoyé Aprouva fort ce plaidoyé, Le trouvant à leur bienséance ;

«90 Mais , si messieurs de la balance , Ces vieux oracles de Thémis , A qui ce fait sera commis, Prennent ces raizons-là pour bonnes, Eux qui sont de sages personnes

95 Et qui jugent tout par compas, C'est ce que je n'assure pas , Et , s'il a pour luy les gens braves, Je ne sçay s'il aura les graves.

Lettre XXI. 501

Le susdit monseigneur Armand Partit jeudy précizémant Pour, en servant cette Couronne, S'acheminer vers Barcelonne, Où tous ceux du François party Dézirent ce noble Conty Avec des ardeurs sans-pareilles ; Je voudrais qu'il y fit merveilles.

A mon très-grand regret je dy Que j'apris encor, mercredy, Que ce prince que l'on estime

no Si François et si magnanime, Assavoir le comte d'Harcour, Avoit encor déceu la Cour Et qu'il préfère à nôtre Sire Le dessein de servir l'Empire ;

ut Mais quantité de gens-de-bien Dizent tout franc qu'il n'en est rien , Et qu'on a certaine nouvelle Qu'il est soumis, qu'il est fidelle, Et qu'il a dit à Castelnaud

1 20 Ces beaux propos, ou peu s'en faut : « Je n'ay point de plus forte envie Que de servir toute ma vie, Avec ardeur, courage et foy, Mon seigneur, mon maître et mon Roy;

ia$ Autant que je doy je l'honore, Et pour luy je conserve encore Le mesme bras, le mesme cœur Qui l'ont rendu cent fois vainqueur. a Castelnaud luy dit que la France

i)o N'a jamais perdu l'espérance De le revoir en cet eut Pour la gloire et bien de l'Etat, Et qu'il luy donnoit sa parole (Qu'un boh cœur jamais ne viole)

ijj Qu'il jouirait en sûreté Des articles de son traité.

Discoureurs qui d'un sens contraire Débitez par-tout cette afaire , Gens trompez ou gens factieux,

140 Ne parlez plus ou parlez mieux.

Le maréchal de Sénetére, De Nancy le dépozhére, Depuis peu sa femme a perdu, Qui sous la tombe a dêcendu.

145 Perdant la moitié de soy-mesme, Sa tristesse en doit être extresme ; Ce preux, à parler bonnement, N'est pas pnvé de sentiment, Mais le métier qu'il fait des armes

ho Suspendant le cours de ses larmes,

aoj

502 La Muzb historique

Il ne l'a pas beaucoup pleuré, Au moins me l'a-t-on assuré :

Elle êtoit jadis jeune et belle, Mais elle cessoit d'être telle.

ij5 Le sieur comte de Pimentel, Dont, ce dit-on, l'esprit est tel Qu'à peu d'autres esprits il cède, Est enfin party de Suéde, Et la Reine, à son partemant,

160 Luy fit don d'un beau diamant, Du prix de neuf mille pistoles, Qu'avec de fort belles paroles, Sans grimasser nyhéziter, Elle l'obligea d'accepter;

1*5 Ce qui de son rare mérite N'est pas une preuve petite :

Car cet heureux et sage humain N'auroit pas receu de sa main Un prézent de si grosse somme,

170 S'il n'ût été fort honnête homme.

Ce jour-mesme, trente de maj, Beau mois que de tout-temps j'aimay, La Cour, non la moitié, mais toute, A pris de Reims la belle route,

175 Pour y sacrer Sa Majesté Avec çrande solennité.

Quantité de hautes personnes, Les ambassadeurs des couronnes, Les rézidans et députez

180 Des villes et communautez, Une multitude de belles, Tant bourgeoizes que demoizelles, Et pluzieurs beaux et riches trains, *" Tirent aussi vers ledit Reims.

i8j Chacun se prépare et s'apreste Pour voir cette royale feste ; Hommes botez et non botez S'y transportent de tous cotez ; Les uns y meinent leurs voizines,

190 D'autres y meinent leurs couzines, D'autres leurs inclinations ; On en void des processions, On en void.maintes grosses troupes, En carosse,* à cheval, en croupes,

i9j Pleins des coches, pleins des fourgons, Non sans y faire maints jargons Pour couler le temps qui trop dure Dans cette ennuyante voiture, Où se métent, allans aux champs,

200 Menus bourgeois, simples marchands, Prestres, valets, gaillardes, moines, Et gens à petits patrimoines.

»ij

ajo

Mî

2JO

— May 1654.

Enfin, tout le monde veut voir,

Qui par amour, qui par devoir,

Curiozité, complaizance,

Cette riche magnificence,

Ce jour d'or, ce grand apareil

Plus lumineux que le soleil,

Où nôtre Souverain illustre,

En un haut et glorieux lustre,

Se verra sacrer, de bon-cœur,

De cette céleste liqueur

Qui par la divine ordonnance

N'est que pour les seuls rois de France.

Durant cet admirable jour

Les beaux courtizans de la Cour,

Que la politesse environne,

Les oficiersde la Couronne,

Ducs, pairs, barons, comtes, msrqos,

Comme en tel cas il est requis,

Auront en ce beau lieu séance

Selon leur rang et leur naissance,

Charge, once et condition,

Assistant à cette action

De plus de merveilles pourvue

Qu'autre qu'on ait de long-temps vue.

Mais, hélas ! le contentement,

Ou plutôt le ravissement

De voir cette cérémonie,

Qui cauzera joye infinie,

Ne me sera point envié,

Car nul ne m'en a convié;

Je n'ay vu lettre ny message

Pour m'invitera ce voyage

Où je me fusse plû très-fort.

La Couc n'a-t-elle pas grand toit?

Princesse, en la lettre prézente, Et mesmes dans la précédente, J'ay dit tout ce que j'en diray, Pour le reste je m'en tairay :

Car un absent, sans se méprendre, Ne peut tels sujets entreprendre, Ny faire qu'un très -sot tableau D'un jour si pompeux et si beau; Mais l'éclatante rénommée Qui par-tout en sera semée Bien mieux que moy vous instruira De tout ce qui s'y passera.

Mon silence sera donc juste :

Car, touchant ce spectacle auguste, Ceiuy qui ne le peut pas voir Ne le peut jamais concevoir.

J'ay fait cecy, tout ou partie, Le jour que la Cour est partie.

Juin 1654. — Livre V. Lettre XXII.

JOJ

LETTRE VINGT-DEUXIÈME

Du [samedi] 6 Juin.

ÉFRAYÉE.

Princesse , je prens l'écritoire Pour tracer icy quelque histoire ; Mais la crainte que j'ay toujours, En commençant quelque discours,

5 De ne débiter rien qui vaille, Autant que jamais me travaille.

O Ciel ! chasse cette frayeur Qui glace mon intérieur; Et tov, Muze, qui me gouvernes

10 Par des assistances internes,

Pour mon honneur et pour mon bien, Je te prie, inspire-moy bien.

L'autre-semaine, on mit en terre, Sous un triste cercueil de pierre,

1 s Monsieur l'abbé de Cérizy, Esprit rare, et, jadis, choisy Par messieurs de l'Académie, Pour son sçavoir et prud'homie, Qui le rendoient, en vérité,

20 Digne de leur communauté.

Il excelloit, sur toute choze, Aux beaux vers, en la belle proze ; Il êtoit parfait orateur, Il êtoit grand prédicateur;

3$ Il étoit doux, courtois, afable, Et, mesmement, si charitable, Que quand on l'ensépultura Maint pauvre à son sujet pleura.

J'aime tant les gens de mérite,

io Que ma muze, encor que petite, Sans se lasser se plairoit fort D'exalter cet illustre mort ; Mais, l'assemblée académique N'oubliant pas sa rétorique

35 Pour louer ses dits et ses faits, Mille fois mieux que je ne fais, Mon esprit, s'il est un peu sage, N'en doit pas parler davantage.

La marquize de Chandenier 40 Mourut aussi, lundy dernier,

Et fut mize dans une bière; Et comme elle êtoit douairière, Je croy qu'un ample revenu A son fils en est revenu, 4$ Car cette dame prude et sage Entendoit des mieux le ménage.

L'autre-soir, madame de Meaux, Dont les atraits sont assez beaux Pour charmer le cœur plus féroce,

50 Fut ataquée en son carosse Par des voleurs fiers et hagards, Qu'il êtoit dix heures trois quarts.

D'abord, cette troupe félonne Respecta sa noble personne ;

n Mais d'entr'eux un damné filou Luy gripa son mouchoir de cou, Qui valoit, pour son rare ouvrage, Deux cens écus et davantage.

Ces porteurs de fers émolus

60 Ne luy dérobèrent rien plus, D'autant que pour lors cette belle N'avoit aucun argent sur elle ; Mais à ses gens, que l'on fouilla, Quoy qu'ils criassent fort : « Hola 1 »

61 Ces oarbares, ces testes foies, Prirent environ vingt pistoles.

Monsieur le marauis de Rénel Jure par serment solennel Que, prés de la Samaritaine,

70 Ce soir-mesme, ou mesme semaine, Il fut non seulement fouillé, Mais entièrement dépouillé.

Six chevaliers à courte épée, Pour faire une franche lipée,

75 (Non sans jurer le nom-de-Dieu), Luy volèrent, en premier lieu, Son chapeau, son cordon, sa plume, Sans songer que, peut-être, un rûme Pouvoit tomber sur son cerveau ;

80 Ensuite, ils eurent le manteau;

LA MUZt HISTORIQUE. — Juffi 1654*

Puis ces malheureux fnpe-sausses Prirent pourpoint et haut-de-chausses, Bref le rendirent aussi nu Que quand au monde il est venu,

*s Hormis, toute fois, sa chemize, Qu'il avoit dessus sa chair roize, Et l'un de ses chaussons encor.

Enfin, tant en argent qu'en or, Tant en castor qu'en bas de soye,

90 Chausses, pourpoint et petite oye, Le vol excéda cent ducats ; Et pour ne point douter du cas, Ny de l'habit, ny de la somme, Sçachez que je ray sceu d'un homme

95 Qui dit assez la vérité, A qui luy-mesme a tout conté.

Le fils de ce vénérable homme

Qu'en tous lieux d'ordinaire on nomme

Le président Nicolay, 100 Cent fois plus aimé que hay,

Espouze cette demoizelle

Que la Fieubet on apelle,

Dont l'esprit, sagesse et beauté,

Vertu, douceur, honnêteté, io{ Ont, ce dit-on, peu de pareilles,

Outre qu'elle est riche à merveilles.

Quatorze conseillers Gascons, Voulant faire encor les dragons Et r'allumer dedans leur ville

no Une dissention civile, Ont été transmis pour cela En divers lieux, par-cy, par-là, Pour aprendre à ces personnages D'être plus soumis et plus sages.

115 Pour moy, je ne puis concevoir Comme on peut sortir du devoir Sous le plus aimable monarque Qui jamais ait conduit la barque, C'est-à-dire régy l'Estat

120 En titre de bon potentat.

Cènes je ne sçaurois sans honte Fafre cet incroyable conte; Ma politique, en cet endroit, Assurément s'emporterait;

12$ Je hay, comme choses maudites, Toutes cabales illicites, Et je dirois des mots nouveaux:

Car ces rémûans de Bordeaux De mon foye échaufent le lobe ;

i?« Mais il faut respecter la robe.

Les sieurs Archiduc et Condé

IJO

Avoient, comme un point décidé, Promis aux habitans de Flandres Qu'ils ne recevroient nuls esclandres, Et leur avoient dit : « Gens de bien, Ne tremblez plus, ne craignez rien, Mangez vos lards en assurance, Nous allons porter dans la France (Au moins, tel est nôtre dessein) La guerre jusque dans son sein; Nous allons remplir par nos armes Ses champs et ses chez d'alarmes; Les François, loin de vous manger, Voyant leur pais en danger, Plus vîtes que des gens de postes Eloigneront de vous leurs postes :

Ainsi vous vivrez en repos, Et vous aurez long-temps campas. »

Les Flamans qui les écoutèrent, Ces spécieux propos goûtèrent ; Mais, voyans qu'ils n'ont point d'éfctt, Ils en sont si mal satisfaits Que toute la province ensemble, Et l'Artois aussi , ce me semble , Avec très-grande humilité Demandent la neutralité, Atendant qu'une paix profonde Méte en sûreté tout le monde, Dont je jurerais bien ma-foy, Que ny la Reine, ny le Roy, Ny son conseil sage et capable, Ny son ministre incomparable Qui pour nous des merveilles fait, N'empêcheront jamais l'éfet, Pourvu que sans perte ny honte Le François y trouvât son compte, Et que messieurs de la Toizon Entendissent droit et raizon.

Je sçay bien que maint aversaire Débite un sentiment contraire; Mais je n'en doute point ny peu, Et j'en métrois ma main au /eu.

Les Espagnols ont grande noize Avec la nation Génoize Touchant (ce dit l'original) Un droit éngé dans Final, Non de création nouvelle , Et gui n'est qu'une bagatelle; Mais l'Espagnol , manquant d'argçnt, Ne manque jamais d'entregent (Tout en dizant sa pate-nôtre) D'en atraper depart-et-d'autre.

Les Espagnols, nns et matois, Ont donc saizi sur les Génois

Juin 1654. — Livre V. Lettre XXIII.

18s A Nftples, Milan et Sicile, Jusqu'au plus petit ustencile , Sçavoir meubles , terres , maizons, Mules, mulets, canes, oizons, Armes, botes, souliers, eaux-d'ange ,

1*0 Aquits, contracts, lettres-de-change, Topazes, diamans, rubis, Linges, langes, cofres, habits, Mouchoirs à nez, mouchoirs à gorges, Avoines, seigles, fromens, orges,

19$ Bref, ce n'est pas jusqu'à des nois Apartenans ausdits Génois, Et quelques brocs de malvoizie Dont l'Espagnol n'ait fait saizie, Afin de faire argent de tout,

aoo Et pour pousser Gènes à bout.

Ce procédé paroit inique A cette sage république, Qui , dans mainte nécessité Ayant l'Espagnol assisté,

30 f N'en devoit atendre, sacs doute, Ny mal, ny dol, ny banqueroute.

On tient icy pour le certain

Qu'on sacrera le Roy demain ;

Mais pourtant maint courtaut, maint aïo A parié, tout au contrére, [hère,

Que jamais il ne se fera ,

Et que Condé l'empêchera.

Tel pécore, lourdaut ou dupe,

De sa femme a gagé la jupe ; 215 Tel autre, enrageant dans sa peau,

A mis bas jusqu'à son chapeau ,

Et tel , chausses, souliers et mules.

La peste soit des ridicules !

Moy, qui hante divers esprits, 2*0 Princesse, je n'ay rien apris

De ces agréables nouvelles

Qui font rire les demoizelles.

Excuzez la stérilité

De ce discours précipité.

22j Cette épltre est assez commune ,

Mais, à tout le moins, c'en est une.

Le six de juin i'ay fait ces vers, Ayant mangé de bons pois vers.

LETTRE VINGT-TROIZIÉME

Du [samedi] 1 } Juin.

RÉZOLVÉE.

Quoy que, depuis deux jours ou trois, J'aye éprouvé diverses fois, Tant au jeu qu'en mainte autre afaire, La rigueur d'un destin contraire,

5 II faut chasser de mon esprit Tout ce qui le fâche et l'aigrit, Pour faire encor rime sur nme Pour la Princesse que j'estime , Et que toujours j'estimeray

10 Tout le temps que je rimeray.

Le nouvel évesque de Tulle , Garny de brevet et de bulle, Fut acûeillv dernièrement Avec grand aplaudissement 15 Par là gens de son diocéze ,

Qui témoignèrent beaucoup d'aize, Irafection et de respec, Voyant son pastoral aspec ; Pluzieurs files d'infanterie

20 Et des gros de cavalerie Prirent trés-volontiers le soin D'aller au-devant, assez loin , En moult noble et belle ordonnance ; Il fut harangué d'importance

25 En patois, langage ou jargon, Tant latin, françois que gascon; Un enfant vêtu comme un ange Chanta des vers à sa louange , Non seulement bien inventez,

10 Mais admirablement chantez ; Et l'on jugea, par tels éloges,

Qu'en la province de limoges, 8$

Qui n'est pas un climat joly, On y voici pourtant du poly.

j$ Cette réception fut telle

Qu'elle pouvoit passer pour belle ;

Mais je lurerois bien ma-foy

Que celle qu'on a faite au Roy

Dans Reims, la noble et bonne ville, 40 La passoit des fois plus de mille.

Aussi vray que je vous le dy, 9$

Jamais roy ne fut aplaudy

Avec plus de sincères marques

De l'amour qu'on doit aux monarques 4$ Que le fut Louis-Dieu-donné

Au jour pour le sacre ordonné.

Quand on fit la cérémonie

L'allégresse fut infinie ;

Les bourgeois et les artizans, 50 Les prélats et les courtizans,

Les Princesses, les grandes dames, 10$

Bref toutes les plus belles âmes,

Témoignoient, chacune à l'envy,

Combien leur cœur êtoit ravy .

n Le Roy, durant ce ministère,

Qui confirment le caractère

Que Dieu de ses célestes doigts

Imprime au sacré front des rois,

Avoit empraint sur son vizage 60 Un air si chrétien et si sage ,

Si beau , si modeste et si doux , us

Qu'il êtoit admiré de tous.

La Reine , ce parfait modelle

D'une tendresse maternelle , es Quand elle vid son cher Enfant

En cet apareil trionfant ,

Tout brillant de gloire et de charmes,

De plaizir en versa des larmes.

Monsieur, du mesme sang formé 70 Que ce Monarque bien-aimé,

Redoubla pour ce charmant frère n§

Son amitié vraye et sincère ,

Voyant sacrer Sa Majesté

Avec tant de solennité.

75 Son Eminence fut ravie

Plus qu'en aucun jour de sa vie i $0

De voir dans ce suprême honneur

Son illustre maître et seigneur,

Qu'il a jadis tenu luy -mesme 80 Sur les sacrez fonts de baptesme.

La belle proze , les beaux vers, t»;

La rare douceur des concerts ,

Les canons , foudres de la guerre ,

Qui firent trembler ciel et terre,

— Juin 1654.

Célébrèrent à qui mieux-mieux Ce jour grand , ce jour glorieux ; Quantité de mets délectables Furent mis sur diverses tables, Où nosseigneurs les ducs et pairs En de beaux grands verres bien dans, Sans 6ter leur robe ducale , Burent à la santé royale ; Et messieurs les prélats aussy, Qui n'avoient lors d'autre soucy, Avec leurs mitres et leurs crosses, Que de boire comme à des noces; Mesmes, pour fêtoyer ce jour, Les belles, dit-on, de la Cour, Bûvans de douces limonades (Car le vin les eût fait malades) , Tour-à-tour, chacune en son rang, Tant le teint brun que le teint blanc, Tant la simple que la sçavante.

Tant la dame aue la suivante, Tant Philis, Cloris, que Margo, Se réjouirent à gogo.

Ce qu'icy débite ma veine N'est pas de science certdne :

Je fus , pour aller sur les lieux, Trop peu favorizé des Dieux; Mais ae cette feste éclatante Les merveilles par-tout on chante, Si bien que j'en parle aujourd'huy Sur le raport et toy d'autruy.

J'avois, dans quelque précédente, Dit que ma Muze, étant absente De l'auguste sacre susdit (Faute de faveur et crédit) , Je n'en ferois plus de remarque; Mais quand la gloire du Monarque A mes yeux se vient prézenter, Soudain je me laisse emporter, Tant elle est ravissante et belle, Au dézir de discourir d'elle.

Ainsi , de ce sacre royal J'écris encor, donc, bien ou mal.

Certes , ceux qui de Reims reviennent, Tant d'excellens propos en tiennent En tout logis , rué et quartier, Ou'il faudroit un volume entier, Plus gros que les Métamorfozes, Pour écrire ces belles chozes ; Je croy pourtant qu'on les verra Et que l'on les imprimera, Pour semer par-tout cette joye :

Cher lecteur, donc, je t'y renvoyé.

Le lendemain de ce beau jour, Ce Monarque, et toute sa Cour,

Juin 1654. — Livre V. Lettre XXIII. -

A Saint Rémy fit un voyage 140 Avec un si nche équipage Qu'il surpassoit, en vérité , Celuy de la Majorité ; Jamais rien ne parut si leste. Renaudot vous dira le reste.

145 Messieurs les Génois , ce dit-on, Par le conseil de maint Caton , Autrement de maint politique, Pour le bien de leur république , Et montrer qu'ils ne sont pas mois ,

no Montrent les dents aux Espagnols; Et mesme , uzans de reprézaille , Ils ont saizi , vaille-que-vaille , Agissans en gens généreux, Quantité de vaisseaux sur eux,

155 Et quelque barque mal-menée Sur ronde Méditerranée.

, D'autres dizent qu'on est après , Par des médiateurs exprés , Pour remétre ces deux puissances

1*0 En de bonnes corespondances :

Je croy que dans peu l'on sçaura Si la choze est , fut ou sera.

On dit que monseigneur de Guize Part bien-tôt pour son entreprize,

165 Par le congé des Fleurs-de-us ; Mais si c'est à Neapolis, Ou bien vers les rives du Tage, Que s'adresse son grand voyage, Qui fait déjà trembler Madnt,

170 Ce secret passe mon esprit.

Cecy, seulement, puis-je écrire (Car je me le suis laissé dire\ Que , comme ce prince est galant Aussi-bien que brave et vaillant ,

17s Ses gens , son train , son équipage, Jusques mesmes au petit page, Sont lestes de telle façon Qu'on void bien qu'il ferait leçon, Touchant un apareil de guerre,

180 Aux plus grands héros de la terre.

Six jours après la Trinité , Un évesque assez regrété, Assavoir celuy de Valence, Prélat de bonne conscience, 185 Rendit son ame sainte à Dieu , Non pas icy, mais en un lieu De scituation fort gaye

Proche de Saint-Germain en Laye, Où , pour rétablir sa santé , 190 Ses amis l'a voient transporté;

Mais en vain, pour vivre, on s'écarte : Quand Fheure vient, il faut qu'on parte.

Lundy, des sergens et recors Voulans saizir un homme au corps ,

w Lequel se sauva de vitesse, Sa femme , faizant la diablesse , Avec des hurlemens et pleurs Se mit à crier : « Aux voleurs I »

Et s'emporta si fort (peut-être)

aoo Qu'elle tomba par la fenêtre, La teste et le cou se cassa, Et piteuzement trépassa.

Quelques voizins, la voyans morte, Enfoncèrent soudain la porte

*>f Pour se ruer sur les sergens , Qui sont aimez de peu de gens.

Lors un fils de ladite femme, De l'un d'entr'eux tirant la lame, Luy foura trois fois dans le corps

tio Et le mit au nombre des morts; Or, l'enfant qui fit ce massacre, Nommé Jean, Martin ou Fiacre, N'avoit qu'onze ans et treize jours Selon les plus communs discours ,

ai 5 Ce qui fit qu'en un si bas âge Chacun exalta son courage ; Mais pourtant la Justice vint, Au nombre de quinze ou de vingt , Qui luy mit la main sur l'épaule

220 Et le conduizit dans la geôle, Avec expresse intention D'informer de cette action.

Cette histoire que je raconte N'est pas un agréable conte ,

aaj Au contraire, on en est transy ; Mais, dût-on me blâmer icy, Dans ces vers pourtant je la range , D'autant qu'elle me semble étrange.

Princesse dont moy, simple auteur, a^o Suis le trés-constaîtt serviteur, C'est icy la fin de ma Lettre ; Mais je ne sçay quel datte y mettre, J'y rêve et j'en suis en soucy ; Hà ! je l'ay trouvé , le voicy :

2jj Ecrit au mois de juin, le treize, Trois jours auparavant le seize.

La Muze historique. —Juin 1654.

LETTRE VINGT-QUATRIÈME

Du [samedi] 20 Juin.

VAPOREUZE.

Comme les sujets oui font rire, Quand on les sçait plaizamraent dire, Sont plus apiaudis en ce tamps Que les discours plus importans, j Je croy tout-de-bon que l'ouvrage Où prezentement je m'engage, Pour qui j'ay la plume en la main , Et que vous recevrez demain A vôtre retour de la messe

10 (Du public ny de Vôtre Altesse) Ne sera pas beaucoup loué.

Car je ne sçay rien d'enjoué :

Faute de joyeuze matière Pour me donner un peu cariére,

15 Je ressens au cœur quelque ennuy, Et n'écrirois point aujourd'huy Si je croyois mon humeur lente; Mais vous n'en seriez pas contente.

L'excellent comte Pimentel,

*> Digne cPun renom immortel

Pour les grands talens qu'il possède, En retournant de la Suéde, N'ayant point passé par la Cour, Par Paris passa, l'autre-jour,

a) Où par l'ordre de l'Eminence On receut Sadite Excellence Dans le beau palais Mazarin, D'autant que vers les bords du Rhin, Quand par des projets ridicules

10 On exila ce fameux Jules, Ledit généreux Pimentel Le fétoya dans son hôtel, Bût avec luy dans mesme tasse, ' Le consola ae sa disgrâce,

H Et blâma la rigueur du Sort Qui le persécutoit si fort ; Mais la chance étant retournée Par une heureuze destinée, Ledit Cardinal, aujourd'huy,

40 Sçachant ce grand homme chez^luy, Dont les vertus sont sans-pareilles, L'a fait recevoir à merveilles,

Et pratiquer de son côté

Tout ce que l'Hospitalité 4j (Déesse aimable et débonnaire)

Pratique en tels cas d'ordinaire.

Le sieur Bidal, homme-d'honneur,

Noble baron et grand seigneur

En Pomeranie (ou je meure), jo Quoy que Paris soit sa demeure,

A pris, dans Vanves, le soucy

De le bien régaler aussy;

Et comme il est fort honorable,

Gracieux, obligeant, afable, n Cet Espagnol qu'on prize tant

S'en alla de luy fort contant.

Le noble évesché de Valance, Par les soins de Son Eminance, Est favorablement tombé -

60 Es mains de cet honnête abbé Que l'abbé de Conac on nomme, Qu'on tient par tout fort habile homme, Et singulièrement aimé De Conty, prince renommé,

<s Pour son esprit, pour son adresse, Et pour son bon sens et sagesse.

Quoy au'il soit jeune et peu barbu, Il est aéjà, dit-on, imbu De mainte doctrine et science,

70 Et prêche avec grande éloquence :

Or, puis que l'on le void monté En cette sainte dignité, De bonne grâce à luy donnée Dés sa vingt-et-septiéme année,

75 On croid, considérant cela, Qu'il n'en demeurera pas-là.

Coulon et monsieur de Fontrailles, Ayans humecté leurs entrailles, A ce que dizent les témoins, 80 De six pots de vin, pour le moins, Firent l'autre-jour maint outrage A des Feùillans faizans voyage Dans un coche party de Tours,

Juin 1654. — Livre

Et tindrent des sales discours tf A quelques dames sans réproche Etans aussi dans ledit coche; Ce qu'ayant sceu monsieur Gaston, Qui vit maintenant, ce dit-on, Aussi saintement qu'un apôtre, 90 Les envoya tous deux au peautre ; Oûy, mondit seigneur d'Orléans Leur cria : « Sortez de céans, Transportez ailleurs vos vizages.

Je vous croyois tous deux plus sages ; Est-ce ainsi, donc, qu'il faut agir?

Certes, vous me faites rougir.

Quoy ! piquer de brocards infâmes Des religieux et des femmes !

Les défroquer et mal-traiter !

100 Hâ, je ne puis le suporter.

Sortez de Blois, vous dis-je encore, Vôtre séjour le dés-honore. »

Si ce bruit est, ou non, certain, Je n'en lèverais pas la main ;

10) Mais de Son Altesse Royale La dévotion sans égale Est un cas si fort assuré Qu'il n'est de pas un ignoré.

On dit que de Coulonïa femme,

1 1« Comme fort prude et sage dame, A demandé, d'un cœur marry, Humble pardon pour son mary Ausdits Feûillans qu'ils défroquérent, Lesquels de bon cœur pardonnèrent.

1 r 5 C'est tout-de-bon que les Génois

Veulent endosser le harnois ,

Et manifester leurs courages

Pour tirer raizon des outrages

Dont maint oficier Castillan, tao Tant dans Naples, que dans Milan,

Par une rigueur tyrannique

Ont irité leur république;

Tous, d'un commun consentement,

Ont entrepris un armement 125 Pour pouvoir déclarer la guerre,

Tant sur la mer que sur la terre ;

Chacun acorde volontiers

De son bien le quart, ou le tiers,

Voire jusqu'à la moitié mesme, no Pour, avec un éfort extresme,

Se vanger de ces ennemis

Qui les ont en colère mis,

Et qui, mesmes, en font trofée.

Enfin leur bile est échaufée ; 13$ Et si messieurs les Espagnols,

Qui par des espèces de vols

Page 1