‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 19 sur 41 · LA LETTRK SCELLÉE DE ROUGE · texte numérisé non relu

LA LETTRK SCELLÉE DE ROUGE

ncux. Ils sortirent. Donnadieu aiïectait l'insouciance, marchait d'un pas allègre, mais, au fond de son cœur, se sentait fort angoissé... Pourquoi l'urgente convocation? La police avait-elle éventé l'affaire de la Patience? En ce cas, il était perdu!... Et voici qu'en traversant le Palais-Royal, une idée antique et toute épicurienne passa par la cervelle de ce viveur : « Nargue de la tristesse! Cueillons, goûtons l'heure fugitive! Sachons vivre aujourd'hui! » Alors, — pareil à ces décurions de la cité gallo-romaine qui, durant le suprême assaut livré par les barbares, s'attablèrent aux festins, y firent asseoir les courtisanes, et gorgés de vin, repus de voluptés, attendirent dans l'ivresse l'esclavage ou la mort, — Donnadieu voulut s'offrir les délices d'un dernier balthazar. Pour seule hétaïre, il est vrai, le marmiteux Brière; mais le menu dut être choisi et le repas succulent. On mangea la truffe; on sabla le Champagne :

Encore un jour à la folie.

Puis nous serons sages demain!

Demain, c'était le Temple, c'était peut-être la Force, écoles de sagesse, maisons de sobriété.

Ils arrivèrent enfin aux bureaux de la Police, en franchirent la porte' toujours ouverte, et un peu gris, entrèrent dans la cour. Là, cet épicurien de Donnadieu quitta son acolyte : « Ne vous éloignez pas, car je reviens à l'instant. »

Les instants s'écoulèrent; Donnadieu ne rêve-

nait pas, et Brière montait sa faction. Enfin, un des inspecteurs, citoyen d'exquise urbanité, s'approcha du béjaune :

— Vous êtes l'ami du commandant?

— Son ami et son secrétaire!

— Eh bien! retournez à son hôtel, et apporteznous son linge, ses habits, ses papiers.

Une heure plus tard, le maître godiche remettait à l'homme de police les nippes et les paperasses demandées. Mais cette fois, l'affable monsieur se montra insolent : « Parfait! Maintenant, ne vous éclipsez pas! Votre ami réclame votre société; allez donc le rejoindre... »

Hélas! non moins que les grands de la terre, les humbles, les tout petits subissent les coups imprévus du destin : Brière, le chétif, venait d'être coffré, lui aussi (1).

Dans la soirée du 14 floréal, à l'heure où l'ombre enveloppante estompe déjà les rues de Paris, un fiacre pénétrait dans la vaste cour donnant accès à la prison du Temple.

(1) Ce coup d'un policier s'emparant ainsi, sans mandat

Cette cour, en forme de fer à cheval, s'étendait devant un édifice, construction du dix-septième siècle : le « Palais », comme on nommait encore, en 1802, l'annexe du Donjon. Pompeux débris d'une époque pompeuse, tout aussi solennel qu'un Louis le Grand sous la perruque in-folio, le Palais avait pu conserver une très noble tournure. Sa façade que décoraient quatre colonnes, son fronton sculpté, ses bandeaux aux onduleuses nervures, ses fenêtres à mascarons, sa toiture encadrée de balustres, pots de feu et urnes à flammes, semblaient dire qu'en ce fastueux logis avait demeuré quelque haut potentat du royaume. C'était cependant un ancien prieuré, — mais quelle maison de prière! — l'hôtel habité par Philippe de Vendôme, grand prieur de Malte. Jadis, au temps du Roi, ce cousin, arrière-bâtard du Vert-Galant, y avait pratiqué de turbulentes ripailles, chiffonné la danseuse avec la duchesse, et en folâtrante compagnie su boire comme un templier. Mais ces jours n'étaient plus; les occupants, prisonniers du Temple, y menaient une vie moins joyeuse, et les belles beuveries du prieur, les blasphèmes des libertins, les gravelures des .gens de lettres ne scandalisaient plus le janséniste ni la bégueule.

La voiture tourna d-ans la cour, pour s'arrêter devant le perron et ses colonnes doriques : des

■ de perquisition, des papiers appartenant à Donnadieu, est raconté par Brière dans une lettre à Desmarest. D'ailleurs, en ce récit, tous les détails de notre mise en œuvre nous sont fournis par des documents d'archives.

gendarmes de planton l'entourèrent aussitôt. A l'appel trois fois tinté de la cloche, le directeur de la maison d'arrêt, — on le qualifiait plus simplement de concierge, — Fauconnier, apparut... Un important personnage, ce Fauconnier! moitié monsieur et moitié rustaud, mais affectant de nobles manières, un verbe choisi, des aménités de commissaire de police, une correction de sous-préfet. Debout sur le seuil de sa porte à judas, entouré de guichetiers, accueillant toutefois, faisant risette, et tel qu'un aubergiste à l'arrivée d'un chaland, il venait recevoir Donnadieu, son nouveau pensionnaire.

Pris naïvement au piège, Donnadieu avait passé la nuit dans une chambre du ministère. Au matin, Desmarest l'avait interrogé, mais sceptique et se croyant le jouet de ridicules intrigues. La veille, un laconique billet du général Davout lui avait signalé le commandant comme un anarchiste, capable d'assassiner le Premier Consul. Et Desmarest, de hausser les épaules... Encore la police privée des Tuileries; toujours ses habituelles sornettes! Avec quelle effronterie ces mouchards amateurs faisaient du zèle, pour grappiller! Oui, tous fripons, messieurs du beau monde!... D'ailleurs, La Chevardière n'avait pas encore dénoncé; Bonaparte, ignorant le prétendu complot de l'Opéra, n'avait envoyé aucune instruction. Incarcérer sans la moindre preuve, sur l'avis de quelque impudent trigaud, un Français, officier à grosse épaulette,

semblait au formaliste Desmarest un acte illégal. Volontiers il eût relâché le détenu : cette conscience éprouvait des scrupules...

Pourtant ils avaient longtemps et longtemps conversé. Dans le cabinet du chef de la Haute Police, s'était livrée une joute, et courtoise et souriante; l'un voulait empoigner, l'autre se dérobait à l'étreinte. Bon apôtre comme à l'ordinaire, câlin et patelin, onctueux et doucereux, l'ex-curé de Longueil s'était efforcé d'obtenir des aveux. C'était, — nous l'avons déjà dit, — un confesseur habile à fouiller les fonds et tréfonds de l'âme criminelle, à mettre en jeu les fureurs de l'amour ou bien les perfidies de la haine; c'était un sagace psychologue; mieux encore, un ancien prêtre. Mais, lui aussi, Donnadieu savait ruser; il avait raconté ses prouesses, vanté son attachement au Premier Consul, parlé de sa mission, des Indes Orientales, des rajahs, des bayadères... Non, rien à tirer d'une bouche à la fois loquace et muette! Trop de réserve, pourtant : mauvais indice!...

Mais soudain, vers la fin de l'interrogatoire, coup de théâtre imprévu, dénouement tragique! L'huissier du Cabinet avait apporté une lettre urgente, et Desmarest était sorti aussitôt. Passé dans un salon voisin, il y était resté en longue et inquiétante conférence, puis avait posé au commandant d'insidieuses questions. Oh! des questions, cette fois, précises et embarrassantes sur sa manière de vivre, ses amitiés, ses relations. Donnadieu s'était ingénié à fournir d'évasives

réponses, servant maintes gasconnades, mentant comme un vieux Cretois, puis Desmarest l'avait de nouveau quitté, mais pour revenir. Quelqu'un, à n'en pas douter, se tenait en permanence dans la pièce adjacente : un accusateur...

Un accusateur qui s'acharnait sur Donnadieu!... Brusquement, le benoît confesseur avait cessé toutes ses chattemiteries et s'était montré brutal : l'heure de la pénitence avait sonné... : « Affaire jugée pour moi!... Vous conspirez!... Au Temple! » Alors, indignation du prévenu... « Mesure illégale, erreur, arbitraire, infamie!.,. » Bah! du pathos d'avocat; des phrases de journaliste : rhétorique superflue dans la maison Fouché! Du reste, quinze ou vingt mauvaises nuits passées dans un mauvais gîte n'étaient pas pour tuer un homme. Simple changement d'air, après tout! Innocent et libéré, le Donnadieu n'aurait que plus de plaisir à retrouver son lit, son épouse ou sa maîtresse... Ainsi raisonnait, en 1802, Pierre-Marie Desmarest, ce grand citoyen de police : ses belles études chez les jésuites en avaient fait un logicien.

Encadré d'inspecteurs, Donnadieu descendit de voiture, monta les marches du perron, franchit une porte, un couloir, une seconde ostière, et fit une courte halte à la morgue de la prison. Il paraissait abattu, piteux dans ses vêtements fripés, et beaucoup moins petit-maître qu'en ses tilburys, quand il promenait au bois de Boulogne sa souriante maîtresse. Le brigadier de police

remit au concierge l'ordre d'arrestation; on expédia les formalités de l'écrou, puis, nantis de leur reçu, les agents se retirèrent. Désormais, Gabriel Donnadieu était la chose de Fauconnier...

A la morgue, il fit la connaissance de maintes figures rébarbatives : guichetiers, sous-guichetiers, surveillants, porte-clefs et autres princes de la « caruche ». Le personnel de la prison se composait d'une douzaine de happe-chair, gaillards peu recommandables, fripons ou ivrognes, sournois ou brutaux : des citoyens Deschamps, Christophe, Savard, etc.; le terrible Popon. Enracinés dans cette maison d'arrêt, gens de la carrière, plusieurs de ces geôliers y maniaient le judas depuis les temps de la Convention. Ces hommes avaient connu «Capet», la « louve autrichienne », le « louveteau » et le cordonnier, son éducateur; ils cadenassaient, alors, l'aristocrate; maintenant, ils verrouillaient le jacobin, — dévoués à la Nation, dévots à Bonaparte, excellents fonctioimaires français. Affublés d'un hideux uniforme : veste et bonnet de laine beige, avec le trousseau de clefs à la ceinture, ils dévisagèrent attentivement l'homme confié à leur garde... Un pareil examen était nécessaire. En dépit des serrures, portes à fléau, murailles, gardiens, gendarmes, les détenus s'évadaient souvent : l'escampette «tait, au Temple, un jeu favori. L'exhibition achevée, on prépara la chambre du .nouveau pensionnaire.

« Le concierge du Temple, ordonnait le mandat de dépôt, recevra le citoyen Donnadieu, prévenu

de conspiration : il sera mis au secret... » Au secret?... Dans le Donjon...

Ce Donjon, — la trop célèbre Tour, — avait par le monde un renom d'épouvante. L'imagination populaire y voyait une seconde Bastille, sauvage ergastule et geôle aux inventives tortures. Fouché, disait-on, pratiquait, derrière ces murailles, d'abominables supplices : les poucettes, la chauffe, la chemise imprégnée de mercure, la demipendaison. Absurdités sans doute, — encore que de pareilles légendes ne fussent pas toutes d'impossibles mensonges! Certes, de suintants cabanons creusés au ras d'un égout, d'étroites et fétides cellules charpentées sous la toiture ne faisaient pas du Donjon un palais des Tuileries. Et cependant, comparée à d'autres maisons de justice, la Tour aurait pu passer pour une aimable villa de plaisance. Souvent, au fond d'une basse-fosse, à Bicêtre, ou dans la pouillerie de la Force, mêlé aux assassins, voleurs, rufRans, gens de la pègre, le détenu politique regrettait le Temple et ses camarades, leurs dolentes causeries, voire l'enjouement de Fauconnier.

Conduit par le directeur, entouré de surveillants, Donnadieu sortit du Palais, traversa . un jardin potager et pénétra dans le préau.

Au dire de ceux qui en connurent le rugueux pavé, la poussière ou la fange, l'humidité et les puanteurs, ce promenoir était un enclos assez mal tenu. Long, mais étroit, il enserrait une sorte de quinconce où s'étiolaient huit rangées de chétifs ar-

AU TEMPLE tu

biislcs. Les prisonniers, à certaines heures du jour, y pouvaient prendre l'air, converser avec de plaintifs compagnons d'infortune, se quereller, échanger des injures, des bourrades. On se gourmait sous les malingres tilleuls; la politique y faisait rage : jacobins et royalistes s'y démontraient à coups de poing la vérité de leurs saints principes.

La torgniole, toutefois, n'était pas l'unique distraction de ces énervés; d'aucuns lui préféraient des amusements d'une autre espèce : les jeux de l'Amour et du Hasard. Souvent Toinon et Toinette, Hermance et Célina s'offraient, curieuses, à leurs œillades. Le mur garni de poivrières qui servait de clôture au préau longeait la rue de la Corderie, et les maisons de cette venelle le dominaient de leurs hautes mansardes. D'inefîables romans, sourires, baisers, même billets doux envoyés dans l'espace, s'ébauchaient parfois entre d'aimantes citoyennes, Juliettes penchées à une lucarne, et d'inflammables Roméos, exaspérés par la continence. Passe-temps, hélas! bien fugitifs. Fauconnier avait des yeux d'Argus; il faisait empoigner Roméo, le claquemurait en pénitence, rédigeait un rapport, et la Petite Force enseignait bientôt à Juliette la prudence ou la pudicité.

A gauche du promenoir, se dressait un colossal édifice de pierres, subite apparition du moyen âge, donjon énorme de forteresse, coiironné de créneaux, surmonté d'un faîtage aigu, flanqué de quatre tourelles; la demeure autrefois superbe des hommes au manteau blanc, mais lugubre aujour-

d'hui, noire, vétusté, rongée de moisissures, déshonorée sur ses lépreuses murailles par de hideux et sinistres abat-jour de prison : la Tour; — la Tour, naguère témoin de tant de royales tortures, receleuse de tant de forfaits populaires; la Tour où les Bourbons avaient souffert leur seule douleur, et vraiment pleuré de véritables larmes...

Une porte basse, étroite poterne, ouvrait sur le préau. On entra, on monta l'escalier à vis; des étages, encore des étages, et l'on arriva sous les combles du bâtiment. Là, une logette était vacante; on y conduisit le détenu; puis, un double grincement de serrure, des verrous, des loquets tirés; un bruit de pas s'éloignant, décroissant, finissant; alors le lourd et angoissant silence de la mise au secret : Donnadieu était laissé à ses réflexions.

Elles devaient être désolées...

Quoi! durant d'incessantes campagnes, par les gels de nivôse ou les brûlures de thermidor, avoir chargé, pointé, sabré les violateurs de la patrie; porter les « stigmates de la gloire » sur un corps que perforaient onze blessures; sentir dans sa chair deux balles autrichiennes qu'on n'avait pu extraire, — et pour suule récompense, un cabanon du Temple!

C'était l'heure où, dans le Palais des Tuileries, Abdallah Menou était reçu par le Premier Consul et lui présentait le délateur, son ami La Chevardière.

La nuit était tombée; déjà une pesante torpeur ensommeillait le Donjon, quand la serrure crissa de nouveau, la porte fut ouverte, et le guichetier Popon entra dans la cellule de Donnadieu. Il venait prendre son prisonnier, pour le conduire à la salle des interrogatoires.

Préambule de toute instruction judiciaire, ces courts interrogatoires avaient lieu parfois au ministère de la Police, mais d'ordinaire dans le greffe des maisons d'arrêt. Un magistrat questionnait sommairement le prévenu, et d'après sa contenance rendait définitif le dépôt provisoire, ou se refusait à le ratifier. Excellente en soi-même, cette formalité aurait dû être une garantie contre la détention arbitraire; mais procédure souvent illusoire, elle semblait plutôt faite pour transformer en mesures légales l'arbitraire et de soupçonneuses fantaisies. . .

L'homme à petit manteau noir devant qui Donnadieu allait comparaître, le « magistrat de sûreté » Fardel, était à Paris un assez gros personnage. Substitut du citoyen Gérard, commissaire du Gouvernement près le tribunal criminel, il

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avait « en partage la première division de justice », comprenant la section des Tuileries. Toute espèce d'attentats perpétrés contre le Premier Consul, — conspirations, discours séditieux, paroles simplement malsonnantes, — étaient dévolus à son instruction. Il avait fort à travailler, car officielles ou officieuses, les diverses polices de Bonaparte lui taillaient de fatigantes besognes...

Heureux d'exercer un tel sacerdoce, ce puissant Fardel ne se ménageait guère. On le voyait en perpétuelle agitation, brûlant le pavé de Paris dans son cabriolet, allant du Temple à Pélagie, de Pélagie à la Force, habitant les prisons et leurs greffes beaucoup plus que son appartement de la rue Saint-Honoré. Garçon d'esprit, d'ailleurs, il savait les rubriques de la Loi, les ressources de son métier, les procédés de l'avancement. Au Palais de justice, il est \'Tai, les « jurisconsultes », avocats ou avoués, tenaient en suspicion cet ambitieux de si grand labeur. Ils le disaient rusé, retors, coutumier de petites perfidies, trop beau faiseur de zèle, plus dévot à Fouché qu'àThémis, à Bonaparte qu'à Fouché même. Propos du reste sans conséquence. Allez donc croire un avocat lorsqu'il parle d'un juge, d'un président, ou d'un procureur! Ces messieurs porle-rabat n'ont jamais la faconde élogieuse, et rarement Brid'oison peut trouver grâce devant l'Intimé... Au surplus, Fardel était un magistrat bien noté, et pour lui c'était l'essentiel.

Nippé de l'habit noir à la française, du jabot, de

la cravate blanche, il attendait Donnadieu; l'interrogatoire commença :

— Vous avez raconté à plusieurs personnes que vous aviez reçu la mission d'assassiner le Premier Consul. Expliquez-vous.

— Jamais je n'ai tenu de pareils propos.

Une surprise ahurie!... Mais Fardel souriait, incrédule; ironie de métier :

— Nous sommes très renseignés. Vous avez dit que le Premier Consul serait frappé demain, 15 floréal, à la parade, d'un coup de pistolet.

La surprise ahurie devint une stupeur indignée :

— Projet infâme, citoyen magistrat!... Mais moi, n'étant pas de la police, je ne sais rien, rien!

— Quel est l'ofTicier choisi pour commettre l'attentat?... Répondez.

— Un officier? Un militaire français?... Non!... J'ignore le premier mot de cette histoire!

— Vraiment?... Eh bien! cet officier n'est autre que vous.

— Moi?... Moi, transformé en assassin!

— Oui, vous!... Nous sommes encore très renseignés.

Ses renseignements, toujours ses renseignements!... Et Donnadieu se rappela cette scène inquiétante qui s'était passée au ministère de la Police : l'huissier apportant une lettre urgente; Desmarest sortant, après l'avoir lue; l'ennemi, l'accusateur dénonçant, révélant, conférant dans un salon voisin... Mieux valait observer le silence, ou jouer une comédie d'ébahissement. Mais

cet habile Fardel savait manier la gent conspiratrice; avec de pareils menteurs on doit manœuvrer de biais, et user de subterfuge; il se fit attristé et plaintif :

— Dans vos conversations, vous proférez l'injure contre le Premier Consul.

— Erreur!... Comme tous les bons Français, j'admire sa gloire et son génie.

— Non, vous le diffamez... Quelle conduite, quelle ingratitude! Le Premier Consul vous a comblé de ses bienfaits.

« Ses bienfaits! » Donnadieu n'aurait dû rien répondre à ce plaisantin; mais Nîmois et sonore, il préféra déclamer :

— Fils de la République, j'ai su conserver une âme républicaine!

Ah, quel aveu subit!... Une âme républicaine?... Parole révélatrice!... L'interrogatoire prit fm aussitôt : la conscience du magistrat instructeur était édifiée. Le greffier ânonna son procès-verbal; on signa, on contresigna; le juge à petit manteau regagna son cabriolet, et le prévenu fut ramené au déprimant silence du morne Donjon.

Dès le jour suivant. Fauconnier reçut des ordres sévères : isolement rigoureux de son prisonnier, et surveillance de tous les moments : « Le ministre de la Police Générale enjoint au concierge du Temple de ne laisser communiquer avec personne le nommé Donnadieu. Il reste responsable de la personne de ce dangereux individu,

et devra veiller avec le plus grand soin à ce qu'il ne puisse s'évader. »

Fâcheux symptôme : le « citoyen » n'était déjà plus qu'un « individu », le « nommé Donnadieu ».

Les auteurs de Mémoires qui, sous le Consulat, habitèrent le donjon du Temple, et y subirent la mise au secret, conservèrent toujours l'âpre souvenir des souffrances qu'ils eurent à endurer : la privation de toute lecture, de toute correspondance, de toute société; l'ennui de l'heure présente et l'effroi du lendemain; l'abêtissante solitude durant de lentes et lentes journées, sous la douteuse lumière tombant d'un abat-jour de prison; l'horreur des nuits passées interminables dans les ténèbres, la fiè\'Te sans sommeil et la hantise des lancinantes pensées; la répugnante nourriture dont les gratifiait la Nation; la contagieuse puanteur des chambres exiguës, aux fenêtres cadenassées; l'ordure de ces taudions qu'infestaient la punaise, le rat, la chauve-souris; la rudesse des geôliers, l'incessant espionnage de leurs regards braqués derrière un judas; la surveillance de la douleur, de l'abattement, du désespoir,

bref, un régime propice aux défaillances morales, aux aveux et à la trahison... Mais, bah! dans les régiments de l'Une et Indivisible, au milieu des va-nu-pieds ou des porte-sabots en haillons, Donnadieu avait connu de bien autres vermines, mangé d'aussi nauséeux ratas!... Huit jours se succédèrent pour lui en de pareilles délices. Enfin, le 22 floréal, dans l'après-midi, cette mise au secret fut soudain interrompue. Le gardien Popon ouvrit la porte de la cellule : « Vous pouvez prendre l'air, citoyen, et descendre au préau. »

Au préau, une quinzaine de détenus allaient et venaient sous les tilleuls. Prisonniers de toute origine, rare variété de criminels, ils expiaient, à la Tour, les plus bizarres méfaits : messieurs du faubourg Saint-Germain, aristocrates sans gratitude, osant brocarder le Premier Consul, dans leurs « pati-pata » chez la douairière; hobereaux de la Normandie ou du Maine, cousins d'un égorge-bleu, pilleur de diligence; prêtres acoquinés à de vieilles intrigantes, agents secrets des Princes; jacobins, diseurs d'épigrammes politiques; gazetiers aujourd'hui sans gazette, mais prodigues autrefois de bave et de coups de gueule; fabricants de « carmagnoles » ou de capucinades; poétereaux ayant décoché la satire au Père de la Patrie; libraires et typographes, éditeurs de libelles; imprudenls « milords » venus avant la Paix d'Amiens se goberger au Palais-Royal; officiers de la marine anglaise, naufragés « à dessein » sur

les récifs de la République, et autres malfaiteurs, ennemis de l'Ordre, contempteurs des Lois. Tous, il est vrai, ne faisaient pas dans le Donjon un séjour d'indéfinie durée, mais à tous le Donjon apprenait que la haine doit être souriante, et la terreur silencieuse.

La récréation ne se passait pas, ce jour-là, en disputes; elle était pacifique et morose. Dans le promenoir, sous l'œil de Fauconnier, les captifs vaguaient, prudemment solitaires; ils s'abstenaient de la dangereuse causerie, redoutant l'agent provocateur, le doucereux « mouton ».

Le « mouton », à cette lointaine époque, — un tel animal existe-t-il encore? — était un auxiliaire de la police, précieux informateur que la dame entretenait avec soin. Dans les prisons de la République, on se méfiait des camarades à poignée de main cordiale, mine compatissante, effusions chaleureuses; tout ami semblait un espion, et l'on se garait de l'amitié. D'aucuns, pourtant, — les audacieux, — s'ingéniaient à démasquer le cafard, pour étriller ensuite l'échiné du délateur. Mais cette espèce de citoyens étaient d'un autre troupeau que celui de Panurge : sournois et madrés compères, rarement ils se laissaient deviner. Or le Temple était une bergerie où se plaisait et prospérait ce genre de bétail. Souvent, comme récompense de ses divulgations, un prévenu demandait la faveur de s'y établir, à l'abri des créanciers, de la saisie, de la contrainte par corps... Sage fantaisie, au demeurant! Que devenir, en notre

pays de France, lorsqu'on n'a ni fortune, ni emploi d'émargeur? Un peu d'infamie paraissait à des gens faméliques valoir mieux que trop de pauvreté; telle était leur morale : n'est pas fonctionnaire qui veut...

Fauconnier nourrissait donc d'intelligents moutons qu'il lâchait dans son préau. Ces papelards prenaient leurs ébats à l'heure de la récréation, choisissaient des naïfs, se faisaient leurs amis, en recevaient maintes confidences, puis, à l'heure du travail, composaient d'intéressants rapports. On les récompensait. Pour salaire, un paradis terrestre : chambre spacieuse dans le « Palais », fraîche en thermidor, chaude en frimaire; plats fricassés à la cantine; visites quotidiennes de l'épouse, de la cousine, de la maîtresse; même soupers fins offerts par les « moutonnés, » bombances où venait s'asseoir le gourmand concierge... Plusieurs de ces abominables coquins ayant ainsi mené d'heureuses vies de chanoines nous sont aujourd'hui connus : un M. B..., champion du trône et de l'autel, ou un M. G... de M..., autre fervent des fleurs de lis. Mais à quoi bon les nommer? Moutons de qualité première, ces messieurs ont passé pour des martyrs, et leurs enfants ont sans doute ignoré la turpitude de leurs pères. Pitié du moins pour eux! Qu'un voile de silencieux dédain recouvre à jamais des noms d'infamie!

Installé sous les tilleuls, le directeur du Temple surveillait, en ce moment, les faits et gestes de ses pensionnaires. Un charmem^ le citoyen Fau-

connier! Tous ceux qui connurent cet « oncle de la guiche » nous en ont tracé le portrait flatteur. Différant des autres argousins qu'employait la Nation, aimable, d'urbanité parfaite et de sourire engageant, courtois comme un ci-devant à perruque, aussi lettré qu'un abonné du Mercure, il était l'homme de son emploi, le doux berger de son doux bétail. Des malveillants l'ont, toutefois, prétendu ivrogne, perfide, rapace, voleur, prélevant d'ignominieux profits sur la pitance des prisonniers, empochant sans vergogne l'argent que leur envoyaient les familles, bref, sacripant parfait et semblable aux autres porte-clefs de la République. Mais que n'ose insinuer l'ingratitude humaine? On fait la cour à son geôlier; on en reçoit des faveurs; plus tard, on le diffame : le détenu hbéré ne vaut guère mieux que l'amant éconduit. Au surplus, un capitaine de guichetiers ne saurait être un prix Montyon.

A peine entré dans le promenoir, Donnadieu fut salué par ce séducteur... « Le commandant avait dû s'ennuyer dans la solitude de sa mise au secret : nécessité cruelle! mais ces jours d'épreuve étaient finis. Il allait, maintenant, pouvoir se distraire, flâner sous de frais ombrages, y faire d'heureuses rencontres, retrouver de chers amis... Tenez, là-bas, le citoyen en ^toilette de soirée, qui affecte de se tenir à l'écart, — c'est Fournier, le colonel Four- .nier. Vous devez le connaître... Non? Je vais vous présenter. » — «Inutile!... » Donnadieu avait hoché la tête : il refusait d'entrer en relation...

Pourtant, ils se connaissaient, ces deux cavaliers, — le hussard à pelisse bleue, le dragon aux revers d'habit amarantes; ils se connaissaient, ne s'aimaient guère, n'échangeaient pas la poignée de mains, et friands de l'épée, avaient même failli se battre en duel. Donnadieu, si longtemps capitaine, jalousait Fournier, colonel à trente ans, et l'enfant chéri des dames méprisait un vulgaire don Juan de tortillons... Mais Fauconnier désignait déjà un autre personnage... « Plus loin, regardez cet homme à chapeau militaire; un vaillant officier comme vous; comme vous ayant habité Milan. Il doit être de vos amis, celui-là! Quel heureux hasard!... »

Un ami, ce loqueteux qui déambulait morne et solitaire? Non; Donnadieu déclara qu'il ne l'avait jamais vu... Et cependant, c'était l'olibrius fantastique retrouvé sous les galeries du Palais- Royal; l'intrépide avaleur de rogomme dans les fumées du café Voltaire; l'audacieux poète, aux césures stupéfiantes; le prisonnier de la rocca milanaise; le confident du Luxembourg; l'agent de Nicolas; le conjuré, le recruteur de la« Patience », — Marieusse, ce grand Marins Bernard, fameux pour sa taille dans les 143 demi-brigades de l'infanterie française.

Depuis quelques jours, le capitaine Bernard s'enrageait dans le donjon du Temple. Signalé par La Ghevardière, on l'avait enlevé à sa « bourgeoise », cousine de général, aux Scévola, com-

mensaux de son estaminet, à ses sombres soûleries, à sa farouche misère. Le 16 floréal, im commissaire était venu heurter à la porte de la mansarde où logeait le meurt-de-faim... « Ouvrez, au nom de la loi. Je vous arrête. — Pourquoi? — Ne raisonnons pas. » Mais ce Provençal, « forte tête », avait raisonné, voulu dauber l'imposant Fardel, protesté, fait de l'éloquence, écrit lettres sur lettres à Desmarest, parlé d'honneur à Fouché : « Innocent, je réclame votre justice; malheureux, j'implore votre cœur. » Donc, la mise au secret! Vibrant d'indignation, Marius s'était alors adressé à la Muse; il avait pris la plume, sa noble plume de poète ironiste, et l'altière satire était sortie de son encier : :

Malheur à l'homme libre, enfermé dans cet antre! L'atroce tyrannie en fureur lui dit : Entre...

Des rimes déjà parnassiennes! Hélas! le cerbère de r « antre », concierge prosaïque, avait confisqué la diatribe et mis son archiloque en pénitence. D'ailleurs, au cours de sa brillante carrière, « l'oncle » Fauconnier, insensible aux neuf Sœurs, avait tant et tant coffré les poètes (1)!

Ce jour-là, pourtant, malin dresseur de pièges, il avait levé les arrêts pour mettre en présence Bernard et Dônnadieu. Son coup de théâtre était habilement machiné. Les deux maladroits allaient

(1) Le reste de la pièce est écrit en vers sans césures ou de treize et quatorze pieds... Beau début, grand Marius, mais ignorance complète de la métriquel

courir l'un à l'autre, se presser la main, trahir ainsi leur complicité... Eh non! la crainte d'avoir affaire à un mouton les rendait ombrageux; Bernard dandinait avec indifférence sa taille de Patagon, et Donnadieu lui tournait le dos : scène manquée! L'ingénieux Fauconnier éprouva un dépit d'auteur sifflé : les mauvais plaisants furent vite reconduits dans le Donjon.

Méfiant Donnadieu! De nouveau ses journées s'écoulèrent dans les angoisses de la mise au secret et l'énervement de l'attente. Privé de toute correspondance, aucun bruit du dehors ne lui parvenait; il devinait cependant de gros périls.

On l'avait brutalement destitué : u Au nom du peuple français, Bonaparte, Premier Consul, arrête ce qui suit : Le citoyen Donnadieu, chef d'escadron, est destitué. Il sera retenu jusqu'à ce qu'il soit pris des mesures définitives à son égard... » Mesures définitives? Lesquelles?... Irrité, il écrivit une lettre impertinente au ministre Berthier : « Mes appointements me sont dus; veuillez donner les ordres pour qu'ils me soient payés, et promptement... » Malappris! On n'adressait plus un pareil style aux puissances de la République; le temps était passé où l'on malmenait les Bouchotte et les Pache : la demande fut donc jetée à la fosse commune, enfouie dans le grand cimetière des cartons...

Devenu farouche, hébété par son isolement, ce fils du Midi supportait mal la torture du si-

lence. Sous les plombs de la Tour, prairial déjà épandait ses brûlures; Donnadieu suffoquait dans un air jamais renouvelé : ni linge, ni vêtement de rechange! Deux blessures mal fermées commençaient à le faire souffrir. Il réclamait l'assistance d'un médecin; mais l'Hippocrate de la maison d'arrêt, le citoyen Soupe, lui ménageait ses visites; ses drogues purgeaient de préférence les moutons bons payeurs...

Et puis la continence obligatoire, la chasteté bien douloureuse pour un dragon, toujours aux trousses de quelque grisette! Le renouveau coulait dans ses veines, et l'exaspérait... Ah! la chambrette de la rue du Bac; Julie et sa frimousse parisienne; ses premiers effarements d'ingénue; ses caresses bientôt plus savantes! Fini, hélas! fini tout cela! Gabriel la regrettait maintenant. Elle n'était plus l'excédante péronnelle, la menteuse, la sainte nitouche à préjugés bourgeois, réclamant sa famille, se lamentant sur sa grossesse, exigeant le mariage. Pourquoi t'avoir si cruellement trompée, douce et chaste victime, âme d'une Virginie, cœur d'une Atala? L'amant se reprochait ses brutalités, 5a perfidie, son lâche abandon. Des remords, à présent, quand les remords ne servaient plus à rien!... Ah! Julie, Julie, sa Julie!

Or, certain jour de dimanche, par un radieux après-midi de prairial, la cellule du désespéré fut ouverte, et l'affreux Popon l'interpella : « On vous demande au greffe : venez!... » La peur d'un

nouvel ennui fit grimacer Donnadieu... « Interrogé, même un dimanche! Encore cet assommant Fardel!... » Il suivit le porte-clefs, entra dans le « Palais », gravit un escalier, pénétra dans la chambre du greffe, et soudain s'arrêta, stupéfait... Dans la salle aux paperasses, aucun magistrat de sûreté; mais fluette, proprette et coquette, nippée comme en un jour de décadi : souliers à croisillons, robe de mousseline blanche, fichu de soie orné de bisettes, et mignon chapeau de paille dégageant des frisures, attendait une petite personne qui souriait, minaudière... Dieux compatissants, Julie! sa sensible Julie, à l'amour passionné et si méconnu!

La femme, dût s'en plaindre une maligne envie, Est la fleur, ornement du désert de la vie!...

a soupiré en deux vers, demeurés immortels, le tendre et galant Legouvé (1).

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