‹ La muze historique;Chapitre 215 sur 221 · LESTE · texte numérisé non relu

LESTE

Princesse illustre , fille aimable , Dont la personne in-estimable Vaut pluzieurs millions d'êcus , Ayant quité Rotomagus

5 (Où de belle et bonne manière Vous avez tenu cour pléniére), Puis passé maints chemins poudreux, Vous êtes maintenant à Dreux, Séjour des anciens druides ;

10 Mais ces vers , rudes ou fluides, Une heure après vôtre lever Ne vous iront point-là trouver; Pour cela point je ne m'empresse , Car j'espère que Vôtre Altesse ,

ij Qui reviendra, dit-on, demain, Les verra de ma propre main.

Le Roy, changeant sa rézidence, Partit en grande diligence • (Non sans laisser Paris en dudl), 10 Mercredy dernier, pour Nantuéil, Fort belle maizon (mais champêtre) De monsieur de Schonberg, mon maître.

Je crov qu'il n'y fit qu'un repas ; Puis if continua ses pas as Droit à Soissons , puis à la Fére ; Mais de savoir pour quelle afaire , Fût-on plus prudent que Nestor, Peu de gens le sçavent encor.

La mesme et propre matinée jo Au départ du Roy destinée , Je fus tout exprés sur le lieu Pour essayer de dire adieu, Avec afection loyale, A toute la Maison royale; jj Mais, par un concours merveilleux, Tant d'honorables cordons-bleus , Tant de députez de provinces , Tant de grands seigneurs , tant de princes , Tant d'habits courts, tant d'habits longs,

40 Tant d'agréables cotillons,

Tant d'hommes sçavans, tant d'ignares, Tant de bourgeois, tant d'esprits rare, Tant d'ambassadeurs , tant d'agens, Et, bref, tant de diverses cens, Soit blondins , soit de couleur brane, Dont la foule êtoit importune, Ayans mesme dessein que moy, Entouroient si bien Reine et Roy, Que je ne pus , dans ce rencontre, De ma face leur faire montre, Ny de la bouche ny des yeux Leur faire les moindres adieux.

Moy qui pour eux ay le cœur tendre, Ce devoir je n'ay pu leur rendre; n Toutefois , après leur départ, En voicy dont je leur fais part.

Adieu , Roy dont le nom galope Par tous les climats de l'Europe; Adieu, Monarque sans-pareil, 60 De la Cour le premier soleil; Adieu , Louis nôtre cher Sire !

Passionément je dézire, 0 Souverain des plus parfaits!

Que le voyage que tu fais is Pour la gloire de ta couronne De nouveaux lauriers t'environne.

Adieu, Reine au cœur trés-bunuffi.

Dont l'ivoirine et belle main Daigne accepter chaque semaine 70 Des vers oui partent de ma reine ! Touchant les vœux qu'incessamment Vous adressez au firmament De la bouche et de la pensée, Soyez- vous toujours exaucée !

7 $ Adieu , Philippe-de-Bourbon , Fils de France charmant et bon, Prince à qui l'on doit tout homma?.

Dont je ne pus voir le vizage Quand vous fûtes prêt à partir!

80 Puissiez-vous bien vous divertir!

Septembre 1654. — Livre V. Lettre XXXVIII.

Adieu, parain de nôtre Hercules, Grand cardinal , illustre Jules , Dont les conseils et les travaux Témoignent bien ce que tu vaux!

Ç 8; Ton zélé et ta rare constance, Agissans toujours pour la France , Me font prévoir qu'à l'avenir Tout le. peuple te va bénir, Puis-que tes soucis et tes veilles

90 Ne produizent que des merveilles.

Adieu , vizages embellis D'oeillets, de rozes et de lis , £ Délices des yeux et des âmes , - Princesses, damoizelles, dames,

91 Dont pluzîeurs (sans dire combien) Sçavent que je les aime bien !

",: Adieu le cercle , adieu l'estrade ,

~': Adieu la chambre à balustrade,

Adieu les braves et les preux , ... 100 Adieu les amis généreux, ".. Dignes quazi qu'on les adore , ~ Car certes il en est encore ,

Et, quoy qu'ilssoientfortpeu communs,

J'en connois pourtant quelques-uns.

105 Adieu, gens de grandes afaires,

Intriguans , aeens , secrétaires , ' Adieu, les nobles courtizans ,

Tant les boums que les plaizans ;

Adieu , gens nouris d'espérances , no Adieu , faizeurs de reverances,

Eternels donneurs de bon-jour ;

Enfin, adieu toute la Cour.

: Le Roy, d'humeur douce et civile,

Avant que quiter cette ville, 1 1 { Le duc de Joyeuze alla voir,

Témoignant tout-à-fait d'avoir

Pour sa maladie et faiblesse

Une véritable tristesse.

Il fut, avant Sa Majesté, 120 De la Reine aussi vizité,

Qui par un obligeant langage

Ticna de luy donner courage ,

Et montra grande afliction

De son indispozition.

125 Certes ,-bien des gens sont en trance

Four la déplorable soufrance

De cet illustre général;

On ne conoh pas bien son mal,

Et l'on ne sçait encor qu'en dire, 1 }o Sinon que toujours il empire.

Par des bruits que l'on croid certains, On tient que les Napolitains,

Tant le peuple aue la noblesse , Tant les vieillards que la jeunesse,

ijj Tant les marchands aue les bandis, Paroissent tous fort ébaudis Pour l'aproche du duc de Guize, Laquelle plus on ne déguize ; De sorte que le Viceroy

140 En est, dit-on, en tel éfroy, Qu'il voudroit bien être en Castille Avéques toute sa famille , Et que le Diable eût emporté Ladite viceroy auté.

uj J'ay vu dans les lettres gasconnes Qu'à Bordeaux deux nobles personnes, En s'aimans cordialement , Ont contracté le sacrement Qui les cœurs pour jamais engage ,

ijo (?ëst assavoir le mariage.

L'un est monsieur de Lestonac , L'autre l'aimable de Pontac , Tous deux personnes importantes, Tous deux de races éclatantes ,

îjj Tous deux ayans dans leur maizon Des vertus et biens à foizon ; Enfin, les susdites parties Sont trés-dignement assorties ; Dudit Lestonac les parans

160 Ont tenu d'honorables rangs, Maint prézident fut son ancêtre, Et sa femme a la gloire d'être De l'illustre maizon de Tous, Gens d'honneur estimez de tous.

iéf Monsieur le maréchal d'Etrée , Un des grands de cette contrée , Avec un cœur ferme et hardy.

Se fit sonder, dit-on , jeudy 5 Et, sçachant que c'étoit la pierre

170 Qui luy livroit une âpre guerre Dont rien ne le peut soulaeer, Sans craindre douleur ny danger, Il se résout, vaille-que-vaille,

* Au cruel tourment ae la taille ,

17J Tout octogénaire qu'il est.

Dieu l'assiste bien, s'il luy plaît !

Mardy, si j'ay bonne mémoire , On raconta pour une histoire Un assez admirable cas 180 De la belle et blanche Brancas.

Un des soirs de l'autre-semaine , Environ six tireurs de laine, Et que l'on peut nommer encor

Tireurs <fareent, de soye et d'or, De perles , de joyaux , de bagues , Tous armez de tranchantes dagues, De fuzils et de mousquetons, Qui sont de dangereux bâtons, Dans son carosse Pinvestirent, La menacèrent fort et mirent (Semblans avoir mauvais dessein) Leurs poignards contre son beau sein , Dizans, avec grande arogance :

« Ça , çà , la vie ou la finance , Dépêchez , ventre ! tête ! mort ! »

La belle , sans s'étonner fort , Leur dit à-peu-prés ces paroles :

« Messieurs , je n'ay point de pistoles , Argent, diamant ny bijou ,

joo D'autant que monseigneur d'Anjou M'en vient de gagner, ou je meure, Plus de quatre-vingts tout-à-Pheure.

Je n'ay nen à l'heure qu'il-est ; Mais capitulons, s'il vous plaît:

ao j Qu'un de vous chez moy demain vienne, Et je jure , foy de crêtienne , Oùy, Messieurs , je jure encor, De luy donner vingt loùis-d'or, Et voua ma montre pour gage. »

no Les filoux, oyans ce langage Au bezoin par elle énoncé Et d'un ton charmant prononcé , Abandonnèrent cette proye, Dont la dame eut bien de la joye,

— Octobre 1654.

Et laissèrent en liberté Ce rare trézor de beauté , Qui peut par ses yeux pleins de fiâmes Ravir celles de dix mille âmes.

Mais le lendemain , un des leurs , C'est-à-dire un desdits voleurs, Sans redouter nul mal-encontre, En reportant ladite montre Entre ses mains il luy fut mis Ce aue la dame avoit promis.

Quelques grands qui là se trouvères L/interrogérent , le pressèrent, Dont le galand s'éfaroucha ; Mais la noble dame empêcha Le bruit, la noize et le tumulte, Et qu'on luy fit le moindre msuhe; Aucun page ne le bâtit, Et , bref, du logis il sortit Avec toutes ses deux oreilles, Dont il fut joyeux à merveilles.

Princesse dont de jour en jour Nous atendons l'heureux retour, Voilà mon épître achevée; Et quand vous serez arivée, Je prendray soin après-dîner Moy-mesme de vous la donner.

Ecrit , sans menterie aucune, Le jour d'après la pleine lune.

LETTRE TRENTE-NEUVIÈME

Du [samedi] 3 Octobre.

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