‹ La muze historique;Chapitre 45 sur 221 · RÉFORMÉE · texte numérisé non relu

RÉFORMÉE

Quand jecommance chaque lettre, Je ne sçay ce que j'y dois mettre ; Dans l'humeur qui vient m'agiter J'écris sans rien préméditer:

j Ainsi je ne sçaurois vous dire Si ce discours vous fera rire, Ny s'il sera sot, ou plaizant; Vous le verrez en le lizant.

J'ay sceu d'un homme qui pétune 10 Que, le soir de la pleine lune,

Un gand seigneur rimant à ion , Qui depuis trente ans est grizon, Et de prézent, outre sa goûte, Si vieil que presque il ne voit goûte ,

t $ Sentant couler dedans son cœur Quelque rayon de belle humeur, Vint faire à sa trés-chére épouze , Qui de beautez a plus de douze , Demande et requizition

*> D'un peu de conversation Tendante à procréer lignée.

Janvier 165 1. — Livre II. Lettre IV.

Elle étoit lors accompagnée D'enfarinez , frizez , coquets , Qui débitaient de vains caquets.

aj Mais ce seigneur, que l'amour presse, Ecarta toute cette presse , Leurdizant : « Messieurs, à mon tour Je veux un peu faire ma cour ; Laissez-moy ma chère Dorize ;

90 Adieu, bon-soir, Dieu vous conduize!

Car il n'appartient qu'à moy seul De coucher en mesme linceul. »

Lesdits coquets, plus froids que glace, Cédèrent tout soudain la place

jj (Mais non pas sans un grand dépit) A ce trop heureux décrépit.

Si les nouvelles ne sont fausses , II n'avoit point de haut-de-chausses, Mais un pantalon seulement ,

40 Que l'on voyoit viziblement Par la fente , un peu trop ouverte, De sa robe de chambre verte, Sur laquelle étoit un peignoir' De linge un peu plus blanc que noir.

4t Avec ce bizare équipage. Ayant congédié son page , Avec la belle il s'enferma , Et c'est ce que conté l'on m'a.

Or, je ne fais ce préambule ,

io Ridicule ou non ridicule, Que pour prouver avec raizon De la femme de ce grizon La grossesse toute nouvelle Dont l'on parle en mainte ruelle,

5) Et mesme assez diversement.

Mais moy, je dis tout simplement Que, cette grande dame nuë Etant sans doute un peu charnue , Et ses beaux membres arondis,

*> Blancs, potelez et rebondis, On peut, sans injure et falace, Alléguer qu'elle est grosse et grasse ; Et cecy ne la blesse point, Car la grossesse et l'en-bon-point

«j Ne sont en de telles personnes Que des chozes belles et bonnes.

Pour moy, d'un cœur toujours constant, Nuit et jour j'en souhaite autant A la dame chaste et pudique

70 Qui m'a pris pour son domestique :

Car, pour n'avoir point de défaut, H est très-certain qu'il ne faut A cette autre belle duchesse Que l'en-bon-point et la grossesse.

75 Mais il faut de discours changer

Et ce beau chapitre abréger; C'est assez, pour une passade, Parlé de la pantalonade.

iaj

Un orfèvre , à qui débiteur Étoit le sieur Coadjuteur Pour vaisselle d'argent ouvrée Qu'il avoit faite et puis livrée, Luy vint demander le pay'ment De dix mille francs seulement , A quoy pouvoit monter la somme

Se prétendoit de luy cet homme.

St venir son trézorier Afin de le salarier, Qui dit n'avoir dans son armoire Dequoy vùider si gros mémoire, Mais que dans la moitié d'un an , C'est-à-dire vers la Saint-Jean, Il espéroit le satisfaire.

L'onévre, ne se pouvant taire, Dit qu'il avoit besoin d'argent Et (ju'il envoy'roit un sergent ; Puis, luy prenant une autre quinte , Il dit audit sieur de Corinte :

« Vous allez au Palais Royal Pour viziter le Cardinal Et vous r'acommoder ensemble ; Cela n'est pas bien, ce me semble. »

Il alloit dire le pourquoy, Mais le Coadjuteur dit : « Moy?

M'acommoder avec cet homme !

Hà! je consens que l'on m'assomme Si je suis jamais si badin Que d'être amy du Mazarin. »

I/orfévre , ravy de la joye Qu'en son cœur ce discours envoyé , Luy dit : « Je ne suis qu'un serpant, C'est-à-dire un homme rampant; Mais , ô Prélat plein de mérites !

Si vous faites ce que vous dites , Je vous jure, et vous dis aussy, Que déplus de quinze ans d'icy Mon argent je ne vous demande.

Adieu donc, je me recommande; Vous voyez vôtre serviteur.»

— « Adieu » , dit le coadjuteur, Qui ne pût s'empêcher de rire, Ny moy de rimer et d'écrire Ce ridicule et drôle tour, Quoy que peu plaizant pour la Cour.

Fortune en nôtre Cour de France, Fait toujours voir quelque inconstance.

Jeudy tout justement dernier,

La Muze historique. — Janvier 1651.

Le pauvre monsieur Chandenier Fut chassé de par la Régence, 1 jo Je ne sçay pas pour quelle ofence Ny comme le tout s'est passé , Mais tant-y-a qu'il fut chassé.

Le directeur de conscience De la Mazarine Eminence, i)( Et qui sçavoit du Cardinal Aussi bien le bien que le mal , En faizant une fin fort belle, Est mort de sa mort naturelle.

Le premier prézident Mole,

140 Qui n'est pas nomme écervelé, Mais possédant en abondance De l'esprit et de la prudence , Harangua si haut vendredy Et fit un discours si hardy

14$ En prézence du Diadème, Sans devenir confus ny blême, Que pluzieurs qui l'ont écouté Dizent que jamais liberté Devant la Majesté Royale

i$o A la sienne ne fut égale ; Et le sujet dont il parla, Sur lequel rien il ne cela , Fut la captivité des princes Et la mizére des provinces,

1 ; * Dont il dépeignit les douleurs Avec de si vives couleurs Que la belle et grande assemblée En parut quelque peu troublée.

Sage Princesse, on dit qu'après

160 II embrassa vos intérêts, Et fit pétition expresse Que l'on donnât à Vôtre Altesse Permission et seureté D'agir pour la paternité

îéj Comme bonne et pieuze fille;

Et que, quitant-là vôtre grille, Vous allassiez par les maizons Conter librement vos raizons.

Enfin, cet homme à barbe blanche 170 Fit une harangue si franche , Qu'il donna quazi de l'éfroy A Messieurs du Conseil du Roy.

Une prudente maréchale Dans l'Amérique occidentale

17$ Va , dit-on , planter le piquet , Non pas pour jouer au piquet, Ny planter des choux ny des raves, Mais pour, en trafiquant d'esclaves , Gagner bravement tous les ans

180 Des cent-cinquante mille frans.

Ninon, la belle courtizane , Est aussi de la caravane.

Et le sieur d'Aubigny , dit-on, Parent du défunt roy breton.

18 j En cette entreprize nouvelle Pluzieurs vont encore avec elle, Par vaisseaux , et non par dadas.

C'est bien plus loin que Canadas Qu'ira leur flote calfeutrée ;

190 Mais pour le nom de la contrée , Et si Von partira bientôt , Par-ma-foy, fouïllez-moy plutôt.

C'est assez, il faut à ma tâche En cet endroit donner relâche

195 Et préférer bien à-propos Au travail un peu de repos ; Que , si de la lettre prézente Vôtre Altesse n'êtoit contente, Une autre fois , s'il plaît à Dieu,

200 Elle sera meilleure. Adieu.

Fait en janvier , le vingt-et-deux, De tous les mois le plus fâcheux.

Janvier 1651. — Livre II. Lettre V

LETTRE CINQUIÈME

Du [dimanche] 29 Janvier.

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