‹ La muze historique;Chapitre 30 sur 221 · Mademoiselle · texte numérisé non relu

Mademoiselle

Octobre 1650. — Livre I. Lettre XXL

Je ne dis cecy qu'en passant , Car le cas n'est pas trop récent, Puis que cette histoire in-humaine «o Faizoït bruit dés l'autre semaine , Et que mon pauvre entendement L'oublia, je ne sçay comment.

La Brégis, cette aimable brune Dont la pice n'est pas commune

6$ Et dont l'œil est si triomfant , Sentant qu'elle est grosse d'enfant, Peste contre la destinée Et contre messire Hymenée De se voir réduite à ce point ,

70 Qui de tout temps ne luy plaît point , Non pas pour les maux et foiblesses Qui suivent souvent les grossesses , Mais c'est qu'en bonne vérité , Cela fait tort àsa beauté :

7j Car c'est chose un peu bien nouvelle Que d'être grosse et d'êtœ belle [Le teint perd tout son agrément, Et la taille semblablement].

L'oncle du marquis de Leuville,

to Mardy, mourut en cette ville.

H êtoit commandeur Mattois, Par conséquent un peu matois ; Il alloit au marché luy-mesme Tant en chaînage qu'en caresme.

81 Mais portoit-il sous son manteau, Soit que le temps fût laid ou beau , Son pain, son fruit et sa viande?

S'il les poitoit? Belle demande !

Quoiqu'il fût noble et vray Monsieur,

90 Luy-mesme êtoit son pourvoyeur, Et personne ne pouvoit croire , Quand il partit pour purgatoire , Sçachant comme il avoit vécu, Qu'il eût vaillant un quart-d'écu.

9i Toutefois, dessous sa chemize Une ceinture il avoit mize, Où l'on trouva, comme untrézor, Plus de trois mille écus en or, Dont ledit marquis de Leuville

100 (N'en avouant pourtant que mille) S'est franchement acommodé , Ainsi que d'un beau coup de dé.

[Si j'entreprens icy d'écrire Ce conte propre à faire rire,

105 Le susdit manchot son neveu, Quoyque ce sort sans son aveu, Ne s'en mettra point en furie, Car il entend trop raillerie.]

Enfin, après pluzieurs faux bruits no Anoncez par gens mal-instruits, La paix de Bordeaux est venue, Et Paris n'a ny coin ny rue , Places, marchez ny carefours, Tant en la ville qu'aux faux-bours, 115 Où le colporteur, hors d'aleine, Ne l'ait criée à gorge pleine.

Mais on n'est pas fort satisfait De ce traité que l'on a fait; On a beau prendre des bézicles tao Pour en éplucher les articles, On n'y voit ny place ny rang Pour messieurs les princes du sang.

Pour eux on avoit tait la guerre, tl Remué le ciel et la terre, 125 Et les Marsillacs et Bouillons Ont donc en vain été brouillons, Puis qu'à leur grande ignominie La disgrâce n'est point finie Des trois prizonniers innocens. .

130 Cela me fait perdre le sens, Et je proteste, en conscience, Que j'enrage lorsque j'y pense.

Le sieur marquis de Richelieu, Blessé des traits du petit-Dieu

ijj Que sire Cupidon l'on nomme , A promis, foy de gentil-homme, A la belle de Saint-Maigrin De ne hanter plus le lutrin, Et quiter la cléricature ;

140 Et que, si cette créature

Veut bien luy toucher dans la main, Il l'épouzera dés demain , Ayant dessein , en cette afoire , D'imiter monseigneur son frère ,

145 Et d'amplifier le romant; Et cela s'apelle autremant , Selon les septante interprètes, Se marier par amouretes.

Mademoizelle, à ce qu'on dit, 150 Voulant maintenir son crédit, Et témoigner par quelques marques Qu'elle est du beau sangdes monarques, Donna, l'autre soir, aux flambeaux, Le bal aux dames de Bordeaux , 1 5 5 Qui , pour montrer leur braverie , Portoient robes en broderie, Non d'argent, de perles, ny d'or, Mais de jets plus brillant encor ; De vin on y Dût mainte pipe , 160 On y joua grande Guempe ,

La Muze historique. —Octobre i6fd.

.éj

On y chanta divers motets»

Et l'on dansa les Tricotets.

Guerchy, plaizante et joviale, Ecrit à l'Altesse Royale Qu'elle voudrait que son daufin Eut le bon-heur df&

l'être blondin , Et que, si madame Nature L'a pourvu de cette teinture , Elle aura pour luy la moitié

170 Plus de douceur et d'amitié;

Que Dieu ne l'a fait naître au monde Que pour chérir la couleur blonde , Et qu'elle n'aime les doublons Que d'autant qu'ils sont beaux et blonds.

17J J'ay lu dans les Métamorfozes Qu'amour s'acrolt de toutes chozes , C'est pourquoy de Jars, son amant, Prenant part à ce complimant, A , depuis , aimé sa maîtresse

180 Avec cent fois plus de tendresse;* Mais c'est sans songer, le pauvret r Que le sieur comte de Moret, Dont il a du moins trois fois l'âge r Est comme luy blond personnage ,

18 $ Etque la jeunesse, tofijouvs, L'emporte en matières d'amours.

Princesse jeune, blanche et blonde, C'est donc ainsi que va le monde; Ce sont donc icy, pour ce jour, 190 La pluspart des bruits de la cour. Si je n'ay traité la matière D'une assez plaizante manière, J'espère , avec l'aide des dieux , Qu'une autre fois je feray mieux.

195 Ces vers furent faits et finis La veille Monsieuv Saint-Denis.

LETTRE VINT-DEUXIÉME

Du [samedi] 1 5 Octobre*

COPIEUZE.

Princesse de l'isle invizible , Lumière presque inaccessible , Anse en prizon , trézor caché , Qiren vain j'ay pluzieurs fois cherché ; $ Car quand j'ay pris bien de la peine Pour vous voir, 6 belle in-humaine , J'ay toujours, horsmis une fois, Rencontré vizage de bois ; Pour le vôtre , aux lieux où vous estes ,

to On ne le voit qu'aux bonnes festes , Deux ou trois mstans seulement, Encore est-ce bien rarement.

Mais il faut finir cette plainte, Soit qu'elle soit feinte ou non feinte :

i) Les discours un peu curieux Vous plairont sans doute bien mieux; Les plaintes ne sont pas si belles Que les relations nouvelles, Et vous les aimez mieux aussy.

*> Or, écoutez donc, en voicy.

La Reine ayant avec caresse Receu madame la Princesse, Et ses associez aussy, Cela donne bien du soucy

25 A ces deux testes noire et blonde Qui sont les supôts de la fronde; On dit qu'ils font les yeux mourans , Et mesme aussy leurs ad'hérans , Et n'est pas jusqu'à la Boulaye

jo Dont le grand cœur ne s'en éfraye.

La Chevreuze et la Montbazon, Chacune dizant j'ay raizon , S'en vont avoir, ainsi qu'H semble, Un grand procez bien-tôt ensemble, M Qui , sans les intérêts courans , Consiste en trois cens mille francs Que monsieur le duc de Chevreuze , Jadis d'humeur fort amoureuze, Et qui dépensoit à foizon ,

Octobre 1650. — Livre I. Lettre XXII.

4e Doit à ladite Montbazon

Du temps qu'elle étoit sa maîtresse, Et dont elle a bohne promesse.

La Chevreuze dit haut et clair Que c'est une promesse en l'air,

4j Et qu'elle ne peut à son homme Avoir prêté si grosse somme. Cette ftcheuze ocazion Les met fort en division , Et leurs deux cœurs, qui pour la Fronde

50 Etoient, au sceu de tout le monde, liez par des nœuds infinis , Sont maintenant si des-unis, Que la pauvre Fronde éplorée Se voit en deux parts séparée

s $ Comme un corps coupé par moitié , Et cela me fait grand' pitié.

Ladite dame de Chevreuze, Comme une amie oficieuze , Veut employer, à ce qu'on dit ,

éo Tout son pouvoir et son crédit , Ses soins , intrigues et métodes , Pour joindre madame de Rodes A ce prézident de renom Dont de Beliévre est le surnom.

*s Vous chérissez trop cette belle Pour ignorer cette nouvelle ; J'ay toutefois pris le soucy D'en faire mention icy.

On donne aussi pour amoureuze 70 Au sieur baron de Panilleuze

M ademoizelle Pompadour,

Et l'on croit que dans an et jour

Ils acompliront l'hymenée,

Afin d'augmenter leur lignée.

75 C'est la duchesse de Sully,

Au teint si net et si poly,

Qui cette afaire négocie ,

Et la tient toute réussie :

Car Panilleuze ne hait pas 8e Ses agrémens et ses apas ,

Et ses yeux la trouvent si belle,

Qu'il se laisse régir par elle.

Monseigneur, aussi, d'Àrpajou , Un peu moins joly qu'un bijou ,

*j Digne de trés-beffe alliance, Puis qu'il est duc et pair de France, A l'amour se laissant toucher, Un bruit court qu'il va rechercher Madame de Schonberg la veuve.

90 Cette nouvelle est toute neuve;

Peut-être qu'elle surprendra , Peut-être, aussi, qu'elle aviendra.

Avoir un beau dais pour couvercle Et le tabouret dans le cercle ; 9$ Alors que l'on prend le repas Voir prés de soy le cadenas , Et l'hermine autour de ses armes , Ce ne sont pas de petits charmes.

Le duc d'Yorc, dernièrement, 100 Courrouça trés-sensiblement,

Et cauza douleur trés-amére

A sa triste et dolente mère :

Autant qu'elle a d'afection

Pour la françoise nation , ioj Comme étant son lieu de naissance,

Autant a-t'il de répugnance ;

Il est mutin , contrariant ,

Et presque toujours, en criant,

La France et les François déteste, no Et les hait quazi comme peste;

Et , pour le mieux manifester,

Il dit qu'il se vouloit jeter

Du côté du duc de Loraine.

Ce discours fâjcha fort la reine, 1 1 j Qui lui répondit : « Ha ! mon fils ,

Que je fis mal , quand je vous fis!

Que vous estes pneu raizonnable!

Cela n'est pas imaginable!

La France est l'unique recours 1 10 D'où nous pouvons tirer secours ,

Et, toutefois, enfuit rebelle,

Vous voulez vous armer contre elle !

La France , 6 petit inhumain !

A vous et moy donne du pain , 12s Encor que la saizon soit telle

Qu'elle n'en ait pas trop pour elle.

Etans abandonnez de tous,

Sans la France que ferions-nous ?

Et vous voulez , ingrate engeance , 130 Vous joindre aux ennemis de France!»

C'est ainsi qu'on m'a révélé

Que ce passa ce démêlé ,

Et l'on dit encor que la reine ,

D'angoisse et de colère pleine , ijj Parla de malédiction,

S'il suivoij son intention.

Certaine étrange comédie D'une muze un peu bien hardie , Pleine d'invention et d'art, 140 Et dont la scène est chez Renard , Fait assez grand bruit par la ville ; Aux uns elle échaufe la bile,

La Muze historique. — Octobre i6$o.

Aux autres ses expressions Ne font nulles impressions.

La matière est toute galante ,

145 En quelques lieux un peu méchante; L'intrigue en est bien démêlé , Et maint coquet s'y voit mêlé.

On y donne des personnages

1 jo A tout plein de nobles visages , Et mesmes de grande maizon, La Chevreuze et la Montbazon, Mais j'entens Chevreuze la fille, Qu'on y dépeint assez gentille ; La chancehére d'Orléans (A ce qu'on dit) passe léans Pour une beauté presque uzée, Dont je la tiens un peu lézée; Lesdiguiéres s'y voit aussi , Au moins, on me l'a dit ainsi ; La Fiesque et la sœur germaine D'une haute et puissante reine , Et mesmes l'on ne s'est point tû D'y mêler aussi la Vertu :

Ainsi , les personnes susdites , Dans ce nouveau poëme introduites, Doivent bien plutôt s'en prizer, Que non pas s'en formalizer ; Elles ne sont point ofencées

170 D'être avec la Vertu placées,

Et pluzieurs prendraient bien en gré

ijj

ié$

Qu'on les mit en si haut degré.

Voilà tout ce que je puis dire

De cette plaizante satire , 17 j Dont je n'ay vu pas-un rollet ,

Ny mesmes lu pas-un feûllet;

Mais , quoy que trés-peu divulguée,

Elle est, pourtant, fort alléguée

Aux ruelles et promenoirs , 180 Et mesmement dans les parloirs.

L'illustre et charmante captive Qu'on avoit mize toute vive Dans la plus forte des prizons , Sans qu'on en eût bien des raizons ,

i8( Par un ordre exprés de la Reine En doit sortir cette semeine ; Si Ton en veut sçavoir le nom, C'est la duchesse de Bouillon , Qui déloge de la Bastille,

190 Et s'en va trouver sa famille.

O Dieu tout bon et tout clément!

Nous te suplions humblement Qu'en exauçant nos patenôtres , lien arive ainsi des autres ,

195 Et que l'on die à Marcoucy :

« Les Princes ne sont plus icy.»

J'ai fait ces vers, ne vous déplaize , Le propre jour Sainte- T érèze.

LETTRE VINT-TROISIÉME

Du [samedi] 22 Octobre.

Page 1