‹ La muze historique;Chapitre 93 sur 221 · SÈCHE · texte numérisé non relu

SÈCHE

Quelques-uns voyans de travers Mes malheureux et pauvres vers Et les tournans à conséquence , 0 Princesse ! on m'a fait défence j D'écrire politiquement, Ny de railler aucunement.

On nomme sanglante critique Mon innocente rétorique , Et pluzieurs traitent (Patentât

10 Le zélé que j'ay pour l'Estat.

Quoy que j'aye l'ame assez bonne Et point de fiel contre personne , Quelques messieurs du Parlement Ivaiment pas mon raizonnement,

ij Si que, craignant, en ce rencontre, Oue l'on ne donne un arêt contre (car ces Messieurs sont absolus), Je ne raizonneray donc plus Sur l'état prézent des affaires,

» Pour n'imter tels aversaires ; J'en parleray tout simplement, Pour obéir au Parlement ; Mais aussi mes tristes Gazettes Ne seront plus que des sornettes,

aj Et qui, certes , ne vaudront pas Que-pour elles l'on fasse un pas ; Nulle grâce n'y sera jointe ; Elles n'auront ny feu, ny pointe, Ains un stile froid et trancy ;

jo Vous le verrez par celle-cy.

Le balet qu'avec alégresse On dansa devant Vôtre Altesse Dans Rouen, la bonne cité, Est par tout Paris fort vanté ;

h L'invention étoit jolie Et venoit d'un ame polie ; L'on y parloit avec honneur De votre cher père et seigneur A cauze que ce sage prince

* Maintient la paix dans la Province.

Bref, cette danse de renom ,

Encor qu'elle portât le nom Du Balet de Robert-le-Diable , Fut , ce dit-on , fort agréable , 4$ Et fit bien voir que les Normans Sont quelques fois assez charmans.

Le magistrat de cette ville N'aprouve pas, dit-on, la bile, Ny le trop violent pouvoir

50 Que dans Angers Rohan fait voir, Dizant que c'est une malice D'en avoir chassé la Justice.

On dit que monsieur d'Hoquincour Avoit déjà pris un faubourg,

j 5 Et vouloit ataquer la ville Avec des chevaux plus de mille ; Mais qu'ayant été repoussé , Son fils et celuy de Gransé, Par une funeste disgrâce,

éo Demeurèrent morts sur la place.

La duchesse de Saint-Simon* Qui porte un agréable nom, Mais dont l'esprit et le vizage Le sont mille tois davantage ,

éj Ayant paru comme un beau jour Trois ou quatre fois à la Cour, Dont elle étoit presque adorée, Vers son cher duc s'est retirée , Qui, comme époux et comme amant,

70 iJattendoit impatiemment.

L'épouze à monsieur.de Navaille, Que la grossesse un peu travaille, S'en va, dit-on, diligemment A Niort, son gouvernement, 75 Avec dessein, la bonne dame, D'y chercher une sage-femme (N'en ayant pu trouver en Cour) , Pour acoucher au premier jour.

Cominge, avec belle dépence

La Muzb historique. — Février 1652.

80 Et très-grande magnificence, De cinq cens nobles escorté , Fut rencontrer Sa Majesté, Auquel, d'une action civile, Il porta les clefs de la ville ,

85 Où l'on receut toute la Cour Avec* pluzieurs signes d'amour, De loyauté , respect et joye.

Ce n'etok qu'argent et que soye , Perles, diamans, or, azur,

90 Dedans la ville de Saumur.

Quoy que la viande fût chère, La Cour y fit fort grande chère; On y vid des mets trés-exquis Pour Roy, Reine, ducs et marquis ,

95 Et des taWes toutes chargées Tant de bignets que de dragées.

Mais , encore que pour un coup A Cominge il coûtât beaucoup , Et plus qu'à nul de la contrée,

100 Pour une si pompeuze entrée, Il s'en sçavoit pourtant bon gré , Car en un suprême degré Son ame , alors , fut plus ravie Qu'en aucun moment de sa vie ,

ioj Revoyant, avéques la Cour, Le cher objet de son amour, Assavoir sa femme fidelle , Si sage , si bonne et si belle.

Dudit Saumur quelques bourgeois

ne Vouloient chanter à haute voix, En un balet ou mascarade , Une méchante sérénade Contre le prince de Condé Et les grands qui l'ont secondé;

1 1 $ Mais le Roy, par grande prudence, De luy-mesme impoza silence A ces chiens de flateurs de cour, Lesquels il fit taire tout court.

Cette action me semble belle,

iao Et chacun la doit trouver telle S'il n'est tout-à-fait déloyal, Car elle part d'un cœur royal.

0 jeune Roy! Dieu te bénisse Et te soit à jamais propice !

1 a j Le brave sieur de Manican , Autrefois maréchal de camp , Et bien expert dans la milice, S'est aquis un gros bénéfice De vingt-mil francs de revenu ;

rjo Et, pour s'être toujours tenu, Comme trés-loyale personne, Au service de la Couronne ,

De laquelle il a souvent mis A mort quantité d'ennemis ,

iij On luy donne encore espérance D'être un jour maréchal de France ; Lors il croira que de ses pas, Peines, sueurs, armes, combats, Et de sa valeur militaire,

140 II aura le juste salaire :

Car son opinion va-là, Que pour le moins on doit cela A ses soins et travaux extresmes , Et jusqu'à ses ennemis mesmes ,

145 Pluzieurs d'entr'eux dizent, dit-on, Qu'il mérite bien le bâton.

Ouintin, raillé du sieur Tavane De danser trés-mal la Pavane, En ayant le cœur fort outré , 1 $0 Le fit venir dessus le pré Pour y danser une autre dance; Mais Quintin , perdant la cadance, Y fit de si malheureux pas, Qu'il tomba roide mort à bas.

1 $ $ A Castelnaud , en Aquitaine , D'Anglois bien prés d'une centaine, Etans illec en garnizon, Ayant brûlé mainte maizon, Violenté femmes et filles,

160 Et ruiné pluzieurs familles , Multitude de pâïzans, De tels actes trés-déplaizans , Opozans rage contre rage Et courage contre courage,

165 Sans craindre mort, sang ny dangers, Investirent ces étrangers Qui massacroient jusqu'à des prestres; Et, s'en étans rendus les maistres, Songeans qu'iceux avoient brûlé

170 Leurs maizons, etmesme volé

Leur vin , leur lard , leur bled , leur or- Leur ont à tous coupé la gorge, [gc,

Le Parlement s'est assemblé; Mais je suis encor si troublé

17$ Des médizances qu'ils ont faites De mes mizérables Gazettes, Que , me dût-on trancher en deux , Je ne diray jamais rien d'eux.

0 Princesse ! assez d'autres plumes

180 En écriront de beaux volumes:

A prézent donc je m'en démets, Et toutefois je leur promets, Si par mainte sage ordonnance

Février 1652. — Livre III. Lettre VIII.

Ils remetent la paix en France , 185 Que, jusqu'au moindre sénateur Je serai fort leur serviteur.

Ces vers furent faits par moy-mesme, Le quatrième jour de Caresme.

LETTRE HUITIÈME

Du [dimanche] 25 Février.

AVANTURIÉRE.

AimabCe Princesse, il m'ennuye, Non de l'hyver ny de la pluye , Ny du sieur Caresme non plus, Et c'est pourquoy, donc, je conclus

j Que c'est de vAtre longue absence , Qui me fait croire , en conscience , Que depuis, pour le moins , un an, Vous avez party pour Rouan.

Ce qui toutefois me console,

10 C'est que l'on m'a donné parole Et mesme un infaillible espoir Que vous ariveriez ce soir, Qu'on avoit apris avec joye Que Vôtre Altesse êtoit en voye.

i) Me voilà donc hors de soucy; Et la Gazette que voicy , Si cette nouvelle est certaine , Ne courra point la prétantaine :

Car, vous ae retour en ce lieu ,

» J'auray l'honneur, s'il plaît à Dieu , Avec une alégresse extresme , De vous la prézenter moy-mesme.

Le gouverneur d'Arras, la Tour, Etant décédé l'autre jour,

if Mondejeu fut mis en sa place; Et , par recompense ou par grâce , Vandy, gentil-homme assez dru , Eut le gouvernement de Ru, Lequel vaut , pourvu qu'on ne mente ,

)o Cinquante mil livres de rente.

Manican , étant à Paris , Fut, lundy, grandement surpris Quand un sien amy luy vint dire :

« Sauvez-vous promptement, beau sire, h Car Gaston, étant en couroux, Veut qu'on mette la main sur vous. »

Manican, oyarit ce langage , Sans se charger trop d'équipage, Monte à cheval et s'en alla.

40 Monsieur Gaston , sçachant cela, Pour prendre ce mazariniste, Dépêche un garde sur sa piste Qui galopa si bien après , Qu'il l'ataiçnit à dix pas prés;

4$ Lors luy cnant à haute teste:

« Areste! areste! areste! areste! »

Manican point ne répondit ; Mais le carde ayant encor dit :

« C'est de par l'Altesse Royale » ,

jo Manican piquant sa cavale ,

Tournant un peu la teste : « Et moy , Je fuis, dit-il, de par le Roy. »

Lors pressant plus fort sa monture , Pour sortir de cette avanture,

5 j II eut tAt le garde éloigné, Qui s'en revint tout renfroigné.

Sans être aussi pris de personne , Hoquincourt a gaigné Péronne , Ce personnage un peu ruzé 60 S'étant tellement déçuizé ,

Que, nonobstant mainte embuscade , Ilfit en plein jour sa passade.

Ces cinq ou six mille étrangers Qui viennent secourir Angers

éj Ont, de la Belgique contrée, Dans la France fait leur entrée , Dont certes les pauvres Picards Sont tous tristes et tous hagards.

Ils ont, dit-on, par la Tiérache

70 Commencé leur funeste marche, Et , malgré les chemins mauvais , Ils doivent passer par Beauvais ,

La Muze historique. — Février 1652.

De là par la ville de Mante, Qui n'est plus à prézent charmante

75 Comme eue étoit par le passé , Ains froide comme un trépassé , D'autant que tous les beaux vizages , De crainte de leurs pucelages Et de tout plein d'autres mal-heurs,

te Ont cherché des gttes ailleurs.

J'ay toutefois entendu dire Que , par ordre de nôtre Sire , Sully, brave et puissant seigneur, Qui dudit Mante est gouverneur,

*s Est à ce torrent et ravage Allé disputer le passage Et s'enfermer dans la cité Pour y servir Sa Majesté ; Du pais aussi la Noblesse

90 Veut , dit-on , montrer sa prouesse Par un généreux armement, Et les paîzans mesmement, Pour reprimer les insolences , Les dézordres et violences

9S De ces Espagnols et Flamands, Que l'on estime un peu gourmands.

On m'a dit toutefois qu'ils dizent Aux chefs François qui les conduizent, Et surtout au duc de Nemours :

100 « Hé quoy! marcherons-nous toujours Avec tant d'ardeur et de hâte, Sans rencontrer ny pain ny pâte ?

Nous ne trouvons point de dindons, Ny de lard à faire lardons ;

10$ On ne voit dans pas-un village Ny chair, ny poisson , ny vizage , Ny feu , ny bois , ny vin , ny foin.

Ma foy, nous n'irons pas plus loin Si l'on ne nous fournit d'étapes

1 ie Pour y vivre comme des papes :

Nous ne venons que pour cela. »

Nemours, oyant ces discours-là, Avec esprit, avec adresse, Les radoucit et les caresse ,

ii) Et promet mirabilia ;

Mais pourtant deux jours il y a Que l'on aprend des Ordinaires Que ces troupes n'avancent guéres; Puis ils rïe sont pas trop certains

i»o De retourner entiers et sains.

De Themines la maréchale A senty la rigueur fatale De la Parque dedans Poitiers, Mais pas, dit-on, trop volontiers.

125 Ayant languy dix-sept années, Depuis quatre jours terminées, Le sieur de Roquemont est mort; Et son cruel et malin sort Eut cela d'étrange et féroce,

1 jo Que le propre jour de sa nopee Perdant santé , force et vigueur, Il tomba dans cette langueur, Sans que ce triste personnage Pût consommer son mariage.

ijj Ainsi sa trés-chaste moitié, Sans mentir digne de pitié, Ayant été toujours fidelle , Quoy que jeune et mesme assez belle, Peut jurer avec vérité

140 Qu'elle a certainement été

Dix-sept ans fille , femme et veuve , Et qu'elle est encor toute neuve.

Le sieur chevalier de Grammont Retournant au pais d'amont,

14$ Et remportant de cette ville Des pistoles jusqu'à deux mille, Ledit chevalier, depuis peu , En ayant gangné dans le jeu, A qumolas et quinolettes,

ijo Deux mil cinq cens toutes complettes; Ledit sieur donc fut rencontré Par des gens oui, bon-gré mal-gré, Sur le grand cnemin le pillèrent Et tout son argent luy volèrent.

1 $ j II se mit en couroux d'abord , Jura plus de vingt fois la mort; Et, voyant que cette canaille Ne luy laissoit denier ny maille :

« Quoy! dit-il, faire cet afront

160 A moy, chevalier de Grammont, Frère d'un maréchal de France!

Quoy! prendre toute ma finance, Sans me laisser un patagon !

Scavez-vous que je suis Gascon?

t*s An! par-le-sang! ah! par-la-teste! » Mais rien ne servit sa tempeste :

Les voleurs, au nombre de sept, Fouillèrent jusqu'à son gousset, De sorte que ce personnage

170 S'en revint plein d'ire et de rage A Paris, ou je ne sais où , Jurant souvent son : Cap-de-Diou!

On dit que le roy d'Angleterre Seroit bien-aize de conquerre 17s La couronne des Suédois,

Non qu'il y prétende aucuns droits,

Février 1652. — Livre III. Lettre VIII.

Mais êpouzant leur jeune reine, Qui d'un si rare esprit est pleine , Qu'on peut dire et jurer bien fort

180 Qu'elle est la merveille du Nord.

Pluzieurs propozent cette afaire Comme une cnoze bonne à faire, Et qui peut avoir le crédit De rétablir le roy susdit,

1S5 Assisté de cette amazone, Dessus son légitime trône, En dépit de ces gens cruels, Les Fairfax et les Crommuéls; Mais le palatin de Suéde,

190 Qui quelque espoir encor possède , Par amour ou succession, De se voir en possession Du diadème des Vandales, A de si puissantes cabales

19) Qu'il peut empêcher ce dessein; Et l'ardeur qu'il a dans le sein , Qui son seul intérêt écoute , Luy fera pratiquer, sans doute , Toutes sortes d'inventions,

mo De soins et de soumissions, Pour parvenir à cette gloire , Comme l'on voit dans une histoire Du très-beau romant de Cyrus, Que j'aime encor mieux que Florus,

»i Que Tacite, ny que Plutarque; Et c'est donc fllec qu'on remarque Aussi clairement qu'en plein jour Les intrigues de cette cour; C'est-là que cette reine illustre

sio Parott avec un digne lustre, Et qu'on y voit en mots exprés Ses sentimens les plus secrets Et sa vertu toute aivine , Sous le nom de Cléobuline.

ai j Les Polonois; prézentement , Sont dans un grand contentement , D'autant que t'illustre Marie, Leur souveraine trés-chérie , De son hymen trés-fortuné

220 A produit un fils nouveau né.

Je participe à la liesse De cette charmante princesse, Qui , pour ses grandes qualitez , Fait révérer de tous cotez

12s Sa personne toute royale, Dont la vertu n'a point d'égale, Et dont les mérites divers Sont connus de tout l'univers.

Princesse, afin que mes Gazettes a;o Ne passent plus pour indiscrettes, Vous ne devez plus faire estât Que je vous parle de l'Estat.

Ma Muze, encor toute étonnée, Est si sévèrement bornée îjî Que mesmes je' n'oze railler, De peur de foire piailler; Mais si, sans sel et sans vinaigre , Ma rime vous semble trop maigre Et mes discours trop imparfaits, 240 Le métier que pour vous je fais Etant de peu de conséquence , Vous pouvez m'impozer silence.

Fait le vingt-cinquième du mois, Pour fruit ayant mangé des noix.

APOSTILLE

[On dit à madame de Guize , Vendredy dernier, dans l'églize, Que monseigneur son fils aîné Des Espagnols est retourné; Qu'à Bordeaux il a fait retraite ;

250 Qu'il en a l'ame satisfaite En un degré superlatif, Et qu'enfin il n'est plus captif Que de la chevelure blonde, De l'en-bon-point et gorge ronde,

2jj Des yeux, de la bouche et du front De mademoizelle de Pont.]

La Muzb historique. — Mars 1652.

LETTRE NEUVIÈME

Du [dimanche] 3 Mars.

Page 1