COMMUNE
Sage et bénévole Princesse, De Schonberg l'illustre duchesse Revint de Nanteùil vendredy, A cinq heures après midv, Temps justement où j'alîois mettre La plume en main pour cette lettre ; Mais , moy dézirant à mon tour La bien-veigner sur son retour, Il fallut un peu me distraire > De Patachement ordinaire.
Ainsi je ne vous diray rien
Si ces vers seront mal ou bien :
0 très-aimable créature !
Vous le verrez par leur lecture.
1 5 Dés dimanche dernier passé Un bruit partout fut anoncé, Que Saubeuf, homme de courage, Avoit pris beaucoup de bagage , Que de Monrond l'on conauizoit
20 A Bordeaux , comme l'on dizoit.
Or consistoit ladite prize
La Muzb historique. — Novembre 165 1.
En mainte cassette et valize , Lits, couvertures, matelats, Marmites, pots, èguiéres, plats, Beaux vêtemens en broderies ,
2j Linges, quintins, tapisseries, Cofres-forts bien clos et couvers, Bref, des emmeublemens divers, Tant que pouvoient toutes complettes
}o Porter vingt-et-quatre charettes.
Ledit Saubeuf combla d'éfroy Tous les héros de ce convoy ; Les chartiers firent banqueroute, L'escorte fut mize en déroute,
?$ Tout l'atirail fut dispersé Et quelque sang mesmes versé.
On dit toutefois que la Reine, Qui de grande clémence est pleine, Et mesmes de dévotion,
40 A promis restitution
De toutes les chozes susdites, Et voire jusques aux marmites Et quelaues chandeliers perdus Que de bon cœur on a rendus.
45 Je dis avec regret l'histoire Où Jarzé n'ût point la victoire Contre les nobles de Poitou, Lesquels, je ne scaurois dire où , Dans une embûcne qu'ils luy firent,
(o Six-vingts maîtres luy déconfirent.
Il étoit plus heureux, ma foy, Quand u combatoit pour le Roy, Car il fit auprès d'une haye Bouquer monsieur de la Boulaye ,
j 5 Qui toutefois passoit pour preux , En ce temps funeste et scabreux Où des soldats neuf ou dix mille Bloquoient Paris, la grande ville.
La Cour est toujours à Poitiers, éo Où des courtizans les deux tiers ,
Nonobstant les mal-heurs de France,
Se divertissent d'importance.
On y voit presque tous les jours
Un aimable et charmant concours es D'hommes et de dames parées
Qui dansent toutes les soirées.
•La duchesse de Saint-Simon,
Beauté de merveilleux renom ,
Fait éclater sa bonne mine 70 Dans cette cité Poitevine,
Et mainte grande dame aussy
Que je ne nomme pas icy.
Le bon-homme de Sénetaire Est très-fort valétudinaire ,
7$ Et ce r'afiné courtizan, Vieil amy de maint oartizan Et de mainte agréable dame , Est , dit-on , prêt à rendre l'ame , Ou du moins se porte fort mal ,
80 Et je le sçay d'original.
Malgré le temps , la Cour de France Fait souvent des dons d'importance, Car Châteauneuf , homme d'Estat, Qui fait toujours très-grand estât
8j De la belle dame de Rhodes
(Dieux 1 que tels amis sont commodes !) En obtint une, pour le seur, Pour madame sa belle-sœur, Qui dans les Dix-Vertus demeure;
90 Puis, travaillant presque à mesme-heure En faveur de sa parenté, Il fit qu'encor Sa Majesté , Par une çrace spéciale Qui venoit d'une ame royale
9$ Et par un obligeant motif, Donnât aussi celle de Gif A certaine autre sage fille, Sœur de madame de Leu ville, Suivant que l'en avoit requis
100 Son mary , monsieur le marquis.
Ce Damon qui, dans ma dernière, Pâtissoit fort par le derrière , Grâces aux favorables dieux, Se porte aujourd'hui beaucoup mieux;
10$ Et son admirable Chiméne ,
Qui pour luy n'est plus in-huméne, cHarme d'autant mieux son ennuy Qu'elle va très-souvent chez-luy.
On la voit passer dans la rué
no Assez superbement vêtue D'un habit sans vertuçadin Qui tire sur l'incarnadm, Sçavoir une robe de chambre Ceinte d'un ruban couleur d'ambre,
1 1 j Laquelle robe ou bien habit , Suivant au'on m'en a fait débit, Est doublé d'hermine très-belle; Et toutefois la demoizelle Fait voir sur sa très-blanche peau
iso Un teint encor cent fois plus beau. Un valet luy porte la queue, Qui, comme j'ay dit, n'est pas bleue; Et c'est ainsi que chaque jour, Par bonté pure ou par amour,
Novembre 165 1. — Livre II. Lettre XLVI.
125 Par dessein , franchize ou parade, Elle va voir l'heureux malade.
La Mort a fait faire le saut A madame de Quervenaut , Qui fut jadis femme fort belle r,o Et propre tante paternelle D'un autre objet digne d'amour, Sçavoir la princesse d'Harcour.
L'amitié , quoy que trés-constante, D'entre la Reine et vôtre tante, tu A tant soit peu cessé son cours , Car elles ont été trois jours L'une contre l'autre boudées; Mais elles sont r'acommodées.
De Paluau court un bruit icy , 14e Et du comte d'Harcourt aussy , Qu'en une mortelle rencontre Le sort, s'étant déclaré contre, Leur avoh cauzé le trépas ; Mais pourtant je ne le crois pas.
14) Jeudy, cotation exquize Chez l'ambassadeur de Venize A mainte dame on prézenta Qui de bon cœur s'y transporta :
Montauzier, Châtillon la belle,
Mo Cursol, Monglas, Fiesque et Bonelle.
Après la comédie , un bal Suivit ce repas jovial , Où l'on servit pluzieurs services ; On fit aussi feux d'artifices
»jj Quand on eut levé le dessert , Et puis ensuite un beau concert.
Le sur-intendant des finances, Ne pouvant fournir d'ordonnances A cette quantité d'humains
•fa Qui vont chez-4uy tendre les mains, Malgré son humeur naturelle, Qu'on tient assez plaizante et belle, Faute d'argent et de crédit, Devient chagrin, à ce au'on dit.
itf C'est vainement qu'on luy demande
Une somme petite ou grande, Car le plus-souvent il répond Qu'il se noyé à faute de fond ; Tantôt il baille quelque bourde, Tantôt il fait Poreille-sourde, Et ceux gui s'en vont êconduits, D'ordinaire, en passant son huis, Soient oficiers, soient capitaines, Luv dizent ses fiévresr-quartaines.
Cela fait que ledit vieillard N'est plus à prézent si gaillard Et qu'il n'aime plus tant à dire, Comme jadis, le mot pour rire.
Aussi dit-on que , par pitié, Etant trop chargé de moitié, On veut soulager ce bon-homme De ce grand fardeau qui l'assomme, Et qu'on va r'envoyer l'éteuf A Maizons, d'Aligre, ou Tubeuf.
Cévigny, veufve jeune et belle, Comme une chaste tourterelle Ayant, d'un cœur triste et mâry, Lamenté monsieur son mary, Est de retour de la campagne, 190 C'est-à-dire de la Bretagne, Et, malgré ses sombres atours, Qui semblent ternir ses beaux jours, Vient augmenter dans nos ruelles L'agréable nombre des belles.
19s Princesse, vous remarquez bien (Car vôtre esprit n'ignore rien) Qu'aujourd'huy, contre ma coutume, Ma foible et téméraire plume Ne s'est point trop mize en estât
200 De parler d'afaires d'Estat.
Je n'ay dit que chozes vulgaires ; Mais, touchant les grandes afaires, Quelqu'autre mieux vous instruira Du Roy, du Prince, et cotera.
20J Icj donc ma verve s'aréte :
Voilà mon souper qui s'apréte.
J'ay fait ce discours tout de neuf En novembre, le dix-et-neuf.
La Muze historique. — Novembre i6j ».
LETTRE QUARANTE-SEPTIÈME
Du [dimanche] 26 Novembre.
OFICIEUZE.
Durant ce temps de perfidies.
De dézordres, de tragédies, Princesse, il sera mal-aizé Que ce discours soit compozé
$ De joyeux et plaizans mémoires , Et de ces riantes histoires Dont les facétieux auteurs Divertissent les chers lecteurs.
Je ne puis parler que d'alarmes,
10 De guerres, défaites, vacarmes, Prizons, rebellions, trépas ; Or c'est ce que vous n'aimez pas, Et c'est aussi pourquoy la Muze Vous en fait promptement excuze.
15 Un frondeur, voulant mettre à sac Le brave monsieur d'Estissac, Avoit suborné quelque garde , Lequel, d'un coup de halebarde, De pistolet ou de poignard ,
30 Le aevoit tuer, le pendard !
Mais on surprit ce lâche traître Comme il vouloit fraper son maître , Si bien cjue pour sa trahizon Il fut mis soudain en prizon .
a; On le menaça de torture, Et, comme de sa forfaiture On a des preuves et témoins , Il sera pendu pour le moins.
Un étranger, nommé Pagane , jo Homme noir , méchant et profane , Est dans la Bastille , acuzé D'avoir à Vineuil propozé La mort de personnes sacrées , Sans pourtant être massacrées, H Mais par un inconnu trépas Dont on ne se douteroit pas.
Que Vôtre Altesse me dispense De dire icy ce que j'en pense :
Tels bruits se doivent êtoufer, 40 Car ils sont sortis de l'enfer.
Cinq ou six sont dans ce lieu-mesme Qui , par force ou par stratagesme, Prétendoient, de oelle hauteur, Enlever le Coadjuteur, 4j Entreprize un peu bien hardie , Et mesme aussi bien étourdie, Mais digne de ce temps pervers Où tout s'en va presqu'à l'envers.
Mardy matin vint la nouvelle ,
50 Que pluzieurs gens trouvèrent belle, Qu'on avoit secouru Coignac, Gardé par monsieur de Jonsac, Auquel lieu la maudite guerre Mit quantité de gens par terre,
s s Et tels eurent des os cassez Qui s'en seroient fort bien passez.
Soldats , chevaux-légers, gensd'armes, Firent illec de beaux faits-d'armes; Mesme un Suisse, nommé du Mont,
60 Combatant contre un rodomont , Qui d'estoc et mesme de taille Luy livroit une âpre bataille , Il le regarda de travers, Puis luy trancha, d'un seul revers,
é$ La teste , le bras et l'épaule, Coup du temps d'Amadis de Gaule, Où d'un seul tour de moulinet On coupoit trois jgéans tout net.
Bien chaude fut la camizade
70 Quand on força la baricade; Le fer, le feu , le plomb, la mort, Le carnage et le criiel sort,
Y régnèrent heure et demie , Dont mainte face fut blêmie;
7f Et l'on dit que pluzieurs Gascons, Qui, pour être gens iracons, D'ordinaire ont la teste chauve,
Y juroient souvent : « Diou-me-sauve ! » Bref, ceux qui faizoient le blocus
80 Furent forcez, batus, vaincus Et défaits à plate-coûture;
Novembre 1651. — Livre II. Lettre XLVII.
Et dans cette déconfiture Le comte d'Harcourt et ses gens En tuèrent plus de deux cens, s* Et cina cens autres se rendirent.
Qui tres-humblement se soumirent , Et tous, excepté les manchots, Furent conduits dans des cachots.
Cet échec, défaite ou dommage, 90 A fait perdre à pluzieurs courage , Qui se contentent de pester Et n'ozent se manifester.
N'étant rien de si mizérable Que d'être impuissant et coupable.
9) Bourdeilles, songeant à part soy Qu'il êtoit lieutenant de roy Dans la Limozine province,
S'est soustrait de monsieur le Prince, Dont il avoit dix mille écus , 100 Qu'il a fort franchement rendus.
Le chevalier de Roquelôre Et monsieur le comte de More Ont aussi quité ce party, Et chacun d'eux en est sorty
10) (Je ne sjçay pourquoyny pour qu'est-ce) Mal-satisfait de Son Altesse.
Du depuis, Fiesque et Valancé, Ayans quelque peu balancé , Sont allez ledit prince joindre ,
ne Dont n'en sera pas beaucoup moindre L'autre party, nommé royal , Auquel us feront peu de mal.
Je crains bien plus , en cette guerre , Ceux d'Espagne et ceux d'Angleterre ,
ni Dont quantité d'enfans-perdus En nos côtes sont dêcendus.
Ces gens , pires que des corsaires, Ont des haines héréditaires , Qu'ils ont fait voir diverses fois ,
1» Contre nos peuples et nos rois; Et cependant , vaille-que-vaille , On fait venir cette canaille , Pour ravir nous et nôtre bien.
La peste ! cela ne vaut rien.
uj Dans les restons polonoizes On n'entend plus guerres ny noizes1; Les Cozaques, fiers ennemis, Se sont totalement soumis A leur maître et roy légitime,
i.Apocrifc.
110 Qui leur a pardonné leur crime, Mais à cette condition, Qu'à la première émotion, Sans espoir de mizéricorde, Ils passeront tous par la corde.
ils Ce monarque victorieux En est d'autant plus glorieux Que cette paix est un ouvrage De son invincible courage.
On dit au'à prézent ses sujets
140 N'ont plus de soins ny de projets Que d'éternizer la mémoire De ses hauts-faits dignes de gloire Par divers honneurs concertez Que l'on luy fait de tous cotez,
i4) Tant à Dantzic qu'à Varsovie, Dont sa belle épouze est ravie.
Saint-Maigrin s'est aparié Et , depuis six jours, marié A la belle et riche personne 1)0 Qui deux cens mille écus luy donne. C'est un beau bien, mais sçavoir-mon Si c'est argent-comptant ou non.
Une langueur s'est rencontrée Au corps au maréchal d'Étrée,
i)) Dont sa femme est fort en soucy, Et de sa chère fille aussy, Qui, depuis plus d'une semaine, Est fort débite et fort mal-saine.
Pour ledit seigneur maréchal,
1*0 Les médecins, touchant son mal , Ne sçavent point d'autre finesse Que d'ordonner du lait d'ànesse.
Beaumont, mais Beaumont le garçon,
L'autre jour, au Palais-Brion, ié) Traita sa sœur et quelques femmes
Qui portent le titre de dames,
Sçavoir : la charmante Brégis,
Par qui tant de cœurs sont régis;
L'épouze de monsieur Dénielle, 170 Personne trés-spiritûelle,
Et l'aimable Prémont aussy;
La Reine ayant sans doute icy
Cette belle troupe laissée
Avec cette sage pensée 17) De n'en ravir tout-à-fait pas
Ce que la Cour avoit d'apas.
Le sieur comte de la Feuillade, Bien guéry de sa mousquetade, Et Moret, tous deux à ta Cour
La Muze historique. — Décembre 1651.
180 Eurent querelle l'autrenour, Laquelle point ne décidèrent, Car leurs amis les acordérent.
La Guerchy raille volontiers Toutes les femmes de Poitiers, 185 Et fait toujours pièces nouvelles, Sans épargner laides ny belles.
La mère d'un certain mutin, Allant voir la Reine, au matin, Pour de son fils luy faire excuze, .190 Fut bien penaude et bien camuze Quand, devant quantité de gens,
On luy parla des grosses dents.
Sa grandeur fut trés-méprizée , Et quazi jusqu'à la rizée ; Puis monsieur son fils on railla, Ce qui fit qu'elle s'en alla.
Il est tard , et l'heure me presse.
Une autre-fois, grande Princesse, En vous continuant mes soins, *» Je vous en diray plus ou moins.
Écrit dans une chambre-haute , Le vingt-et-six du mois, sans faute.
LETTRE QUARANTE-HUITIÈME
Du [dimanche] 3 Décembre.
RAFINÉE.
Princesse à qui j'écris des lignes Qui quelquefois n'en sont pas dignes, Si les discours par moy rimez Que, dans les jours acoûtumez,
5 Je vous porte ou je vous envoyé , N'inspirent pas toujours la joye , S'ils ne sont pas tous ravissans, Mais souvent plats et languissans, La raizon de cela, c'est pource
10 Que je ne suis pas une source Abondante en rares écrits, Comme sont tous les beaux esprits, Entre lesquels, plus froid que glace, Je n'ay nul rang ny nulle place.
ij Si j'avois l'esprit un peu plain De ce beau feu dont Chapelain Anime sa noble Pucelle.
Il ne faut point que je le cèle, Mes vers, alors, dignes des dieux,
ao Vous plairaient quatre cens fois mieux; Mais, n'ayant pas ce feu céleste Que personne ne luy conteste, Voicy ce qu'une moindre ardeur Vient ofrir à Vôtre Grandeur.
a* Au Verger, raaizon de plaizance, Après quelques jours de soufrance,
Est mort monsieur le fils aîné De madame de Guimené, Dont cette adorable princesse jo En a, dit-on, grande tristesse.
La maréchale Guébriant, Avec un œil assez riant, Venant d'étrangère contrée, Fit en Cour, lundy, son entrée,
is Où, pour ses mérites divers, On la receut à bras ouvers, Et, de plus, on luy fit promesse, Au sortir d'une grande messe, Qu'elle seroit dame-d'honneur
40 Quand la France auroit le bon-heur D'avoir une nouvelle reine Pour maîtresse et pour souvereine.
Cette promesse dit encor Que pour des prix d'argent et d'or
4$ (A cauze de ses bons services) Elle peut vendre les ofices Qui dépendront, par-cy, par-là, De cette belle charge-là, Autant pour femmes que pour hommes,
$o Dont eue aura de grandes sommes; Et son dernier voyage ainsi Aura beaucoup mieux réussi
Décembre i6ji. — Livre II. Lettre XLVIII.
Que celuy qu'elle vouloit faire, I/an passé, dans l'autre hémisfére.
jj La plus-paYt des gens de la Cour Sont auprès de monsieur d'Harcour, Et mesmes jusqu'aux barbes-grizes, Dézirans en venir aux prizes Et qu'on donnât quelque combat
60 Pour finir le prézent aébat.
Je voudrais que la paix fût faite, Mais bien moins par une défaite Que par un retour cordial Au service et party royal.
é{ Cette guerre, un peu trop mutine, Tous les honnêtes gens chagrine.
Certes, quand je voy des François, Gens qui vivent sous mesmes loix, Ou du moins qui devroient y vivre,
70 Prendre plaizir à se poursuivre, Et souvent à s'entr'êgorger, Cela me fait presque enrager.
On prévoit brouillerie et guerre Entre Amsterdam et l'Angleterre.
7j Je voudrais que ces Holandois Dussent bien donner sur les doigts A cette dame République , Dont l'animozité critique, Sans pitié, justice, ny foy,
80 A fait décapiter son roy.
L'autre-jour, durant la nuit brune, Qui ne faizoit soleil ny lune, Ilparut au sieur Nantouillet, Couché dessus un lit douillet,
85 De feu Tupigny le fantôme.
Dont il tomba presque en simptome, Cet objet certain ou trompeur Luy cauzant une extrême peur Qui luy blêmit tout le vizage.
90 Toutefois, ayant du courage Et reorenant force et vertu, Luy ait : « Comment te portes-tu ? * L'autre répond : « Mon camarade, Tu vois, je ne suis point malade,
95 Je ne suis borgne ny boiteux, Je ne suis nulement coûteux, Je n'ay ny fièvre ny jaunisse; Mais je suis mort à ton service, Et, sans cet accident fatal,
100 Je ne me porterais pas mal. »
Ce discours qu'ils firent "ensemble Est un peu bien fou, ce me semble; Mais que je sois du Ciel maudit
Si je ne dis ce qu'on m'a dit.
io$ Ensuite de cette préface .
A Nantouillet, plus froid que glace, L'esprit encor long-temps parla, Et pluzieurs cas luy révéla Qui sont assez considérables;
no Mais j'ay si peur que ce soient fables Et contes vains et superflus, Que je n'en êcriray nen plus.
Il faut bien plutôt que j'essaye De vous dire une histoire vraye,
1 1 j Mais histoire à cauzer chagrin : C'est de la fille de Varin, Lequel Varin, vêtu de soye, Est oficier de la monoye Et grand fabricateur encor
tao De louis, tant d'argent que d'or.
Cette fille, jeune et jolie, Par une incroyable folie, L'autre-jour la mort se donna Dans un œuf qu'elle empoizonna.
iaj On avoit fait le mariage D'elle avec un certain vizage Qui, n'ayant aucun agrément, Luy dêplaizoit mortellement, Et devint pour luy si rebelle
i^o Qu'il ne pouvoit obtenir d'elle, Tant son cœur êtoit inhumain , De seulement baizer sa main.
Or cette rigueur tyrannique Le rendit si mélancolique,
in Et mesme on peut dire si fou , Qu'il s'en alla l'on ne sjait où, Sans qu'on ait eu depuis nouvelle De ce pauvre Jean de Nivelle.
Varin sa fille gourmanda,
140 La gronda, la réprimanda.
Or, soit que cette réprimande Luy cauzât tristesse trop grande, Ou gué son cœur vînt à sentir Un juste et cuizant repentir
14s De n'avoir pas été plus douce, Le Ciel, qui souvent se courouce Quand douceur ny pitié l'on n'a, Au dézespoir l'abandonna; Et la belle déconfortée,
ijo De monsieur Belzébut tentée, Par poizon finit son destin, Et décéda jeudy matin.
Mademoizelle Verpiliére, D'une assez soudaine manière , us A pris un mary jeune et vert,
La Muzb historique. — Décembre 165 1.
Nommé monsieur Bussy-de-Vert, Lequel n'a pas un poil de barbe, Dont son père, par sainte-Barbe, En est tellement irrité
160 Qu'avec grande sévérité Il veut rompre le mariage, Dizant qu'il est trop jeune d'âge; Mais elle répond sur ce point Qu'elle ne le quitera point,
16 j Que pour être jeune il n'importe, Et qu'il luy plaît bien de la sorte.
Le maréchal de Lh&pital Ne veut point au lit nuptial Admétre de jeune personne
170 Qui beaucoup de plaizir luy donne, Mais une qui luy dize : « Tien, Je t'aporte beaucoup de bien. »
C'est pourquoy ledit personnage S'en va contracter mariage
175 (Dizent certains particuliers) Avec dame Bretonvilliers, Qui, pour posséder ce brave homme, Luy baille une assez grande somme; Et c'est enfin la vérité
180 Qu'elle achète la dignité
(Outre son bon temps de veuvage) Cent mille êcus et davantage.
Le Frère du Roy, Pautre-jour, Dans un certain bal de la Cour, Menant la princesse Louize, Que pour danser il avoit prize, Dans ses jupes s'embarassa, Fit un parterre et se blessa; Et, se relevant tout plein d'ire, Il entendit hautement rire Mademoizelle de Beauvais, Ce qui luy sembla si mauvais Qu'il s'en courut soudain vers elle, Et, sans respecter la pucelle, ?s Sur sa tendre joue apliqua Un souflet qui très-fort claqua, Ledit Monsieur faizant paraître Que l'on n'est pas toujours le maître
De cela que communément aoo On nomme premier mouvement :
Car luv, qui chérit tapt les filles
Quana ses yeux les trouvent gentilles,
Fit sans doute cette action
Contre son inclination ; 20s Et je croy que, dans sa pensée,
Quand sa colère fut passée.
Son cœur, de repentir toucné,
Se ficha de s'être fâché,
Et, je diray bien davantage, 210 Qu'il donnerait à ce vizage ,
Au lieu d'un souflet indécent,
Des baizers jusqu'à plus de cent.
Par cette petite disgrâce, Gourdon ayant meilleure place
ai 5 Dans l'amoureux intérieur Du beau , joly, jeune Monsieur, Il donne à cette demoizelle Maint bijou, mainte bagatelle, Des rubans à faire des nœuds,
aao Des jartiéres, des souliers neufe, Gans, points-de-Gennes, bas de sojc, Enfin toute la petite oye, Et souvent des joyeux festins Pour réjouir ses intestins.
22$ Un autre puiné de monarque, Sur le front duquel on remarque Des traits d'amour et de beauté Aussi bien que de royauté, Ayant dessein de prendre en France
ajo Quelaue belle et grande alliance, Jette les yeux, pour ce sujet, Sur un aimable et digne objet Nommé du beau nom de Marie; Que si le Ciel les aparie,
a? ; J'en parleray, s'il plaît à Dieu, Plus au long en quelque-autre lieu . Car je sçay que cette nouvelle A pluzieurs gens semblera belle.
Ce discours-cy fut engendré 240 Trois jours après la Saint-André.
Décembre 1651. — Livre II. Lettre XLIX.
LETTRE QUARANTE-NEUVIÈME
Du [dimanche] 10 Décembre.