CUISINE ET CUISINIERE
chotèrent; leurs regards se comprirent; Julie, consolatrice, ne se montra pas bégueule : Chateaubriand, en son pudique langage, n'aurait pu l'appeler « une vierge, fleur mystérieuse des lieux solitaires ». Pareil à l'étonnante forêt du père Aubry, le sancUiaire où Faidel compulsait les minutes abrita les soupirs d'une Atala fort peu résistante, les baisers d'un Chactas languedocien « buvant la magie de l'amour... » Lo dragon et l'ouvrière en passementerie usèrent sans doute d'autres métaphores, expressions ignorées des Natchez; ils s'entendirent, toutefois : pour ces sortes d'histoires l'important est de s'entendre...
Ils allaient même souper ensemble, lorsque enfin la mère apparut. La respectable matrone blêmit d'indignation... « Sa fille, sa Julie repentante, hvrée à la luxure d'un libertin! Immoral Fauconnier!... » Elle pesta, elle cria, elle emmena bien vite, — oh si tard! — sa tourterelle ébouriffée. La nuit était tombée, l'heure du repos après un jour d'agitation : l'enflammé Donnadieu fut alors ramené dans sa cellule.
Il ne souffrit pas longtemps les tristesses de l'absence : Héro, dés la semaine suivante, fit appeler son Léandre. Nouveaux baisers, tendresses nouvelles; puis Donnadieu confia au modèle des amantes trois lettres destinées au modèle des amis. Bravant la fouille de Fauconnier, Julie empocha les missives clandestines, et prit congé de son galant... « Sois tranquille, grand nigaud : elles iront où elles doivent aller; je ne suis plus no-
â48 LA MYSTÉRIEUSE AFFAIRE DONNADIEU
vice... » Et elle riait, la futée créature, et son rire avivait l'espoir dans le cœur du prisonnier.
Le malheureux! Il ne se doutait pas qu'il était gentiment « moutonné ». Sa maîtresse, pécore achetée par la police, lui avait été envoyée pour obtenir ces lettres, et soupirs, baisers, caresses, tout était mensonge, trahison, ignoble « cuisinage ». Elle s'acharnait à la perte de son amant. Par deux fois sa rancune l'avait dénoncé; d'abord, à La Chevardière, puis à Desmarest. Tandis que celui-ci interrogeait Donnadieu, elle avait dirigé l'enquête : le personnage mystérieux, l'ennemi, le délateur, c'était Julie, « petite Julie », venue pour accuser. Sa lâche vengeance se transformait, à présent, en infamie; elle en recevait le salaire, — et pourtant ce Judas eu corsage était à peine âgé de seize ans!...
Ecume du ruisseau parisien d'où sortent tant de courtisanes, cette ingénue à cruche cassée avait la morale de la grisette vitrioleuse : son âme de pervertie eût, de nos jours, fait la joie d'un romancier naturaliste; nos fouilleurs de turpitudes humaines auraient trouvé chez elle leur idéal d'ignominie... Du reste, son inconscience appliquait le talion de l'immanente Justice. A corrupteur de fille, femme corrompue : Julie Basset, à un Donnadieu (1).
(1) Voir les notes II et III.
Les trois lettres qu'avait écrites le prisonnier étaient adressées aux généraux Masséna, Augereau et Oudinot : il les suppliait de le secourir... Nantie de ce dépôt, l'entremetteuse de trahison courut à la rue des Saints-Pères, le remit à Desmarest,en reçut d'encourageantes paroles et, mieux encore, de l'argent. Desmarest envoya la correspondance à Davout.
Dirigeant la police privée des Tuileries, le commandant des grenadiers de la Garde instruisait l'aiïaire Donnadieu, et le Consul lui avait adjoint Dossonville. L'agent de la rue des Petits-Carreaux prenait, chaque jour, une importance croissante. L'heure paraissait propice aux calculs de cet ambitieux, car une nouvelle conspiration, le Complot des Libelles, venait d'être découverte. En ce moment, circulaient de mystérieux factums appelant à la révolte les « soldats de la Patrie », incitant l'armée à la rébellion, et traitant Bonaparte de « bâtard », d' « embryon de la Corse », d' « empoisonneur de Jaffa », de « fuyard », de « déserteur ». Insulté par de grossiers outrages, le Consul lâchait la bride à sa colère, malmenait l'impassible Fou-
ché, lui reprochait son incurie, le menaçait de destitution (1). Quels étaient les auteurs de ces vilenies? Il les voulait découvrir. Suspectant déjà Oudinot, Masséna et Augereau d'avoir reçu les confidences de Donnadieu, Bonaparte les croyait complices de ces nouvelles menées.
Une occasion se présentait d'éclaircir leur conduite. Il fallait amener Donnadieu à écrire aux trois généraux; amis du chef d'escadrons, ils répondraient sans doute; leurs lettres seraient ouvertes : on connaîtrait leurs pensées. Abjecte manigance; procédés de fangeuse police! Mais Bonaparte aima toujours mettre la main en de pareilles ordures; il se faisait, sans répugnance, agent provocateur, et savait « cuisiner » aussi bien qu'un Desmarest. De lui-même conçut-il l'idée de la manœuvre ténébreuse? Ordonna-t-il qu'on dépêchât la délurée Julie au candide Donnadieu? Oui, peut-être : des actes de semblable amorçage abondent dans la vie de Napoléon... Cet homme, parfois plus grand que l'homme, n'avait au cœur rien d'humain. Corrupteur de consciences, il ne croyait qu'à la corruption; l'amour et l'amitié n'étaient pour lui qu'une comédie; il en jouait sans scrupule : trop souvent l'ami, l'amant, la maîtresse furent les meilleurs auxiliaires de sa police.
Davout convoqua l'intelligent Année, et le serviable jeune homme se mit en campagne.
(1) Voir notre volume : Le Complot des Libelles.
A Rueil, Masséna, bien qu'il souffrit encore de la goutte, fit un gracieux accueil à l'envoyé de Donnadieu. Le nom sonore de ce diable à quatre lui rappelait de tels souvenirs!... « Donnadieu, son compagnon de misère, durant le siège de Gênes! Excellent officier, franc luron, brave à tous crins! Il avait défendu l'un des ouvrages de la place, noblement accompli son devoir, reçu dans l'épaule un éclat d'obus, combattu néanmoins, ce Spartiate! porté sur un brancard... Quoi! pincé dans une sotte histoire de complot, l'imbécile? Coffré au Temple, parmi tant de nicaises? Tant pis, mon camarade, de quoi donc te mêlais-tu?... »
L'Enfant chéri de la Victoire paraissait navré. Soldat, il eût souhaité rendre service à un soldat; mais, hélas! il n'était plus rien, rien dans la République! Nouveau Cincinnatus, ce Romain se résignait à cultiver son champ; comme Achille, ce vainqueur s'était retiré sous la tente!... Une tente, d'ailleurs, bien aménagée : meubles précieux, argenteries, tableaux, statues, « dépouilles opimes », conquêtes et rapines de nos Scipions, libérateurs d'esclaves. Il ajouta : « Que désire votre ami? Mon intervention auprès du Consul? Je suis malade voyez ma jambe enveloppée de flanelle! Faut-il cependant que je monte. en voiture, qu'on me porte à la Malmaison? J'y consens; mais à quoi bon? On m'a rendu suspect à Bonaparte; si je lui rends visite, il croira que je viens défendre un complice. Désolé, citoyen, oh! désolé; mais démarche im pos sible!... Allez donc, causer avec Augereau. »
Augereau, dans son appartement de la rue de Grenelle, fit montre de sentiments plus affectueux encore... « Donnadieu, son ancien aide de camp, en prison? Quelle effarante nouvelle! J'irai chez le Premier Consul; je lui parlerai, j'invoquerai sa justice; je... Mais non; il ne daignera pas me comprendre! Terrifier est chez lui un système, sa façon de gouverner la France. Moi, je ne l'approuve pas; il le sait, et me tient à l'écart. Aussi, par intérêt pour Donnadieu, croyez-moi, je ne dois pas agir. Portez-lui mes vœux, tous mes vœux, rien, hélas! que mes vœux... » La blague parisienne après la cassade provençale!... Leur crainte de Bonaparte arrêtait tout élan chez ces généreux protecteurs. Ils savaient affronter la mitraille, entendre siffler, impassibles, les balles et les boulets; mais la peur du « singe vert », du « petit Corse » qu'ils détestaient, rendait prudente leur jalousie.
Année écrivit à Donnadieu plusieurs lettres attristantes. Toutefois, elles s'égarèrent en route, prirent le chemin des Tuileries, et s'en allèrent dans la maison où demeurait Davout. Les dossiers de son cabinet noir s'enrichirent de documents nouveaux; insignifiants, du reste : les généraux ne voulaient point parler.
Partout ailleurs, même insuccès! Le bon jeune homme prodiguait les visites; mais toutes elles ressemblaient à celles de M. Dimanche; on réconduisait poliment, avec force regrets : le joyeux vaudevilliste aurait pu chansonner ses démarches,
en couplets de facture, sur l'air de « Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!... «Pourtant, inlassable ami, il monta derechef en patache, descendit au village de Saint-Maur, et se présenta chez Oudinot (1).