A LA HUSSARDE
trois pièces: un vestibule, un salon-cabinet de travail, une chambre à coucher. A vrai dire, l'homme aux deux maîtresses, cet éclectique Fournier, n'y dormait pas souvent : il préférait trouver ailleurs un lit moins étroit... La clef était sur la porte : on entra. Dans le salon, un cavalier d'ordonnance, le hussard Gabriel, brossait, astiquait, fourbissait : il regarda, effaré, l'irruption des gens à gourdins. L'agent Masson, le plus matois de ce trio matois, dirigeait la perquisition; on commença par la chambre à coucher.
— Livrez-nous vos papiers, citoyen.
— Volontiers, les voici!...
Le colonel leur montra, placé sur une commode, un portefeuille qu'emphssaient de volumineuses paperasses... Toute la correspondance du 12^ hussards : des rapports concernant Thomas ou Philippe, Puits-d'amour ou Monte-au-ciel, leurs chevaux, leurs culottes, leurs sabretachcs; mais pas un seul billet qui sentît la conspiration! Non; ce n'étaient pas de tels chiffons qu'on demandait!
— Vous avez d'autres papiers, j'imagine?
— Oui, beaucoup d'autres dans mon secrétaire : je vais les chercher.
Fournier s'élança hors de la chambre, traversa en courant le salon, arriva jusqu'au vestibule. Déjà, il mettait la main sur la porte d'entrée, quand Dufrénoy le rattrapa: « Là, là! Pas si loin!... - N'essayez pas de déguerpir! » En même temps, il saisissait le bras d'un pareil farceur. Mais soudain le farceur, se retournant, lui allongea un magistral
coup de poing, et l'agent alla rouler sur le carreau. Alors, poussant la porte restée entr'ouverte, le colonel se jeta dehors, la ramena, puis la ferma à double tour...
Il avait coffré la police.
Furieux d'être sottement pris au piège, les inspecteurs criaient, sacraient, tempêtaient : « Rentrez! au nom de la Loi, rentrez!... » Bah! l'encageur de recors s'éloignait prestement; il descendit l'escalier et regagna la cour. Deux charrons y travaillaient à réparer son tilbury : « Salut, mon officier! » — « Bonjour, bonjour, mes amis!... » Là-haut, le tapage continuait; les agents avaient ouvert une fenêtre, criaient à la garde! apostrophaient les ouvriers : « Arrêtez-le! Arrêtez-le... Un scélérat!... » Mais heureux de faire endêver la raille, les charrons faisaient la sourde oreille, jouaient du marteau et se gaudissaient... « Vite, vite! Filez, mon colonel! »
Ouf! dans la rue, maintenant!... Le fugitif était sans chapeau, en bas de soie, escarpins, habit à queue de morue : impossible d'arpenter Paris en un tel costume! D'ailleurs, si peu d'argent dans la poche! Il devait se hâter, cependant : quelques minutes encore, et l'on se ruait à sa poursuite.., Donc au large, vivement!...
Mais le salut n'était pas loin. A quelque cinquante pas, devant la Cour des Messageries, stationnaient plusieurs voitures de place. Il s'élança, atteignit les fiacres sauveurs et monta dans un cabriolet.
A LA HUSSARDEI 201
— Où faut-il vous conduire, bourgeois?
Ah! oui, chez quel camarade chercher refuge? Où trouver un cœur assez courageux pour braver la police, assez loyal pour ne pas trahir? Le beau Fournier n'eut pas d'hésitation... Parbleu! chez la plus adorable de ces deux amies qui l'adoraient; la femme aux ardeurs passionnées qui depuis deux mois lui consacrait ses jours, lui prodiguait ses nuits!... Une âme d'élite, la mignonne!
— Rue de Clichy, cocher, en face de Tivoli! C'était là qu'habitait sa douce et chère Fortunée, la toute aimante Mme Hamelin.
Le populeux et bruyant quartier qui s'étage, aujourd'hui, derrière le square de la Trinité n'était, en 1802, qu'une montueuse solitude. Çà et là, pourtant, sur la déclivité du coteau, s'échelonnaient d'élégants hôtels; mais, blottis en des ramures de marronniers, ils laissaient à peine entrevoir -leur mignardise ou leur pretent aille. Ce faubourg de l'ancien Paris, — les fameux Percherons, — avait été un paradis d'amour, aux temps où lesTuffière et lesTurcaret mettaient en bonbonnière la danseuse ou la comédienne.
Jadis, de hauts et puissants seigneurs, galants messieurs à talons rouges, de fastueux fermiers généraux, y avaient édifié leurs petites maisons pour maîtresses, délicats brimborions qu'enveloppaient des parterres, des bosquets à rocailles, de romantiques profondeurs de charmilles. Mais ces temps étaient loin; Tufïïère, en compagnie de Turcaret, avait été guillotiné, et leur successeur de l'an X, gros bourgeois aux vices économes, ne logeait plus que son épouse en ces « folies » friponnes, dans ces vide-bouteilles libertins.
En 1802, toutefois, le bas de la rue de Clichy commençait à se peupler; la gaieté parisienne se trémoussait déjà dans ces parages; Tivoli, le bastringue idéal, s'y étalait, magnifique, et ce lieu de toutes les délices attirait la badaudaille. Le jour, il exhibait les plus merveilleux spectacles : athlètes, magiciens, joueurs de gobelets, danseuses de corde, aéronautes, femmes invisibles, chèvres acrobates; le soir, on y dansait, et vaguant à travers les bocages, la dryade chercheuse, la raccrochante hamadryade, y lutinaient et le faune parisien et le satyre venu de Carpentras. Mais plus haut, le désert commençait, morose : des murs, des murs encore que surplombait l'épanouissement des arbres. Les pensionnats abondaient dans ces taciturnes contrées; même une institution de jeunes filles s'était venue nicher dans les lilas qui avaient parfumé jadis la chartreuse de Mlle Coupé, ingénue des coulisses et vertu de l'Opéra. De murailles en murailles, on arrivait
aux portes d'une barrière que flanquait un temple dorique : le logis des gabelous, employés de l'octroi. Au delà, le boulevard extérieur, ses terrains vagues, ses enclos maraîchers. Aucune voie transversale n'interrompait l'ombreuse continuité de ce quartier désert, et son vaste triangle formait comme un parc, découpé en de nombreux jardins... Apaisante solitude, les rumeurs de la Ville n'y parvenaient qu'assourdies. Le jour, de rares passants, parfois quelques voitures, gravissaient les raidillons de son escarpement; mais la nuit, quand les trombones de Tivoli ne scandaient plus les contredanses, c'était en ces pays perdus un grand silence de petite ville, un profond et paisible sommeil de cité provinciale.
L'hôtel qu'habitait Fortunée Hamelin était situé en face de Tivoli. Construite autrefois par un fervent de la passade, le maréchal duc de Richelieu, cette jolie maison à maîtresse s'élevait au miUeu des parterres, discrète, et à l'orée d'épais massifs. Son jardin, aux marronniers touffus, montait en pente rapide, et deux portes d'entrée y donnaient accès sur la rue Blanche et la rue de Clichy. Rien n'existe plus, à présent, de cette chose menue et fragile; mais on peut aisément en évoquer le gentil fantôme.
D'ordonnance néo-grecque, style en faveur à la fin du dix-huitième siècle, le pavillon de forme carrée se composait d'un seul étage, avec toiture italienne, et une construction plus récente,
simple rez-de-chaussée, joignait, en le complétant, ce trop étroit logis. Au printemps, Fortunée s'installait dans la fraîcheur de cette annexe. Sa chambre, d'aspect bizarre, au dire de ceux qui la fréquentèrent, n'avait rien du gynécée antique, et devait, par l'exotisme de sa décoration, choquer les regards d'un Jacob, le tapissier fameux des merveilleuses. Ni grecque, ni étrusque, ni pompéienne, mais d'un baroque tout oriental ! Des tentures, étoffes de l'Asie, en garnissaient les murailles, et la structure de leurs panneaux donnait à ce réduit l'apparence d'une tente arabe, d'un harem au désert. Le lit cependant était au goût du jour, à la David, sans courtines, de forme classique; pulvinar de déesse, couche à la Récamier, — moins virginale, toutefois, et plus large sans doute...
Indolente, voluptueuse, aimant le far niente du pays natal, ses somnolences et leurs songeries, fatiguée d'ailleurs par tant de bals, de concerts,' de réceptions mondaines, la créole passait entre deux draps ses paresseuses matinées. Une indiscrétion malveillante nous a décrit le déshabillé que revêtait alors cette nonchalante pour recevoir ses visites : veste à la turque, permettant d'entrevoir les formes graciles d'une si fluette petite personne, fanchon de soierie voyante, faisant valoir son teint doré, ses yeux noirs, pailletés d'or et chargés d'étincelles, sa chevelure ondulante et quelque peu crépue. « Un bouledogue coiffé d'un madras! » s'est écrié ce malappris M. de Bon-
neval; mais les admirateurs de la dame jugeaient tout autrement l'affriolante laideur du « premier polisson de France ».
Donc, le 15 floréal, au matin, bien avant l'heure de son lever, la languissante Mme Hamelin fut tirée brusquement de ses rêvasseries : Fournier, son amant, son François tant choyé, venait de faire irruption dans la chambre mauresque.
Fortunée ne l'attendait pas. Meurtri par sa chute de cabriolet, le colonel avait gardé le lit durant plusieurs jours, et son amie le supposait encore malade. Peut-être, pendant la fièvre qu'occasionnait sa courbature, avait-il espéré voir accourir, inquiète et palpitante, la bien-aimée; mais la bien-aimée n'avait pu venir. Trop d'impérieuses obligations lui prenaient son temps, absorbaient ses journées : promenades aux Tuileries, cavalcades au bois de Boulogne, collations de l'aprèsmidi, dîners en ville, bals, concerts, spectacles nouveaux; pas un moment de répit pour écouter la voix de son cœur!...
Go cœur, du reste, ce tendre cœur, commençait à se raisonner. Bel homme, — oui, sans aucun doute, — le hussard, dans son dolman et sous la pelisse; bien bâti, distingué, joli causeur, la coqueluche de toutes les citoyennes, — mais si petit capitaliste! Et puis, il allait- partir, regagner sa garnison lointaine : séparation cruelle, adieux bientôt mouillés de larmes! Fallait-il, pourtant, dépérir de douleur, se transformer en plaintive Artémise? Non, et une
femme à la mode, sachant la vie, connaissant le monde, se devait à soi-même d'ignorer les vulgaires tristesses de la grisette : les bienséances exigeaient qu'elle se consolât, et Fortunée Hamelin n'ignorait rien des bienséances. Au surplus, un autre colonel, — gendarme, celui-ci, — s'offrait déjà pour consolateur...
La subite arrivée de l'amant avait donc surpris la maîtresse... « François!... En toilette de bal, à 10 heures du matin? Et dans quel état : habit déchiré, chaussures souillées de boue, frisons à la Titus devenus tignasse de Gorgone!... Mon Dieu! que se passe-t-il? » Fournier, tout ému, raconta son aventure : on lui donnait la chasse; il venait demander un asile!..,
« Un asile?... » Elle avait écouté, contrainte et maussade : le rôle de génie tutélaire ne paraissait pas l'enthousiasmer... « Ennuyeuse histoire, vraiment! Ainsi, les aigrefins de la police avaient mis la main sur les papiers du colonel? Ils allaient y trouver des lettres, — des lettres de femmes!... Ah çà, vous avez brûlé toutes les miennes, j'imagine?... » Non, et l'imprudent dut faire l'aveu qu'il n'avait rien détruit. Alors elle éclata en reproches... « Malheureuse, malheureuse! A la merci de Fouché, désormais, de ce Fouché qui l'avait en haine! Un si cruel ennemi! Il était capable de vouloir la perdre à jamais, d'avertir Hamelin, son mari, de l'engager à faire un esclandre! Et ce haineux époux obéirait! Pour se venger de son long ridicule, ce monsieur, ce Dandin était homme à intenter un
LA BIKN-AIMKK 207
procès d'adultère! Ah! l'imprévoyance de son amant la mettait en jolie situation! Demain un effroyable scandale, demain d'infamantes poursuites, demain peut-être les Madelonnettes! »
L'acariâtre semonce dut se prolonger longtemps. A la fin, pourtant, cette fureur s'adoucit, et la charmeuse retrouva ses plus enjôlants sourires... « Eh bien, soit! elle accordait l'asile. Son hôtel serait un sûr abri. Après tout, elle aimait! »
La matinée s'acheva, plus tranquille. Maintenant, le beau François et sa brune amie ne faisaient plus qu'un même cœur; on déjeuna, on s'embrassa, puis Fortunée sortit.
Demeuré seul, Fournier se prit enfin à réfléchir. Il se sentait perplexe, peu satisfait de son escapade; l'accueil acrimonieux l'avait mortifié : il aurait cru plus de courage à l'amour! Il regrettait aussi, collectionneur se dégoûtant de ses richesses, d'avoir amassé dans son bureau tant de billets doux. Fâcheuse idée, ma foi! Desmarest allait tenir à sa discrétion la pauvre Fortunée!... Pourtant, l'homme de police n'avait point semblé mauvais diable : il avait promis de détruire toutes les lettres de femmes; mais voudrait-il les brûler, à l'insu de son ministre? La chose était douteuse. En tout cas, on pouvait encore lui adresser une instante prière. Fournier prit la plume et, fort anxieux, écrivit la curieuse épitre que voici :
« Fournier, chef de brigade, au citoyen Desmarest, chef du bureau particulier du ministre.
« Les procédés gracieux avec lesquels vous
m'avez accueilli lors de mon arrestation me commandent de vous en adresser mes bien sincères remerciements et des excuses également vraies pour m'être soustrait aux agents de votre police. En grâce, ne trouvez pas dans cette démarche une chose désagréable pour vous. Mais il est si contrariant, si effroyable de se voir dans les prisons, qu'un colonel de hussards est bien excusable d'avoir cherché à s'y soustraire...
« Permettez-moi aussi de réclamer de votre honnêteté et de votre bon cœur l'exécution d'une promesse que vous eûtes la bonté de me faire au regard des lettres bien étrangères assurément aux affaires politiques, et dont la moindre connaissance entraînerait des malheurs pour des personnes dignes de ménagements. La paix de familles honorables en serait troublée et un scandale affreux retomberait pour longtemps sur elles...
« Chargé spécialement de l'examen de mes papiers, vous avez vu que ma manière de vivre a toujours été conforme à celle que je vous avais annoncée. Je vous prie donc, à genoux, citoyen, et aux plus forts titres, de détruire jusqu'aux moindres traces des lettres dont je viens de vous parler. Brûlez ces lettres de femmes : je ne saurais trop insister sur cette prière. »
Supplique pleine de déhcatesse, c'était un appel de l'honneur à l'honneur, — bien naïf, cependant! La requête ne fournissait, d'ailleurs, aucune piste aux limiers de la rue des Saints- Pères, pas la moindre indication du refuge où
3e cachait Fournicr. Il ferma de cire rouge son mystérieux envoi, le scella d'une large et profonde intaille, camée creux qui devait orner une de ses breloques, puis le fit porter à la poste (1). Mais il avait écrit beaucoup trop tard. Jetée, vers les quatre heures du soir, dans une boîte de quartier, la lettre ne pouvait parvenu' à Desmarest que le jour suivant, au matin.
Quand le soir fut tombé, Mme Hamelin rentra. Elle apportait d'effarantes nouvelles. Tout Paris connaissait, à présent, l'histoire du joli tour à la hussarde, et tout Paris s'en amusait; mais le Premier Consul était furieux. Il avait ordonné qu'on reprit, coûte que coûte, l'effronté mystificateur. Le signalement du fugitif venait d'être envoyé dans les villes et dans les campagnes : généraux, préfets, commissaires, chefs de légion, capitaines, brigadiers de gendarmerie, — dans les cent deux départements de la France continentale, la force publique allait être mise en mouvement... « Ah! l'affaire tournait au tragique, pauvre ami; mais la bien-aimée était là qui veillait sur vous!... » Elle était redevenue très douce, la bien-aimée, — affectueuse, câline, caressante, pareille à ces bons génies d'autrefois qui charmaient les souffrances et réconfortaient les courages...
La soirée se passa en un délicieux tête-à-tête... Lui et Elle!... Peut-être, se mettant au piano, égrena-t-elle les notes de quelque vaporeuse « rê-
(1) Ce cachet existe encore sur la lettre qu'écrivit Fournier.
verie »; peut-être, de sa voix barytonnante, soiipira-t-il de plaintives romances :
Moments charmants d'amour et de tendresse, Comme un éclair vous fuyez à nos yeux!...
Enfin, ils se retirèrent dans cette chambre moresque où se trouvait, couche de forme grecque, un large lit à la Phryné.
Et pareille aux autres nuits, cette nuit voluptueuse s'écoula placide, en le profond et provincial silence du montueux quartier. Mais au matin du 16 floréal, dans les premières pâleurs de l'aube, les maraîchers qui descendaient de Montmartre purent entrevoir un surprenant spectacle. Des fantassins, des cavaUers débouchaient de la Chaussée d'Antin et venaient se masser devant Tivoli. Ils étaient nombreux : un bataillon de grenadiers de la Garde et la légion tout entière des gendarmes d'élite. En tenue de campagne, coiffés du bonnet à poil, vêtus de la longue capote aux buffleteries blanches ou jaunes, ces militaires semblaient se rendre à quelque
bataille...
Un ami de Fortunée, le colonel déjà consolateur, Savary, dirigeait l'expédition.
Par file à droite, par file à gauche, fantassins et cavaliers gravirent les raidillons de la rue Blanche et de la rue de Clichy; bientôt leurs têtes de colonne se rejoignirent sur le boulevard extérieur. Tout un quartier de Paris se trouvait ainsi enveloppé de sabres et de baïonnettes : un millier d'hommes était mis en ligne pour livrer combat à ce terrible Fournier.
L'hôtel de Mme Hamelin semblait assoupi; mais, devant la porte et le mur de son jardin, plusieurs fonctionnaires de la police attendaient : Beffara, commissaire de la di^^sion du IMont-Blanc, des officiers de paix, de nombreux agents, et parmi eux, colosse merveilleusement râblé, musclé superbement, l'illustre citoyen Pâques. Inspecteur général et chargé des arrestations difficiles, le géant espérait venger de son poing formidable l'affront subi par les camarades.:. Une amusante figure, ce Pâques, le « gros Pâques », échantillon parfait de la police consulaire, et qui mériterait un Virgile pour chanter ses prouesses! Butor, distributeur de horions, plaisantin, cependant, et joyeux drille, de plus propriétaire, possédant une maison dans la rue
Saint-Denis, ce richard avait un haut renom parmi les casse-museaux, ses collègues. Il les festoyait souvent, Desmarest lui-même daignait s'asseoir à sa table, et ses déjeuners qu'assaisonnaient maints coqs-à-l'âne étaient aussi fameux que ses exploits ou ses caresses... Fouché, en une si grave occurrence, s'était fait représenter par un autre soi-même. Il avait délégué son secrétaire, joli jeune homme de bonne naissance, ci-devant aux manières exquises, M. le vicomte de Villiers du Terrage, — en police : Devilliers tout court. Savary vint les rejoindre... Ils sonnèrent à la grille : « Ouvrez, au nom de la loi! » On ouvrit; ils entrèrent.
Réveillée par le tapage, Mme Hamelin accourut. Elle était en larmes, et non moins furieuse que gémissante : « Quoi! traiter avec si peu d'égards une femme de son rang! La perdre d'honneur à la face de Paris! Abomination! » Alors, la crise de nerfs qui accentue les grandes douleurs : sanglots, hoquets, éclats de rire...
Les gens de police n'en faisaient pas moins leurs recherches. Dans le pavillon à l'italienne, pas de Fournier; ils passèrent dans la chambre moresque, et y trouvèrent leur conspirateur. Le galant les avait attendus, résigné, tranquille, allongé avec nonchalance sur un lit aux couvertures défaites... Certes, un si parfait amant aurait dû plutôt se faire découvrir blotti dans la cave ou caché sous le toit; mais Fournier, homme d'esprit, avait préféré recevoir plus commodément son martyre. Il avait, d'ailleurs, ses raisons. Sa foi robuste en la passion
de sa maîtresse venait, hélas! de se dissiper : accueil dépité de cette amie, absence prolongée si longtemps, retour à la nuit; alors protestations de dévouement, baisers, tendresses diverses, — il avait compris.
On l'empoigna, sans résistance.
Apercevant, toutefois, la bien-aimée qui continuait à se lamenter, pathétique, le donneur de nasardes retrouva sa blague famihère. Il s'inclina; puis narquois, élégamment railleur : « Je vous rends grâce, madame, de l'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner. »
Une heure plus tard, on enfermait au Temple cet exhibiteur de ses superbes hanches.
Le même jour, dans l'après-midi, sa voiture déposait Mme Hamelin à la porte de l'hôtel qu'occupait Fouché. Elle y entra, voilée sans doute, et le ministre la reçut aussitôt.
Toute caressante, la visiteuse exposa d'abord à ce confesseur les douleurs intimes de son âme, et non moins cajolant, le confesseur lui prodigua les douces paroles. Elle supplia : « Ah! s'il daignait lui restituer les quelques lettres imprudentes qu'en sa naïveté de femme sensible elle avait écrites à Fournier! »
— Lettres fâcheuses,' madame!... Les voici! .. vous pouvez les reprendre.
Ils parlèrent ensuite du colonel conspirateur. Alors, nouveaux soupirs, larmes nouvelles que Fouché sut prestement tarir : il mit sous les yeux
de cette éplorée l'amoureuse correspondance de Mlle Adeline... Trompée!!... Mais ces fureurs jalouses se calmèrent : Hermione se rasséréna. Et soudain une ingénieuse idée lui traversa l'esprit : la courtisane de la rue Vivienne allait être la sauvegarde de Fortunée Hamelin...
— Une requête, citoyen ministre!... Pourquoi, amant de cette créature, Fournier n'aurait-il pas été découvert dans la chambre d'Adeline?
— Quel avantage à ce mensonge?
— Très grand, en vérité! L'expédition conduite par Savary ne serait plus qu'une stupide bévue; on en rirait, et l'honfieur d'une femme du monde resterait inviolé!...
Au fait, pourquoi non? Fouché approuva. Nuire, auprès du public, à une police rivale, faire suspecter d'imbécile maladresse les agents ofiicieux du Consul parut au maître fourbe une fort heureuse combinaison. Ce fécond inventeur de gabatines trouvait beaucoup d'esprit à cette Mme Hamelin... Eh bien, soit! On allait coiïrer la citoyenne Adeline : trois ou quatre mois passés aux Madelonnettes ne pourraient endommager son galant renom. Fouché pourtant exigeait que le colonel reconnût exacte la menteuse version; qu'il accusât la vieille cocotte, et devînt responsable d'une arrestation arbitraire... « Puisqu'il prétend vous aimer, madame, obtenez de lui qu'il songe enfin à votre réputation... »
Alors, dans le cabinet du ministre, et sur une feuille de papier à filigrane de la police, Mme Hame-
lin écrivit. Sa lettre existe encore, candide, voire niaise en sa perversité :
« Monsieur Fournier, le ministre, plein de bonté, a pitié de moi et des chagrins affreux que l'éclat qui vient d'avoir lieu doit me donner. Il est convenu de dire que vous avez été arrêté, rue Vivienne, chez la fille Adeline. Dites, je vous prie, la même chose. »
Un exprès fut envoyé au Temple, porteur de la répugnante missive, et, en attendant la réponse, Mme Hamelin alla s'installer dans le bureau de Desmarest. Quelques heures s'écoulèrent, fiévreuses et angoissées. La réponse enfin arriva : elle était d'une amusante impertinence :
« J'éprouve une consolation dans mes infortunes; c'est que vos chagrins sur mon arrestation chez vous soient un peu calmés. Je vous rends de nouveau grâce de l'intérêt que vous m'avez témoigné. Mais je ne veux point passer pour avoir été arrêté chez une fille. Arrangez-vous donc autrement... »
Réplique du berger à la bergère : François l'avait écrite sur le billet même, envoi de sa Fortunée. C'était un hautain refus, une rupture, mais sans plainte, ni reproches, — les adieux du mépris : la bien-aimée n'avait plus, hélas! qu'à souffrir ou qu'à se consoler...
Elle se consola.
Ainsi finirent les célèbres amours de François
Fournier, colonel de hussards, et de Jeanne-Fortunée Hamelin, femme politique. Commencés à la fonte des neiges, ils s'achevaient à la floraison des lilas : soixante jours de durée à peine. Mais en ces temps de liaisons éphémères, de « passades », de baisers cueillis entre deux batailles, leur brutal dénouement n'étonna personne. Les cœurs étaient fragiles, à cette époque de sentiments rapides... « Amours qui ne sont qu'amourettes, dit plaisamment Brantôme, se terminent souvent en noisettes (1). » Et un autre sceptique, ce désabusé de toute chose, sauf de soi-même. Benjamin Constant, a fait ce triste aveu : « Quand l'amour tourne à la satiété, l'enfer habite sur la terre. » Or, la passion de Mme Hamelin s'était prolongée durant six décades : prudente et avisée, peut-être voulut-elle n'avoir connu que le paradis.
(1) Noises, noisettes: discussions, querelles.