MALIGNE
Encor que Vôtre Altesse absante Rende ma Muze languissante , H faut pourtant rimer exprés Pour vous divertir loin ou prés ;
j Ou, si ce mot est sans enfaze, En diversifiant la fraze , De rimer il faut prendre soin Pour vous divertir prés ou loin ; Et bref, m'expliquant d'autre sorte,
ie Dautant que la verve m'emporte, Aux vers il faut m'assujetir Pour loin ou prés vous divertir.
Si ceux-cy que je vous envoyé En vous n'inspirent pas la joye,
ij Du moins vous en régalerez L'heureux climat où vous serez.
Quoy qu'ils ne soient pas d'un bon mal- Ils auront le bon-heur peut-être [tre , D'être trouvez un peu charmans
ao Par mes confrères les Normans :
Car pour ma Gazette , en province , Soit que je flate ou que je pince , On me dit souvent en nant Que c'est un mets assez friand. j
15 Monsieur le prélat de Narbonne ,
Qui pour avoir rame très-bonne
Est ae peu de gens égalé ,
Fut, l'autre-jour, fort régalé
Au Capkole de Toulouze io Par des Toulouzains plus de douze ,
Pour les ofices assidus
Au Languedoc par luy rendus.
En premier lieu , toute la ville
Luy fit réception civille ; jj Après cette réception,
Une grande colation Passant les festins de Lucolle, Quoy que jadis, sans foute noie, Il fût un des friands humains
40 De tout l'empire des Romains; Et pour honorer davantage Cet archévesque docte et sage, Les canons, trompettes, hautsè», Les concerts de luts et 4e voix,
4$ Les beaux vers et l'art oratoire Sacrifièrent à sa gloire, Avant et durant ce repas , Leur mélodie et leurs apas.
Mais touchant le feu d'artifice
50 Pozé sur un haut édifice, Le prélat ny les banqueteun N'en furent point les spectateurs:
Car certain gaillard, en colère Que sans luy l'on ftt bonne chère,
$1 Et se tenant fort offensé De ce au'on l'avoit repoussé De la chambre, jardin ou sale, Où se faizoit ledit régale, Mit le feu , par malice, au feu,
60 Qui tout soudain joua son jeu, Si bien aue presque les fuzées Etoient aéja toutes uzées Et les pétards foizoient grand brmt Qu'on n'êtoit pas encore au fruit.
es Ainsi , ce gahmt personnage, Soit qu'il fût fou , soit qu'il fût s#, Assez plaizamment se vengea; Mais il ne bût ny ne mangea.
De la grande éclipse ^^ 70 Qui dans quatre jours se doit »re,
Aoust 1654. — Livre V. Lettre XXXI.
Et oui rend maint esprit boum , Je n*ay point encor discouru.
Un cavalier, nommé La Roche , M'en faizoit l'autre jour reproche ; 7) Et comme aucun cas je ne fais Des vains et prétendus éfets De ce manquement écliptique , Il m'en croyoit presque hérétique.
Quantité de faibles esprits , 80 Dont n'est que trop rempiy Paris, En débitoient emmy les rues Des contes si plats et si grues, Qu'ils ne faizoïent , en bonne-foy, Aucune impression sur moy ; 8s Au contraire (je l'oze dire), J'en ètoufois presaue de rire.
Ce n'est pas que j'afecte fort De m'ériger en esprit fort ; Mail j'ay sceu d'un des doctes hommes 90 Du siècle où maintenant nous sommes, Assavoir monsieur Gassendy, De tous les scavans aplaudy, Que cette défaillance obscure N'est qu'un cours réglé de nature 95 Dans le cercle zodiacal, Qui n'opère ny bien ny mal.
Or est-il vray que le langage De ce sublime personnage, Dont l'esprit est trés-élevé ,
100 Doit être bien mieux aprouvé Et bien moins sujet à fallace Que celuy de la populace.
Leurs trés-ridicules discours Ont pourtant, à Paris, grand cours;
t*5 Chacun en dit sa râtelée, Autant de bond que de volée.
Mais ce que dans le temps prézent J'ay trouvé tout-à-fait plaizant , C'est qu'on m'a dit qu'un philozofe
no (Ou soy-dizant de cet êtoie) Qui se pique d'être latin , D'étudier soir et matin , Et d'avoir lu Cardan et Lipse , Y vend de l'onguent pour Véclipse.
1 f j L'autre jeudy, monsieur Housset , Lequel est, comme chacun sçait, Plein de bon sens et de cervelle, Et de prudence un vray modelle, Fut receu par monsieur Séguier,
iao Nôtre digne et grand chancelier (Du consentement des puissances) , Intendant nouveau des finances, Et ce trézorier sans-pareil
Entra ce jour-mesme au Conseil , i2$ Où de tout mon cœur je dézire Qu'il serve long-temps notre Sire.
Or est-il que ledit souhait Est par moy de très-bon cœur fait, Car je connois ce personnage i^o Pour être généreux et sage , Sans tache , sans défaut, sans si , Et son aimable espouze aussi , Qu'autrefois à Forges j'ay vue De mille doux charmes pourvue, t?t Et, bref, en un si noble état, Que j'en ay toujours fait état.
Un malin orage, dit-on, A dézolé tout un canton De la province de Bourgogne ,
140 Au grand regret de maint yvrogne.
Durant un tonnére bruyant , Avec maint éclair flamboyant , Il tomba de l'air, pesle mesle, Une si formidable gresle ,
14$ Que par champs, par monts et par vaux, Elle assoma gens et chevaux ; Mais le plus sensible dommage Fut le grand dégât ou ravage Qui s'ensuivit sur les raizins
I (o Des vignobles dreonvoizins,
Car, hélas ! ce malheur insigne Fera que du jus de la vigne Fort peu de vaisseaux seront plains :
Pauvres buveurs , que je vous plains !
I I j Vendredy , l'on me dit en ville
Que le jeune Trassy-Prouville , Qui commande les étrangers Et n'apréhende aucuns dangers, Rencontrant un convoi de poudre,
160 II fallut soudain en découdre.
Ils êtoient cinq cens cavaliers, Tant gend'armes que ruzeliers , Qui dans le camp d'Aras, grand-erre, Portoient munitions de guerre;
165 Ils êtoient forts et belliqueux, Mais il le rut encor plus au'etrx :
Car, par sa valeur et conduite , Il déconfit et mit en fuite Ces cinq cens ennemis du Roy,
170 Dont je lui sçay bon-gré , ma foy.
Quelques couriers, taux ou ridelles , Ont débité par leurs nouvelles Que l'empereur est trépassé ; Mais ce bruit par eux avancé ,
La Muze historiq.uk. — Aoust 1654.
Et qui couroh de rué en rué, N'est » je pense , qu'une bévue :
Car on mande ky de Francfort Que le roy des Romains est mort, Et non pas l'empereur son père , %u Et c'est le bruit où plus j'adhère.
Sténay, qui faizoh l'entendu , S'est à nous, ce dit-on , rendu , Et le commandant dans la place , Qui par une assez folle audace
185 Se nok de monsieur Fabert , Pour jamais la quite et la perd.
Ces demy-lunes , ces tenailles , Ces fossez , remparts et murailles , Ces cinq grands bastions afreux
1* Que pouvoient carder les moins preux. Et quinze cens nommes de guerre Qui se défendoient tant-que-tont Pour le conserver à Conaé, Ont enfin humblement cédé
19s Au bon-heur des armes royales, Et mesme aux vertus cardinales
Sui les ont mis en dézaroy ; âis qui peut rézister au Roy ?
Pour Aras j qui void dix provinces, joo Et je ne sçay combien de pnnces , Pour elle ayans les cœurs bien durs , Camper allentour de ses murs , Quoy que le grand Lion Belgique La menace d'un sort tragique , Et qu'outre les peuples Flamans, Des Danois et des Alemans, S'intéressans dans la querelle , Soient fièrement armez contr'elle , Bref, qu'elle soit dans le danger, sto On ne scauroit encor juger, Sinon d'une façon obscure , Quelle sera son avanture.
Selon les plus communs raports L'Espagne y fait tous ses éforts ; sis Mais si la noblesse de France, Qui se pique tant de vaillance , Ou si Pans et ses fauxbours
Dans un magnanime concours Et par un service de marque »*> Voûtaient assister leur monarque, Je gagerois bien mille sous Que l'Espagne auroit du dessous.
L'auguste et sçavante Christine, Pour être de nous plus voîzine
(Je i'ay sçeu de gens de crédit).
S'en vient à Spa , comme j'ay dit,
Et cette personne royale , En vigueur d'esprit sans égale, Aussi bien qu'en vivacité ,
tfo Ayant passé mainte cité,
Maint fleuve , valon et montjgne , Mainte vaste et larçe campagne, Maint château , maint village et bourg, Est déjà par deçà Hambourg.
sis Aux lieux où Sa Majesté passe On la reçoit de bonne-grâce; Bourgeois, communautez, seîgneun, Luy rendent d'extrêmes honneurs.
Pour moy, qui suis plan de tendres»
240 Pour les excellentes princesses Qui par leurs telles quatitez Sont d'icy-bas les dotez, Je fais des voeux pour le voyage De cette reyne illustre et sage:
245 Car, comme pardessus les jeux Elle a de rares dons* des oeux , De tout mon coeur j'honore keOe; Et , quoy qu'à comparaizon d'e&e Je ne vaille pas un fétu ,
ijo Je suis coiffé de sa vertu.
Agréable et charmante absente , Il faut abréger la prézente , Et je l'abrège de oon-coeur:
Car, lors qu'elle a trop de longueur, as* Quand je vais dans l'imprimerie, Mon galand d'imprimeur en crie.
J'ay compozé ce mien discouis Avant la Samt-Laurens deux jouis.
Aoust 1654. — Livre V. Lettre XXXII.
LETTRE TRENTE-DEUXIÈME
Du [samedi] 1 5 Aoust.