CHEZ OUDINOT
A Polangis, dans son sylvestre mesnil à façade fleurie, Oudinot ne donnait plus aucun dîner. Son « orgie militaire », — ce balthazar où l'on avait daubé le « petit bougre de Corse », — lui causait à présent ennuis et tracas. Davout le convoquait sans relâche pour lui poser d'arrogantes questions, cherchant à le compromettre, et le traitant à la façon d'un conscrit que morigène son caporal. Mais, soldat peu commode, altier, violent, supportant mal les agaceries, Oudinot répondait à peine, ou bien persiflait le donneur de brimades. Sa hautaine contenance ne pouvait néanmoins leurrer la police. Elle savait que, dévoué camarade, il osait loger un de ses vieux amis, menacé d'emprisonnement, le général Delmas, et le Consul connaissait le recel.
Dès le 16 floréal, à son retour de l'Opéra, Bona-
(1) Aknéb, loc. cit. ^
parte avait envoyé cet ordre au ministre de la Guerre : « Si Delmas se trouve à Paris, faites-le arrêter. » Mais l'indomptable Limousin n'était pas de ces martyrs qui tendent avec bonheur les mains jointes aux menottes. Il avait dépisté les mouchards, erré sous de faux noms d'auberge en hôtellerie, puis las de son vagabondage, cherché un refuge à Polangis. Oudinot, son compagnon de maintes campagnes, cœur loyal et fermé à la crainte, l'avait caché dans un recoin du château. Là, toujours ricaneur, blagueur, distributeur de nasardes, s'ennuyant dans cette solitude, préférant aux sylvains, aux dryades les servantes ou les limonadières, regrettant ses chères tabagies et leurs propos grivois, — le « Sauvage » attendait avec tranquillité. Son ami partageait sa confiance : jamais, croyait-il, l'argousin de police n'oserait forcer la porte d'un général. Mais l'argousin est un monsieur sans délicatesse; Oudinot se vit contraint d'en convenir.
Un soir, revenant de Paris, il avait éprouvé une déplaisante surprise. Dans la cour du château, des gendarmes; sous les quinconces du parc, des gendarmes encore, et botté, traînant le sabre, son chapeau sur l'oreille, Savary, leur colonel, parcourant, fouillant, fourgonnant la maison! Il était dépité : buisson creux; le gibier avait pris la fuite... « Où cachez- vous Delmas, mon général? » Un éclat d'insultante colère lui répondit :
— Honteuse expédition, colonel!... Ainsi, vous
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avez profité de mon absence pour venir crocheter mes appartements! Ah! si je me fusse trouvé chez moi, vous auriez, monsieur, et vivement, sauté le pas. J'ai des fusils, de la poudre et du plomb; j'aurais armé mes domestiques, et vous eussiez senti les caresses de nos balles.
Traité d'aussi injurieuse manière, le colonel remonta en selle, et regagna la Malmaison. Sa risible déconvenue l'avait mis de méchante humeur... « Il en avait assez! Hier, Mme Hamelin; Oudinot, aujourd'hui! Eh bien, les exploits de parfait gendarme répugnaient à ses délicatesses : il voulait redevenir cuirassier... » Mais le maître des avancements, suprême distributeur des récompenses, haussa les épaules, et Savary se consola... Quant à Delmas, il avait disparu.
Telle était la mortifiante avanie infligée à l'un de ces vaillants qui, dans les plaines allemandes, avaient porté si haut les couleurs de la France, à celui qu'on avait surnommé le Brave, au soldat de Morlauter et de Neckerau, d'Ingolstadt et d'Ettenheim : Charles-Nicolas Oudinot. Ses actions d'éclat, ses blessures, sa grande situation militaire, l'estime où le tenait l'armée auraient dû imposer le respect, même au Premier Consul. Mais déjà la main brutale de Bonaparte pesait sur toutes les têtes, et toutes les contraignait à se courber. Une gloire acquise en d'autres combats que ses propres batailles semblait importuner sa gloire, et d'incessants complots lui enlevaient toute mansuétude. Il avait peur : lorsque l'audace
a peur, elle ne respecte rien. Encore un peu de temps, et Moreau, le Moreau de Hohenlinden, allait s'asseoir sur le banc d'infamie, devant les juges terrifiés de la Cour criminelle!
Reçu au château de Polangis, Année n'y entendit que d'acerbes doléances, plaintes découragées; Oudinot exhala devant lui une impuissante colère... « Oui, il eût, avec plaisir, assisté Donnadieu; mais sans crédit, et menacé de destitution, il refusait de se compromettre davantage... » Donc, visite encore inutile; affaire manquée, par trois fois manquée; la manœuvre policière n'apprenait rien : il fallait trouver autre chose.
On trouva.
CONSEILS d'un sage
Au Temple, sous les chaleurs de messidor, le prisonnier perdait patience. Aucune réponse aux lettres suppliantes ne lui avait été transmise; Année lui-même ne donnait plus signe de vie; il abandonnait son cher Donnadieu : le meilleur des amis faisait banqueroute à l'amitié!...
Juhe, toujours consolatrice, lui prodiguait pourtant ses visites; mais l'illusion des premiers jours