TRONQUÉE
Si Vôtre clair-voyante Altesse, Que Dieu , dés sa prime jeunesse, De mille beaux dons regalla, N'avoit point tant d'esprit qu'elle a ,
1 J 'écrirais avec moins de pane Quand pour vous j'exerce ma veine , Et ne craindrais à tous propos Que mes vers vous semblassent sots; Mais vous possédez des lumières
10 Si belles en toutes manières Que les moindres défaux des vers Sont par vous soudain découvers.
Je n'ay donc pas tort, ce me semble, Ecrivant pour vous , si je tremble ;
1 j Je tremblerais moins pour autruy.
Mais voicy les vers d'aujourd'huy.
[C'est cette fois-cy que s'instale De Guébriant la maréchale, Qui , lasse enfin de voyager, *> Est venue à Moret loger; Puis, ayant là repris haleine, Doit aller, dit-on, vers la Reine.
J'avo» d'elle écrit l'antre jour
Qu'elle êtoit arivée en Cour
2$ De son voyage d'Alemagne Sur la fin de cette campagne, Et que la Reine en son fauteuil Lui fit un gracieux accueil ; Mais fausse étoit la période.
30 II faut que je la r'acommode, Et que je dize en cet endroit Que son beau neveu de Moret , A ce qu'un commun bruit raporte, Est venu pour luy faire escorte ,
15 Et, quoy que le temps soit fâcheux, Qu'ils retournent en Cour tous deux.]
Comminge , dame jeune et belle, Et qui certainement est telle • Qu'on ne la peut voir sans amour,
40 yen va pareillement en Cour, Dont maint blondin sera bien aize :
Car elle n'a rien oui ne plaize ; Elle a douceur, elle a bonté , Esprit , gaye-humeur et beauté ,
4$ Et mille autres aimables charmes Qui font à tous rendre les armes.
De-là procèdent les soupirs, Les complaintes, les déplaizirs, Les soins , les chagrins , les ombrages , (o Les yeux-mourans, les doux langages; Mais de telles douceurs, souvent, Autant en emporte le vent.
[Un quidam de la Cour susdite
Me mande, en une lettre écrite $$ En françois, et non pas en grec, i©§
Que le marauis de Tonqueoec
Trouve fort Délie et fort gentille
De Catau de Beauvais la fille,
Qui l'a sceu si bien enchanter 60 Qu'avec elle il prétend chanter,
Avant qu'il se passe une année:
Hymen! Hymen! ô Hyménée! ]
Un autre amy particulier M'a dit que monsieur le Télier 6j S'en va trouver aussi la Reine ; s t $
Mais on ne sçait ce qui le même.
On fronda furieuzement ,
Mercredy, dans le Parlement
(Et surtout l'Altesse Royale) , 70 Le Mazarin et sa cabale.
De tant d'arêts déterminez
Qu'on a contre luy fulminez,
Ce dernier est le plus sévère
Et moins capable de luy plaire :
7$ Il ne l'épargne point du tout.
Ce fier arêt le pousse à bout,
Et tel fut ce coup de tempeste
Qu'on pensa proscrire sa teste.
Illec , ce mesme jour, Machaut 80 Fit une harangue, assez haut,
Un peu plus longue aue succinte,
Contre monseigneur ae Corinte,
Lequel seigneur Coadjuteur
Regarda ce déclamateur S) D'un œil enflâmé de colère,
Et sans doute Pût fait bien taire,
Animé d'un juste dépit;
Mais , hélas ! on l'interrompit.
Chacun sçait qu'àTonneins-Charente 90 Des cavaliers quatre cens trente,
Gardes, fuzeliers et dragons,
Dont la plus-part ètoient Gascons,
Furent , les uns après les autres,
Défaits par quelques-uns des nôtres. 141 9t Là , le chevalier de Créqui
IJO
— Décembre 165 1.
Fut blessé l'on ne sçait par qui , Et si les nouvelles sont vrayes, Son corps receut trois grandes playes Et quatre autres dans son pourpoint; Mais on dit qu'il n'en mourra point.
Au contraire , il aura la gloire D'avoir un beau rang dans l'histoire, Où tous ceux du party royal Sont toujours bien et jamais mal , Pour donner aux autres courage De mériter mesme avantage.
Ce château , tour, ou bien dongeon, Qui persécutoit tant Dijon , Cédant à plus grande puissance , S'est remis dans l'obéissance Pour un long-temps, s'il plaît à Dieu, Et le commandant dudit heu, Nommé le sieur de la Planchette, En est sorti par la planchette, Ou du moins par le pont-levis, Dont les Dijonnois trés-ravis, Sans épargner or ny monoye, Ont fait depuis des feux de joye Et tiré maint coup de canon En l'honneur du duc d'Epernon.
Madame d'Elbeuf, la douairière, Peste d'une étrange manière Contre Bouteville et ses gens, Qui, plus afamez que sergens, Ont fait mainte action d'yvrogne Dans un sien château de Bourgogne, Auquel endroit ils ont emblé Pour trente mille êcus de blé, Des vins en trés-çrande abondance , Quarante sacs plems de finance , Et des meubles pareillement, Si qu'elle fait un grand serment Que, sans comprendre le dommage Que l'on a fait à son village , Elle perd en argent comptant, En beaux meubles qu'elle aimoit tant, En grains et vins et d'autres vivres , Deux cens cinquante mille livres, Y compris les chevaux volez, Et les fagots qu'on a brûlez.
Quelques ennemis ou canailles Ont volé la dame Navailles, Mais de si courtoize façon, Qu'ils ne l'ont point mize à rançon, D'autant qu'elle leur dit sans feinte Qu'elle ètoit de six mois enceinte.
Mais, voyant qu'elle avoit peu d'or, Ces messieurs luy prirent encor Les deux chevaux de sa litière, ip Et ce fut devers la frontière.
Décembre 1651. — Livre II. Lettre L. 189
Bref, une influence maline , 90 Qui sur nous à prézent domine , Fait naître mille ocazions Pour cauzer des divizions.
On a mis Maillard en prizon , Comme le principal tizon De Témûte sédicieuze De cette troupe furieuze,
M) Qui vouloit à grands coups de dent Manger le premier prézident; Je prévoy sa mort et ruine, D'autant que les gens de marine Ne prennent plus ses intérêts,
iéo Ce qu'ils ont fait sçavoir exprés Par deux des leurs qu'ils députèrent, Qui tout hautement protestèrent Qu'ils l'abandonnoient à la hart, Et que puis qu'iceluy Maillait
165 S'êtoit laissé sotement prendre, Qu'il faloit franchement le pendre Et secouer tant qu'on voudroit , Qu'aucun d'eux ne le secourroit, Qu'ils veulent bien que l'on l'immole,
•70 Et qu'ils en donnoient leur parole.
Dedans Paris pour vray l'on tient Que Jules Mazann revient, Et que d'aujourd'huy, d'assurance, Il a remis le pied en France.
«7j Pluzieurs gens m'ont fait ce raport, Mais je ne les croy pas trop fort.
Pluzieurs dames de cette ville Ont entr'elles guerre civille, Qui pour aimer en mesme endroit,
1S0 Qui pour le tort , qui pour le droit, Qui pour le sang, qui pour la race, Qui pour le rang, qui pour la place, Qui pour l'argent, qui pour le jeu ; D*autres se picotent un peu
(8f Et se font ae sourdes querelles Pour se croire plus ou moins belles ; Et telle avec telle a débat, Touchant les afaires d'Estat ;
Du marquis de Cœuvres la femme Ces jours passez a rendu l'ame,
19 j Au grand regret de son mary, Dont l'œil depuis n'a point tary, Et, quoy que l'on luy puisse dire, Presque à tous momens il soupire Et ne reçoit confort d'aucun ,
100 Exemple certes peu commun
Dans l'étrange siècle où nous sommes , Où je connois plus de trente hommes Qui d'un semblable événement Se consoleraient aizément.
ao$ Monseigneur de Schonberg, mon mai- Donna l'autre jour à repaître [tre, A quantité de cordons-bleux.
Le festin parut merveilleux, Et l'abondance y fut si grande
aïo De vin, de fruit et de viande, Que j'ûs pour moy six ortolans Que je trouvay fort excélans, Une moitié de tourte d'ambre Qui parfuma toute ma chambre,
ai s La carcasse d'un chapon gras, Cinq demy-septiers d'hipocras , Des poires et des confitures De pluzieurs façons et natures, Un grand gâteau de massepain
220 Et pour plus de six sols de pain.
Durant cette chère, 6 Princesse!
Je me souvins de Vôtre Altesse , Et par grande joyeuzeté Je dûs souvent à sa santé; 22$ Et puis je la portois aux anges, En vous donnant mille louanges.
J'ai fait et barbouillé cecy Le dix-et-sept de ce mois-cy.
La Moze historique. — Décembre 1651.
LETTRE CINQUANTE-UNIÈME
Du [dimanche] 24 Décembre.