ÉGALE
Princesse, quoy que l'on vous die, Au retour de la Normandie, Jusques dedans vôtre maizon, Les nouvelles de la saizon, 5 Sans qu'il vous en échape aucunes, En voicy pourtant quelques-unes Dont, par vAtre permission,* Je vous fais répétition.
Vendôme, prié parla Reine,
10 A réfuzé, cette semeine, D'être chef du Conseil du Roy; Mais je ne sçay pas bien pourquoy.
Je jucerois, en conscience, Que l'âge et que l'expérience,
1 5 Et l'esprit dont il est pourvu , Des meilleurs qu'on ait jamais vu , De ce rang le rendraient capable, La France étant si mizérable Que, pour son naufrage empêcher,
» Elle a Dezoin d'un bon nocher.
Si la prescience divine Avoit rézolu sa ruine, Tous les esprits les plus acorts Ne feraient que de vains éforts
2$ Pours'opozeràsasoufrance; Mas j'ay toujours quelque espérance Que le Ciel ne permetra pas Que cet empire tombe à oas, Quoy que l'Espagne et l'Angleterre Al'enyy luy fassent la guerre , Et qu'if soit trés-incommodé.
Ce que Dieu garde est bien gardé.
Je voudrais bien, en ce lieu, dire, Afin de vous faire un peu rire, Une histoire, par le détail, De monsieur de Roche-Portail; Mais elle est d'incidens si pleine, Et mesmes de si longue haleine, Que, n'étant pas bien préparé
JO
40 A foire de ce long narré
(Embarassant comme un Dédale) Une déduction totale, Je n'en parlerav seulement Que superficiellement
45 Et d'une manière succinte.
Mais entrons dans ce labirinte.
Ledit sieur donc étant l'époux D'une femme d'esprit jaloux, Qui luy chantoit souvent sa gâme,
jo D'autant qu'une étrangère flàme Le faizoit, contre la raizon, Coucher souvent hors la maizon.
[« Ingrat, quelquefois dizoit-elle, Ame tout-à-fait criminelle,
5 s Dézerteur du beau sacrement, Vieux boursouflé, gros Alemand, Pourquoy, puisque je t'ay fait riche, De ton amour m'es-tu si chiche?
Mary qui vaux moins qu'un fêta,
60 Pourquoy donc m'abandonnes-tu * Pour des friponnes et des gueuses? » Auxquelles paroles fougueuzes Répondit de Roche-Portail :
« 0 de mes jreux l'épouvantail!
'*s Qui me déplais sur toutes chozes, As-tu des lys? as-tu des rozes, Des beautés et des agrémens?
Si tu dis que oûy, tu mens.
Tu n'es qu'une grosse pécore,
70 Et tu veux que Ton t'aime encore 1 » Ces discours, sans doute un peu fous, Mettoient cette femme en couroux.] Or tout le bien de leur ménage, Argent, joyaux, meuble, héritage,
75 Ne venoit que ae son côté, Car elle avoit tout aporté.
Cette dame donc, par vengeance, Ayant r'amassé sa finance Et mis ses meubles à l'écart,
80 Alla demeurer autre-part,
Mars 1653. — Livre III. Lettre IX.
Et cette soudaine retréte Fut à cachée et si secrète Que Roche-Portail, enragé Qu'elle eût sorty sans son congé , «J Ouoy qu'il s'en mit fort en cervelle, lren eut pourtant vent ny nouvelle ; Mais enfin ce pauvre mary, Honteux, confus, pénaut, màry, Ayant Pâme toute Douruê , 90 La fit trompeter dans la rué.
Il se mit après dans l'esprit (Mais je pense qu'il se méprit) Que sa tnste femme évadée, Qu'il avoit souvent gourmandée, 9j Etoit avec tout son trézor Dans le cloître de Saint-Victor.
Si qu'ayant fait citer les moines, Ces maîtres chanteurs d'antifoines, Sur ce cas se voyans chez, 100 En furent si fort irritez Que par une ardante poursuite ils firent décréter ensuite Un adjournement personnel, En exécution duquel , 10) Et pour satisfaire à Justice, Ils le prirent par artifice Et le mirent dans la prizon, Qui n'est pas loin de leur maizon, 1/y traînant avec violence, no Et mesme avec quelque insolence.
Ledit sieur, entrant en ce lieu, Jurant souvent le nom de Dieu , Rencontra d'abord la concierge, Qui depuis trente ans n'est plus vierge, ni Et desserra si grand souflet Sur son vizage maigrelet, Qu'il luy froissa, ce dit l'histoire, Toute la joué et la mâchoire, Et l'ensanglanta tout-à-fait :
»*> De sorte que pour ce forfait La vieille, en fureur convertie, Se rendit soudain sa partie , L'acuzant de crime et d'excez.
Si bien que voilà deux procez, i»j Chacun pire qu'une tempeste, Qu'il s'est atiré sur la teste.
Ainsi son bizare destin Me semble étrangement mutin.
Pour perdre un peu sa femme , passe :
ijo Cela n'est pas grande disgrâce; Mais la prizon et les procez, Dont sont incertains les succez, Quoy que ce soient chozes vulgaires, Sont des maux qui ne plaizent guéres.
t?s La Parque a tranché le filet Au bon seigneur de Rambouillet, Dont, depuis douze ans, la paupière N'avoit ny clairté ny lumière, Mais dont l'esprit, en vérité,
140 N'êtok que lumière et clairté.
Cet illustre et grand personnage Fut trés-heureux en mariage, Ayant mérité l'amitié D'une si charmante moitié,
145 Qu'au rang des sages et des belles On en voyoit fort peu de telles.
Par un particulier bon-heur Il possédoit aussi l'honneur D'avoir deux excélentes filles
i^o Que je ne nomme point gentilles, Car ce terme ne convient pas A leurs majestueux apas, Mais si nobles et si bien faites, Si vertueuzei, si parfaites,
155 Et mesme en qui le Ciel comprit Tant de douceur et tant d'esprit , Que ces deux âmes sans-pareilles Peuvent passer pour deux merveilles , Témoins tous les plus beaux esprits
160 Qui de leurs vertus sont épris; Mais, pour voir les vives peintures De ces deux rares créatures, Dont en passant je parle icy, Et de leur père et mère aussy,
ils II faut voir l'Histoire d'Elize, Au romant de Cyrus comprize Au tome, comme chacun sçait, En ordre justement le sept :
C'est dans cet agréable ouvrage
170 Qu'on peut contempler leur image , 05 je renvoy' le cher lecteur Pour en, être l'admirateur.
Du camp étranger qui s'avance Pour venir au cœur de la France,
17 j D'Angers et du duc de Beaufort, Par tout Paris on parle fort, Mais d'une façon si diverse, Et souvent mesmes si perverse , Que j'ay rézolu sur ce point
180 De n'en parler aujourcrhuy point, Mais peut-être l'autre semaine , S'il en vient nouvelle certaine.
Le Grand-Maître et le Cardinal Sont l'un avec l'autre fort mal , 18 j Et se sont écrit des missives, A ce qu'on dit , trés-ofensives.
La Muzb historique. — Mars 1652.
On dit aussi que Miossens, Loin de luy donner de l'encens, Loutre-jour à Son Eminence 190 Témoigna peu de révérence, Et luy paria fort d'un jargon Qu'on trouva tout-à-fait gascon.
D'Olonne aspire à l'hymenée De la belle Loupe l'aînée, 19s Et l'on croid que dans peu de jours Ils jouiront de leurs amours , Et ce sera, ce dit-on mesme , Avant qu'il soit la my-Caresme.
Enfin le sieur Coadjuteur, joo Nonobstant maint persécuteur, Est fait cardinal par le Pape , Dont pluzieurs mordent à la grape, Sçavoir ses amis plus ardents ; Mais d'autres ont grincfc les dents a*f Quand on leur a ait la nouvelle De cette Eminence nouvelle.
Les sieurs la Boulaye et Choizy Avoient l'un et l'autre choizy Une brette aiguë et tranchante
210 Avec intention méchante De faire après tous leurs éforts Pour en percer leurs pauvres corps ; Mais, comme ils étoient en posture, Prés de se mettre en sépulture,
ai 5 La ravissante Chàtillon, Ayant sceu leur dessein félon, Empêcha ce mal-heur étrange En paraissant comme un bel ange Qui venoit de la part de Dieu
aao En ce vaste et funeste lieu.
Ces deux messieurs d'humeur farouche Ouirent de sa belle bouche Ces mots, qui vindrent tout-à-point:
« Messieurs, vous ne vous batrez point. »
aij Ayant parlé de la manière,
Leur ame ne fut plus si fiére, Et , leur cœur devenant humain , La belle les prit par la main Et les mena sans intervale
a)o Droit chez Son Altesse Royale, Ayans, plus doux que des moutons, Referme tous-deux leurs boutons.
Depuis, les maréchaux de France De leur fait prenant connoissance,
ajj Leur diférant presque mortel Fut acordé dans nôtre Hôtel, Où Schonberg, Lhôpital, d'Estampes, Esprits plus brillans que des lampes, Après maint et maint examen,
240 Les firent bons amis. Amen.
Chàtillon, la charmante dame, Au plus profond de sa belle àme Sent un plaizir continuel D'avoir empêché ce duel;
24s Mais voicy ce qu'on pouroh dire A ce rare objet qu'on admire :
« 0 trop dangereuse beauté , Qui vous piquez d'humanité , Soyez un petit moins ravie
2(0 De leur avoir sauvé la vie !
Vos incomparables apas Cauzent assez d'autres trépas. »
0 Princesse ! j'ûsse peut-être Fait à Vôtre Altesse parêtre
an Dedans ce mien discours prézant Quelque choze de plus plaizant; Mais on retient si tort la bride De ma pauvre Muze timide Qu'elle n'oze plus s'êchaper
260 Ny moins encor s'émanciper.
Ha ! que c'est une étrange choze Quand on veut jazer et qu'on n'oze !
Fait en mars, le treizième jour, ' Et sept après vôtre retour.
Mars i6$a. — Livre III. Lettre X.
LETTRE DIXIÈME
Du [dimanche] 10 Mars.