MÉNAGÈRE
Excellente et rare personne , A qui deux mille fois je donne, Cependant que Pan fait son cours,
5 Plus de rimes que de bon-jours , J'ay Quelque tort , je le confesse , De n'avoir pas vu vôtre Altesse Depuis son retour en ce lieu, Mais, 6 Princesse , au nom de Dieu , Pardonnez à ma triste Muze ,
10 A qui mes maux servent d'excuze.
Pour vous dire la vérité , Je n'ay pas beaucoup de santé ; Toutefois, quoy qu'A en arive , Je vais vous foire une missive.
15 Avec l'agrément de la Cour, Cet admirable objet d'amour, Cette parfaite créature Dont admirable est la structure Depuis le chef jusqu'au talon,
m La duchesse deChàtillon, Par st% apas si bien connue , Est depuis huit jours revenue Dans Paris, la grande cité, Séjour de mainte autre beauté.
ij Lorsqu'elle ariva dans le Louvre Où cent beaux objets on découvre, Tout soudain ses charmes vainqueurs Trionférent de bien des cœurs; Et quand le Rot la vid paraître ,
jo II sentit , ce dit-on , renaître Le second feu qui l'enflâma Lors que cette belle il aima.
Je dis second , car la première Dont il adora la lumière
îj Par un doux et chaste transport, Ce fut la divine Hautefort.
Enfin, cette veuve charmante Dont icy le retour je chante, Fut vue avec tant de bonté
40 De l'une et l'autre Majesté ,
De Monsieur et de l'Emmence, Que, selon l'humaine aparcnee, Ladite dame, dézormais, Sera mieux en Cour que jamais.
4j Mesmes , la voyant iwnoé, Chacun de croire continue (Et je croy mesroe aussi cela) Qu'on n'en demeurera pas-là, Et qu'auprès du Porte-Couronne,
50 Dont l'âme est à belle et si borne, Avant qu'un an ah faut son tour, On verra quelque grand retour.
La Cité-de-Dicu, ce beau Gvre Où l'on aprend si bien à vivre ,
s s Compozé jadis en latin Par feu monsieur saint Augustin, Fut d'une excellente manière, Ces jours passezj, mis en lumen Chez cet imprimeur de renom
60 Qui Pierre le Périt a nom.
Celuy qui ce divin ouvrage A traduit en nôtre langage Est un esprit fort estimé , Monsieur de Cériziers nommé,
*s Dont la plume a de l'élégance Autant qu'autre plume de France, Leaud a si bien réûssr Au livre dont je parle icy, Que la pureté de sa fraze
70 Ravit quelquefois en extaze ; Et non seulement tout docteur Peut profiter dans cet auteur, Mais le sexe mesmes des dames, Où l'on void tant de belles mes.
7$ En lizant atentivement, Peut, dans ce volume charmant, En cent rares chozes fertile, Trouver l'agréable et l'utile.
Sarazin , cet aimable esprit
Décembre 16)4— Livre V. Lettre XLVIll.
80 Dont l'on voit maint sublime écrit, Est à Pézenas si malade Qu'il n'uze plus que de panade ; D'une fièvre les chauds accez L'abatent avec tant d'excez
8$ Qu'on croit que sa fin est venue Si son ardeur ne diminue.
Maître Apollon au poil doré, Qui jadis étiez adoré Des médecins et des poètes,
90 Qui passoient pour vos interprêtes, Comme poète et médecin , Sauvez-nous monsieur Sarazin; Car, .enfin , ce seroit dommage De voir périr un personnage
9S Qui par vôtre art a mérité Le beau don d'immortalité.
A moy, qui suis rimeur burlesque, ■ On a dit que monsieur de Fiesque, Non pas le comte , mais l'abbé , 100 Sous la Parque avoit sucombé; Il ètoit homme de ruelle, Avoit l'âme assez bonne et belle , Et tenoit de plaizans propos :
Dieu méte son ame en repos.
iof On avoit contre la Bassée Insigne trahison brassée ; Mais des mal-heureux comploteurs, Ou, si l'on veut, conspirateurs, On a , par prudence et cautelle,
no Découvert la trame infidelle ; Et Broîlle , en l'absence duquel On avoit fiait un dessein tel , S'en va , dit-on , en diligence, Pour arêier intelligence ,
1 1 5 Et faire châtier les gens
Qui s'en sont rendus les agens.
Enfin, monsieur le duc de Guize, Ce m'a dit un homme d'égUze, Après avoir assez souvent
110 Soufert les caprices du vent, Afin de commencer sa guerre A quité la mer et pris terre Avec tout son noble armement , Contenant , par dénombrement ,
m Des gens six mil trois cents quarante, Qui sont, dit-on, auprès d'Otrante, Bien rézolus de faire essay; Et voilà tout ce que j'en sçay.
Jeudy, la Majesté Royale ,
130 Sur le soir, dans la grande sale (Mais c'est des Gardes que j'entens), Dansa le beau balet du Temps.
En ce lieu , sa grâce ordinére, Et celle de Monsieur, son frère,
■ h Ces deux chers favoris des Cieux, Charmèrent plus de cent beaux yeux, Qui par leurs brillantes prunelles ■Efeçoient l'éclat des chandelles.
Sous des habillemens divers,
140 De gaze et de clinquant couvers, Illec, les siècles, les années, Los mois , semaines et journées, Heures, minutes et momans, Avec de jolis mouvemans
145 Marquèrent à pas et mézures Quantité de rares figures.
Cerés la blonde et Neptunus, Zéphir, Uranus, Vulcanus, Les temps, les planettes errantes,
150 Les auatre saizons diférantes, Astrologues et colporteurs , Qui, la plus-part , sont grandsmenteurs ; Les quatre élemens, les quatre âges, Vêtus comme des personnages,
1 5$ En cet agréable balet Dansèrent aussi leur rollet, Entre lesquels nôtre Monarque , Où l'on void toujours quelque marque Que d'apas il est un trézor,
160 Reprézentoit le siècle d'or :
Chère espérance, heureux prézage De révoir un jour ce bel âge Durant le règne florissant D'un Roy si sage et si puissant.
165 Deux récits , charmans à merveilles, Ravirent toutes les oreilles :
Et, bref, pour ne rien oublier De ce que j'en puis publier, Des danseurs de fameuze race
170 On admira la bonne grâce , L'air galant , la noble action ; Et ceux d'autre condition , Etans en cet art passez maîtres , En tirèrent fort bien leurs guêtres ,
175 Sur-tout quatre petits garçons, Qui sçavoient fort bien leurs leçons, Et quatre si jeunes pucelles Que la plus géante d'entr'elles N'a pas encore (foy d'auteur)
ite Deux niés acomplis de hauteur Enftn la très-belle assemblée D'extrêmes plaizirs fut comblée ; Et , certes , monsieur Hesselin
La Ifuzi historique. —Décembre 1654.
A de l'esprit, et du plus fin,
iSf D'inventer tant d'aimables choies, Qui valent des Métamorfozes , Et dont il sort avec honneur, En servant le Roy son seigneur.
Villequier, de sa propre grâce,
190 Me donna fort honnête place Prés de certaines gens, ma-foy, Valans mille fois mieux que raoy, Et qui , par leur sens et prudence , Sont estimez de l'Eminence.
t9f Or, comme amitié toûiour j'ay Envers ceux qui m'ont obligé (C'est-là mon mstinc de nature) , Brave Villequier, je te jure De parler de toy quelque-jour ;
200 Quand ton mente et ton amour T'auront soumis la belle Aurore, Que ton cœur généreux adore, Iren écrire un peu je pretens, Mais il n'est pas encore temps.
20s Enfin , pour achever l'histoire; Ayant, sans manger ny sans boire, Eté patiemment assis Des heures du moins cinq ou six , Je m'en allay droit en ma chambre,
210 Où , sans uzer de musq ny d'ambre , Je me fortifiay le cœur De ceste excellente liqueur, De toutes les liqueurs Petite, Que l'unique Régnier débite,
De ce précieux hipocras Bon pour les maigres et les gris, Bon pour Monsieur et pour Madae, Qui réjouit le corps et rame, Et dont il en vend à la Cour Des trente bouteilles par jour.
Si je parie dans mon ouvrage De cet exquis et grand brûvage, C'est avec juste raizon , car H me semble un divin nectar; Je ne suis nulement yvrogne, Quoy aue j'en aye un peu la trogne, Mais d'un jus rare et bien choizy.
J'en suis friand en aamoizy.
Je n'en puis plus, j'ay la main goonk, Et ce n'est ny feinte , ny bourde , Il est tard , la nmt va venir; Mais, Princesse, avant que finir, Je diray que vôtre cher père, Qui , par sa vertu qu'on révère, Mérite un renom immortel, Est atendu dans son hfod , Dont assurément Vostre Atteste Ressent au cœur grande allégresse:
Vous ne l'aimez pas pourra pea, Et j'en métrois la marnant».
Fait de Saint-Nicolas la veille, Dans Paris, et non dans Manefe.
LETTRE QUARANTE-NEUVIÈME
Du [samedi] 12 Décembre.
SÉRÉNB.
Race du sang Orléannois , Pour qui , depuis quatre ans neuf mois, J'ay quantité de bienveillance, Encor qu'aujourdtiuy je balance,
$ Avec un peu d'infirmité , Entre maladie et santé (Ce qui me lhagrine et me fiche) , Il faut toutefois que je tâche De vous continuer mes soins
io Jusqu'à deux cens vers, plus ou moins.
Pour montrer que Dieu Èfome Les desseins de monsieur d* Gaze, Il a, par un bellique éfort, Déjà pris un assez bon port,
»* Que, selon les lettres de Rome, Le fort de Castel-Mare on noon*, De Naples seulement distant De quinze mille, encor pas tant»
C'est-à-dire quatre ou anq lieu*
*> Un homme ayant des chausses We»>
Décembre 1654. — Livre V. Lsttr* XLIX.
L'a fait sans doute parvenir.
Dimanche assez tard, chez le Roy, Me l'assura jurant sa-foy, Et que la pnze de la place Choquoh noblesse et populace ,
ij Lesquels sont, par ce hardy coup , Incommodez, dit-on, beaucoup.
Neuf cens d'Espagnole naissance , S'étans à faire rézistance Assez long-temps évertuez ,
io Y furent soumis ou tuez.
Partout Paris on solennize La gloire de monsieur de Guize, Et de ses braves chefs aussy, Pour avoir si bien réûssy
15 En cette entreprize guerrière ; Entr'aimes, les Plessis-Béliére , De Foleville et Valavoir, Firent un merveilleux devoir:
Valavoir. aidant au possible,
40 Poussé d'une audace invincible , Digne de quelque beau romant , Avec trente hommes seulemant, Brûlant du dézir de combatre , En força deux cens trente-et-quatre
4j Le vaillant sieur de Bellefond, Comme-moy Normand du fin fond , Eut , pour marque de son courage , Une playe au bas du vizage.
Outre ceux cy-dessus nommez,
so Doivent encore être estimez Quantité d'oficiers de guerre , Courageux sur mer et sur terre , Remarquez sur l'original , Et tous choizis du Cardinal.
5 $ Comme l'inexorable Parque N'épargne empereur ny monarque, Ny Pierre, ny Jean, ny Simon, Izac, David, ny Salomon, Cézar, Scipion , ny Pompée,
éo Ny docteur, ny porteur a'épée , Tout étant sujet à ses loix, Le quatorze au dernier mois, De monseigneur Jules le père , D'âge à peu-prés octogénére ,
4$ Et l'un des plus sages humains, Qui vécût parmy les Romains , Par l'ordonnance de Nature, Fatale à toute créature (Comme je l'ajr reprézenté),
70 Echangea la sainte cité En la Hiéruzalem céleste , Où sa piété manifeste , Qui de tous le faizoit bénir,
75 Quand Jules le sceut , par un homme Qu'on envoyoh exprés de Rome, Quoy que son magnifique cœur Ait toujours montré sa vigueur Contre les assauts que l'Envie
so A suscitez contre sa vie , Ayant parmy sa fermeté Un merveilleux fond de bonté, Il ne pût ce trépas aprendre Sans paraître tout-à-fait tendre.
85 Qui par amour, oui par devoir, Tous les plus grands ('allèrent voir, Pour se condouloir de la perte Qu'en ce bon père il a souferte* C'est une franche vérité
90 Qu'à Rome on l'a fort régrété :
Tout personnage de mérite En mourant le regret excite ; Je ne doute point qu'il n'ait eu Grand esprit et grande vertu ,
95 Lumière, jugement;, constance, Et vraye amitié pour la France , Dont à Rome il êtoit l'apuy, Et je croy tout cela de luy, Si seulement je considère
100 Celuy dont il êtoit le père :
C'est là mon grand raizonnement , Et l'on s'abuze rarement Quand on juge, en personne sage, De l'ouvrier par son ouvrage.
105 Un bruit est épandu , dit-on , Dans maint pais et maint canton, Par des lettres de Varsovie , Que le grand duc de Moscovie Par de victorieux éforts
no A mis à bas tous roides morts Des Polonois quarante mille :
Las ! on le dit en cette ville , Et que, mesmes, leur vaillant roy, Compris en ce grand dézaroy,
115 A mainte blessure mortelle.
Plaize à Dieu que cette nouvelle Ne soit qu'un raport mensonger Inventé par quelque étranger; Car si par un sort lamentable
iso Elle se trouvoit véritable, Il faudrait plaindre amèrement La disgrâce, l'ètonnement, Les pertes , les douleurs , les peines, D'une des plus aimables reines
125 Qui, par son mérite et beauté, Se soit aquis la royauté.
176 La Muzg historique. — Décembre 1654.
Je pense que ce bruit tragique Est faux, trompeur et chimérique ; Car je vien toutprézentement 130 De voir avec contentement
Sue dedans la Gazette en.proze ne s'en dit aucune choze , Mais bien qu'on a pris Smolensko , Quoy qu'on y vécût à gogo.
1 } j Autre bruit icy persévère ,
Que le Pape, autrement Saint-Pére, Par ses vieux ans débilité, Ne jouit que d'une santé Languissante et mal assurée ,
140 Et qu'on craint son peu de durée.
Monseigneur le prince Thomas, Vêtu de velours ou damas , Avec assez noble équipage, Commença raardy son voyage,
14s Et tira du côté d'amont, C'est-à-dire vers le Piémont, Où l'on l'atend en grande joye En la belle cour de Savoye.
Mais de sçavoir précizément
1 jo Le motif de son partement , Ce qu'il va proçozer ou faire, Pour quel dessein, pour quel afaire, Mon esprit n'est pas assez fin :
Mais c'est du moins à bonne-fin ,
1 j $ Car je sçay qu'il afectionne De tout son cœur nôtre couronne.
Le fils de monsieur le Télier,
Par un octroy particulier,
A la survivance du père 160 En la charge de secrétaire
(Secrétaire d'Etat, s'entend),
Dont je croy qu'il est fort content.
Cette charge est laborieuze,
Mais elle est belle et glorieuze , 165 Et faut un grand entendement
Pour y réussir dignement.
Je connois fort peu ce sage homme,
Dont on dit du bien jusqu'à Rome;
Mais comme il fut persécuté 170 Autrefois pour la royauté
(J'entens icy parler du père),
J'aprouve fort son ministère ;
Car j'aime extrêmement, ma-foy,
Tous ceux qui sont loyaux au Roy.
i7t Monsieur le grand duc de Florence, Ayant du respec pour la France,
Ne prend pas trop les iméite Du seignenr carctipal de Rets.
Il s'assùroit fort sur ce prince;
180 Mais , arivant dans sa province , Il trouva au'il ètoit déceu , Car il fut froidement receu.
Cela le fit partir pour Rome, Assez triste et pensif; mais comme
i8( Il aprochoit de la ché, Il luy vint certain député , Envoyé du sacré colége, Qui , loin de mener un cortège Pour le conduire avec honneur,
190 Luy dit ainsi : « Mon bon seigneur, Quoy que je ne sois pas fort brave, Je vien , de la part du conclave , Vous dire de n'avancer pas, Ains que tourniez ailleurs vos pas.
19s Retirez-vous, luy dit cet homme, Dans un autre évêché aue Rome.
On vous doit bien quelques respects, Mais vous venez de lieux suspects. »
Je n'ay pas bien apris le reste,
100 Et si c'êtoit Espagne ou peste Qui cauzoient la suspition , Car on n'en fait pas mention.
Mademoizelle de la Bare, Qui passe ou du moins couuecaie,
10$ Par la douceur de ses accens, Les chantres les plus ravissans, Ayant chez l'illustre Cristioe Fait admirer sa voix divine, Et pluzieurs fois remply sa cour
110 D'admiration et d'amour, Et mesme été récompensée, Louée, aimée et caressée, Avec une extrême bonté, Mille fois de Sa Majesté,
11 $ Voyant que cette reine sage Ne vouloit plus tenir ménage, Elle a fait rétraite , d'abord , Chez une autre reine du Nord, Assavoir la reine Danoize,
120 Civile, obligeante, courtoize, Et dont les mérites divers Sont prizez par tout l'univers : Cette reine charmante et belle A tant d'afection pour elle,
32s Que dans cette agréable cour EDe fera quelque séjour.
Quand, parun soitpournousbaibne, Cette aimable et belle La-Bare, Au regret de maints beaux esprits,
Décembre 1654. — Livre V. Lettre L.
Préféra te Nord à Paris,
Avec un sincère langage
Je pariay d'elle en mon ouvrage ;
Et , comme la rare vertu
Dont son esprit est revêtu
Fait que constamment je l'honore,
J'en parie volontiers encore.
Comme j'êtois un peu-transy
Lors-que j'aj commencé cecy, Cette mienne Epttre, ou Gazette , 140 Est sérieuze, et non folette ; Mais telle qu'elle est , la vorfà, Chère Princesse, acceptez-la.
Fat, sans quiter ny feu ny chambre, Le douze du mois de Novambre.
LETTRE CINQUANTIÈME
Du [samedi] 19 Décembre.