‹ La muze historique;Chapitre 56 sur 221 · CONCLUANTE · texte numérisé non relu

CONCLUANTE

Princesse, que Dieu sauve et garde !

Sçachez icy que, par mêgarde, J'oubliay, la dernière fois, Dont j'ay depuis mordu mes doigts, j Qu'il avoit pris certaine quinte Aux sieurs de Beaufort et Corinte, Qui jadis s'entraimoient si fort, De se haïr de malle-mort.

Qui jamais eût eu la jpensée 10 Que cette ardeur se fût passée ?

Quand j'asseure que, pour le moins, Ces deux amis êtoient plus joints Qu'autrefois Oreste et Pylade, Cecy n'est point une cassade, M Ny que Damon et Pythias, Ce n'est point galimatias ; Toutes sortes de personnages , Depuis les fous jusques aux sages, Croyoient qu'avec nœuds infinis *> Ces deux braves êtoient unis.

Mais pourtant on voit le contraire, Et beaucoup d'esprits du vulgaire En sont, les voyans divizez, Diversement scandalizez; as L'un en pleure, l'autre s'en moque; Un autre dit : « Cela me choque » ; Quelques-uns en sont étonnez , [Vautres en ont deux piés-de-nez , Tel les blâme, tel lesacuze, io Tel les défend , tel les excuze, Tel en a le cœur tout contrit, Tel n'en rit pas et tel en rit :

Enfin ils partagent la Fronde.

Les uns sont pour la teste blonde, jj D'autres, dans les processions

Friands de bénédictions

(Car tout prélat n'en est pas chiche ,

Non plus à l'indigent qu'au riche),

Sont d'une térible hauteur 40 Pour Monsieur le Coadjuteur,

Auquel, quand il porte la chape,

Pas un pauvre bigot n'échape.

Ainsi donc, après maint serment

De s'aimer éternellement 4( ( La Fronde leur servant d'amorce),

Les voilà dedans un divorce

Qui , je croy , long-temps durera ;

Mais la Cour s'en consolera.

Monsieur Saugeon , l'autre semaine , (o Eut la charge de capitaine

Des gardes de Monsieur Gaston ,

Lequel luy donna le bâton

En faveur du rare mérite

De sa discrète favorite , $j Propre sœur dudit sieur Saugeon,

Où , comme dans un beau donjeon,

La Vertu, Douceur et Prudence,

Font incessamment rézidence.

Ce sage et bien-heureux amant 60 De sang royal, l'illustre Armand, A receu dispense de Rome Pour, de garçon, devenir homme En êpouzant une beauté Quelque peu de sa parenté ,

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6$ Sçavoir l'infante de Chévreuze, Son aimable et chère amoureuze, Plus capable, certainement, De donner du contentement, Par les apas dont elle abonde,

70 Que tous les bréviaires du monde.

Les Pariziens, remerciez Et tout-à-fait licenciez , N'auront plus le soin ny la peine De garder le Roy ny la Reine ,

7$ Et ne feront plus les Argus, Sinon de peur d'être cocus.

Outre qu'us êtoient inutiles, Côtoient guerriers trés-mal-habiles, Et des gens qui sçavoient si peu

80 Gouverner des armes à feu , Que trente en ont perdu la vie Qui n'en avoient aucune envie; Encore mercredy dernier Un certain soldat ta vernier,

8 ; Ainsi qu'il retournoit de garde, Son fuzil tira par mêgarde Et donna dans le pectoral De son mal-heureux caporal-, Qui, comme d'un coup de tonnerre,

90 En tomba roide mort par terre Dans le quartier de Saint-Méry, Dont je croy qu'il fut bien mâry.

L'autre soir, pluzieurs demoizelles Et des princesses avec elles

9; Dansèrent dans certain séjour Presque jusauesau point du jour; La beauté, la douceur, les charmes, D'Amour les ordinaires armes , Les yeux , les ris et les apas ,

100 La bonne grâce et les beaux pas, Acompagnoient sans intervalle Cette gaye et belle caballe, Dont les teints êtoient embellis D'oeillets, de rozes et de lis,

io; Et donnoient dedans les viziéres Cinq cens fois mieux que les lumières Qui pendoient au plancher doré, Dont le bal êtoit éclairé.

L'endroit où se fit cette feste

no Etoit (si quelqu'un s'en enqueste) Chez répouze au prince Thomas, Qui de beaux pruneaux de Damas, Figues, raizins et confitures, Traita ces belles créatures,

1 1 j Qui , Je lendemain mercredy, Dormirent jusqu'après midy.

La Muze historique. — Avril 165 r.

Fosseuze, au nom de la Noblesse, Dont il en avoit charge expresse, Jeudy, dans le Palais-Royal 1 20 Parla fort bien , et non fort mal , Et remercia la Régente , D'une façon assez décente, Des Estats qu'elle avoit promis, Qui sont en octobre remis.

12; On a publié par la ville Que chez la défunte Danville Un inventaire se ferait, Lequel, dit-on, consisterait En.coliers, brasselets et bagues;

ijo En pistolets, mousquets et dagues; En dentelles d'or et caloàs, Robes, jupes et cotillons; En grands cofres tous pleins de linges, En chiens et chats, guenons et singes;

ijj En pots, marmites et chenets, Tableaux, cassettes, cabinets, Plaques, bras, fuzils d'Alemagne, Allumettes et gands d'Espagne; En cravates de parchemin,

140 Peaux de senteurs, eaux de jasmin; En poinçons, êguilles, êplingues, Pots de chambre, .allambics, seringues ; En lits, paillasses, matelats; En assiétes , flambeaux et plats ,

us Pourcelaines, bassins et vazes, Satin, damas, moires et gazes, Paires-d'heures et chapelets, Chevaux , cavales et mulets , Tapis de Turquie et parterres ,

150 Coupes, godets, tasses et verres; Et le tout se poura monter, Ainsi que j'entens raconter, Y compris quelques mêchans livres, A plus d'un million de livres.

1 j j L'autre-jour, au Palais-Brion ,

Se fit grande cotation

Où l'on donna bien dequoy frire.

En ce lieu , le Roy nôtre sire,

Les deux Monsieurs, petit et grand, iéo Condé, premier prince du sang,

Et pluzieurs autres, s'y trouvèrent,

Qui très-bien collationnérent.

Diverses santez on y but,

Sans d'aucune faire rebut, 1*; Et, quoy qu'illec l'on mangeât maigre,

Le festin fut assez alaiçre;

Maint courtizan de belle-humeur,

Sans pourtant faire de rumeur,

Avril 1651. — Livre II

S'y remplit du jus de la grape ; 170 Et, quand on eut levé la nape, Un aumônier dh : Agimus; Ensuite le Major domus Ayant fait ranger les banselles, Tables, tabourets, escabelles, Par un domestique ou valet, Le Roy recorda son balet.

Lettre XV.

La Reine et toute sa famille , Où toujours la sagesse brille, Quand ce vint Pheure de midy,

180 Alla prier Dieu, samedy, Comme prude et pieuze femme , Dans Péglize de Nôtre-Dame.

Presque tous les gens de Paris De joye en firent de grands cris ,

18$ Et pluzieurs femmes des plus drues S'entre-dizoient parmy les rues:

« Voilà la Reine et ses enfans Qui sont à prézent trionfans!

Dieu les garde! Dieu les maintienne,

190 Et toujours leur bon droit soutienne Depuis le Tage jusqu'au Rhin , Et mesmes monsieur Mazarin! »

Chrestienne et dévote princesse,

Dont l'esprit ne cède en sagesse

Aux esprits. les plus relevez,

Pardonnez-moy si vous n'avez

De Gazette cette semaine.

Vous n'en aurez qu'à la quinzaine.

On doit à viziter convans

Destiner les huit jours suivans;

Il faut assister à Ténèbres ,

Où l'on n'entend que chants funèbres;

Puis, avec aplication,

Méditer sur la Passion ;

Il faut demander audience

Au tribunal de pénitence,

De ses péchez se confesser,

Et, si l'on l'enjoint, se fesser

Dedans sa chambre ou dans son bouge ,

Quelque-fois jusqu'au sang tout rouge;

Faire six ou sept stations;

Bref, tant d'autres dévotions,

Qu'il faut que le burlesque cesse;

Permetez donc , grande Princesse,

Que la Muze fasse dodo

Jusqu'au temps de Quasimodo.

Fait au retour d'une prairie, La veille de Pasques-Fleurie.

LETTRE QUINZIÈME

Du [dimanche] \C Avril.

FOLATRE.

Cl temps qui rendort le tant blesme, Vulgairement nommé Caresme, A , Dieu-mercy, fini le cours *De ses tristes et maigres jours.

5 Quasimodo régne en sa place, Dont la gaye et riante face Joint tout ce qu'elle a de plus beau Aux doux chaînes du renouveau.

C'est donc icy que la Muzette

10 Doit recommencer la Gazette, Pour essayer de divertir Vôtre Altesse, à qui, sans mentir,

De très-grand cœur je sacrifie Soins, esprit et philozofie.

1 $ Dés le lendemain des Rameaux , De Château-neuf, garde des sceaux , Vieux sénateur à barbe aiguô, Fut débouté de la Cohué, Des Sceaux et du Conseil Royal,

20 Et l'on mit Mole , son rival , Dont la barbe est quarée et large , En cette belle et grande charge; Mais ledit premier prézident

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La Muze historique. — Avril 1 651.

N'en a cassé que d'une dent ,

4S Car, par autre vicissitude ,

Seguier , d'esprit plus doux que rude, R'entra dans la possession De cette haute fonction , Si brillante et si dézirée ,

30 Par la porte, dit-on, dorée.

Mais, pour montrer audit Mole Qu'il n est pas du tout immolé, Et qu'avec sa sage cervelle On ne veut point avoir querelle ,

3j Dimanche, on me dit aux Chartreux Que son très-cher fils Champlàtreux Seroit, quoy que surnuméraire , D'Estat cinquième Secrétaire.

Pluzieurs autres vont racontant

40 Qu'on luy donne en argent comptant Des francs jusques à trois cens mille , Mais peut-être est-ce un bruit de ville.

Quelques remèdes souvereins Dont ait uzé Monsieur de Rheims, 4; C'est une choze très-certaine Qu'il décéda l'autre semaine.

Après avoir, comme Ixion, Soutert mainte contorsion, Presque en mesme jour et mesme heure 50 Du Lude changea de demeure , Car le bon seigneur expira , Et puis on l'ensepultura.

Par arest aussi de la Parque Est mort Haucourt, homme ae marque, $$ Qui prétendoit aucunement De Diépe le gouvernement; Mais il avoit , en ce rencontre, Pluzieurs gens pour et d'autres contre.

L'autre jour, au coucher du Roy,

60 II ariva je ne sçay quoy.

Les Filles-d'honneur de la Reine De s'y trouver prirent la peine, Et vont, tant cela leur est cher, Souvent à ce petit coucher.

*s L'on y cauze , l'on y caqueté , Et l'on y dit mainte fleuréte :

Ainsi , 1 on y voit damoizeaux , Des plus lestes et des plus beaux , Mêlez avec des demoizelles

70 Des plus lestes et des plus belles. Madame du Puy, ce dit-on , Qui sert d'Argus et de Dragon Pour veiller ces beaux fruits de vie,

Desquels on n'a que trop d'envie ,

7j Etoit en ce lieu plain d'apas, Et peut être n'y plaizoit pas :

Car un certain grand coup de pomme, Rué par je ne sçay quel nomme , Tac, luy donna contre le front,

80 Ce qu'elle tint à grand afront; Et , comme elle en faizoit sa pleinte D'autre coup elle fut ateinte Qui luy noircit tant soit peu l'oeil , Dont elle témoigna grand dueïl ;

8$ Puis un autre droit à la joué , Dont elle fit très-fort la moue.

Elle s'écria : « Qu'est cecy ?

Me veut-on assomer icy ? »

Chamarante alors luy vint dire :

90 « Madame, c'est à moy qu'on tire ; Mais pluzieurs sont en cet endroit Qui ne sçavent pas tirer droit. »

La dame êtoit prête à le croire , Et dizoit tout bonnement : « Voire » ;

95 Mais un autre coup sur son dos Se fit sentir jusques à l'os, Puis deux autres coups par la teste, Jetés par quelque bonne-beste , La mirent presque hors des gonds.

100 « Hà Dieu! dit-elle, quels dracons!

Que leur audace est insolente !

Il faut bien être patiente Pour endurer de ces fous-là ! »

Puis , ayant proféré cela ,

105 Etant d'ailleurs assez discrète, Elle fit promptement retréte.

Mercredy, douzième, le Roy, Avec crana train et bel-aroy, Alla chasser à la campagne,

1 10 Monté sur un cheval d'Espagne , Suivy de maint prince et seigneur, Et mesmes des Filles-d'honneur, Tout-à-fait pimpantes et drues, De diverses couleurs vêtues ,

1 1 $ Et ne manquant point d'afiquets Pour atraper quelques coquets.

Jeudy, Son Altesse Royale Se rézolut , en fin finale , D'aler voir la Reine et le Roy,

120 Lesquels firent, de bonne-foy, A ce célèbre personnage Un grand acùeil et bon vizage.

Entre leurs royales grandeurs Il ne parut nulles froideurs ;

ta$ Humainement ils se parlèrent,

Avril 1651. —Livre II. Lettre XV.

Et si bien se concilièrent , Que je croy dezormais l'Etat Etre en beaucoup meilleur état.

[princes Pluzieurs grands seigneurs et grands

ijo Ont entr'eux troqué de Provinces ; L'invincible et vaillant Condé A d'Espernon a succédé Au gouvernement d'Aquitaine ; Et d'Espernon , chose certaine ,

ijj La Champagne gouvernera; De Nemours en Auvergne ira, Monsieur d'Angoulesme en Bourgogne, Le pais de maint bon yvrogne, Et la Provence aura rhonneur

140 D'avoir Conty pour gouverneur.

Rare et généreuze personne, Vous avez donc été si bonne Que d'augmenter ma pension , AVhumbïe récjuizhion

145 D'une dame aimable et charmante, Oficieuse et bien-faizante (Qu'on nommoit jadis Saint-Louis), D'un certain nombre de loûis.

Je ne sçay si cette nouvelle

1 fo Est éfectivement réelle ,

Ou bien si c'est un raport feint, Tant-y-a que le lundy saint, Cette Saint-Louis renommée, A prézent Flavacourt nommée,

ms Le dit à l'infante Descars

Qu'il étoit six heures trois quarts; Descars le dit à la duchesse, Sasœur illustre et son hôtesse; Cette duchesse, une heure après,

160 Le dit à sa grand'mére exprés, Sçavoir madame de la Flote , Femme très-bonne et trés-dévote, Qui soudain le fit assavoir Ala Ségur, qui la vint voir.

ié( Depuis Ségur, cette nouvelle Courut de ruelle en ruelle * * Jusqu'à la dame Villarceaux, Nièce, alors, d'un garde des sceaux, Qui , comme choze non secrète ,

176 Le dit à Beaumont la cadéte.

Beaumont le redit mot pour mot A madame de Franquetot, La Franauetot à la Rupiére, La Rupiére à la Bassompiére,

17$ La Bassompiére à la Brégis ; Brègis le dit à la Congis ; La Congis, chez Mademoizelle, Le dit à madame Bonelle , La Bonelle à madame Pic,

180 La Pic à madame de Vie, De Vie à madame la Salle, La Salle à la belle d'Aumalle , D'Aumalle à sa sœur de Haucourt, De Haucourt à Remenecourt,

i8( Et Remenecourt à Coquille, Très-aimable et très-sage fille.

Enfin ce bruit, par-cy, par-là , De tous cotez si bien alla Que je l'apris de plus de quatre

190 Lors-que je revins de Montmartre, Où j'étois, par dévotion, Allé faire une station.

Princesse , je vous remercie De cette grâce et courtoizie.

195 Pour un peu mériter ce bien , Plaize au ciel m'mspirer si bien, Que ma Muze, quoy qu'elle face, Incessamment vous satisfece, Et, pour rendre mes voeux contens,

aoo Que nous tirions encor long-temps, De cette bonté si notoire , Moy le profit, et Vous la gloire !

Ecrit, assis sur un fauteuil, Chez la comtesse de Nanteûil.

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La Muze historique. — Avril 1651

LETTRE SEIZIÈME

Du [dimanche] 2j Avril.

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