‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 24 sur 41 · CONSEILS D UN SAGE · texte numérisé non relu

CONSEILS D UN SAGE

Câline, la messagère attendait une réponse. Il la servit brève et péremptoire :

— Je refuse!... Toi, va-t'en, mais va-t'en donc, drôlesse!...

— Oh! le niais... Julie s'esquiva en ricanant.

Quelques jours plus tard, Donnadieu était transféré à La Force (1).

La Grande Force, autrefois le fastueux hôtel des Gaumont-La Force, était, en 1802, une prison redoutée. Construite au quartier Saint-Antoine, elle dressait de ladres murailles dans un entrelacement de venelles sordides, et remplissait le quadrilatère que dessinaient les rues du Roi-de-Sicile, Pavée, Culture-Sainte-Catherine, des Ballets. Son nom de larmes et d'épouvante se lit souvent dans l'histoire de la Révolution. On avait alors entassé à La Force les criminels de.lèse-nation : aristocrates, prêtres insermentés, accapareurs, bourgeois regrettant Capet, généraux vaincus par les « hordes esclaves ». On y avait aussi férocement massacré.

(1) Voir la note II.

L'égorgeur de Septembre, détrousseur de cadavres, s'y était vautré dans le sang, et c'était là qu'il avait dépecé « l'impure amie de l'Autrichienne », cette fière et charmeresse Mme de Lamballe.

Mais, en l'an X, la sinistre maison de justice renfermait des scélérats d'espèce différente : l'assassin, le voleur, l'escroc, le faussaire, le receleur, « marrons mâles » ou simplement « pris de belle ». Elle enserrait également des gens de lettres. Ces vauriens de folliculaires n'y étaient pas mieux traités que les autres coquins; ils couchaient dans les immondes dortoirs et mangeaient à la gamelle commune. Un tel abus de vengeance politique dura ce que durent en France les abus : dans ce pays de l'incessante révolte, ils ont seuls la perpétuité. Longtemps le journaliste d'opposition, le pamphlétaire, le faiseur de caricatures, le chansonnier frondeur eurent ainsi à subir la société des tire-laine ou des chevaliers du surin. Les ministres de la Restauration, pareils à ceux de l'Empire, ne les ménageaient guère... « La plus terrible des bêtes féroces, a dit Plutarque, est l'homme qui unit la passion au pouvoir (1). »

La Grande Force était en outre un lieu de correction pour les jeunes malfaiteurs, la maison purifiante où la philanthropie leur enseignait la vertu. Toujours si maternelle, la tendresse administrative prenait grand soin des chers nourrissons; elle isolait les « mômes », les tenait prudemment à

(1) V. notamment la brochure du journaliste J.-D. Ma- GALON : Ma translation à la Force (P£u:'is, 1824).

l'écart de la Fosse aux Lions, ce préau où s'ébattaient tant de brutes sauvages, et le « grinche », ni le « pégriot » n'avaient contact avec cette intéressante jeunesse. « Formons et moralisons l'enfance », disaient les admirateurs de Jean- Jacques : nous montrerons bientôt comment les éducateurs de La Force savaient moraliser.

Inutile à Fouché, maître du Temple, cette prison bigarrée ressortissait à la Préfecture de police. Dubois y commandait en souverain, et son chef de division, Parisot, en avait la haute surveillance. Fonctionnaire important, ce Parisot étendait sa main puissante sur les « maisons d'arrêt, de justice, de correction, de détention, de mendicité, sises dans le département de la Seine ». Un potentat! Mais tant de maisons à régenter fatiguaient, sans doute, le pauvre homme; on l'avait doublé d'un auxiliaire, l'inspecteur Honnein. Or, le citoyen inspecteur inspectait assez mal, et La Force était célèbre par la fréquence de ses épidémies. Les détenus y abominaient la puanteur des ateliers, la dégoûtante nourriture, la brutalité des surveillants, le régime du bâton et des étri^'ières. Son infirmerie n'était qu'une ignoble sentine. La pourriture d'hôpital y sévissait; aucun médicament; un lit servait souvent à deux malades; le galeux couchait, à côté du typhique... Enfer plus torturant que l'enfer même, La Force était donc le « schéol » des larmes, des blasphèmes, des grincements de dents : Dieu, toutefois, aurait eu scrupule à y loger le diable.

Le lundi 28 thermidor, tandis qu'un brûlant soleil d'août criblait de ses rayons la rue Saint- Antoine, l'officier de paix Bouchon déposa Donnadieu dans le greffe de La Force.

On l'attendait; mais sa méchante réputation l'avait précédé, et le directeur de la prison savait quelle sorte de criminel il allait recevoir. Aussi l'avait-il gratifié d'un gardien merveilleux, tourmenteur sans rival parmi les casse-museaux ou les briseurs d'échinés. Cette formidable brute avait pour pittoresque surnom « Léopard », à cause de son mufle bestial, de ses yeux verts, de ses cheveux roux, de ses longues moustaches. Il prit livraison du raisonneur qu'il devait mater, lui montra son gourdin, l'engagea à se tenir tranquille, le fouilla soigneusement, l'obligea à se déshabiller, pour mieux palper les poches... De nouveau, la mise au secret!

Les chambres de la mise au secret étaient situées dans le quartier des « mômes », et la courette où se chamaillait cette marmaille servait de promenoir aux prisonniers politiques. Dès qu'il fut entré dans sa fétide cellule, Donnadieu voulut protester : sur les murs, maintes lézardes; des crevasses dans le plafond, et, sortant de ces trous, une armée de punaises! Mais un simple geste de Léopard coupa court à la doléance. D'ailleurs, l'homme qu'il voulait réduire paraissait déjà fort abattu. Ses habits tombaient en loques; ses chaussures devenaient des savates; il n'avait pas d'argent pour amadouer le fauve à patte menaçante :

quand donc tant de cruautés allaient-elles finir? Pourtant, il se raidissait contre l'épreuve nouvelle, se promettait de ne pas faiblir, de braver Davout, Fouché, Desmarest, la « boutique » des Tuileries, la « rousse » du quai Voltaire : un saint Laurent, un nouveau Bonivard!...

Resté seul, Donnadieu revit sans doute l'effronté minois de Julie, entendant son caquetage, ses mensonges d'amour, son rire insulteur... « Ah! la coquine!... » Et Gabriel chassa l'obsédant fantôme... A présent, il songeait à sa mère, la pieuse dame huguenote, qu'il avait si longtemps délaissée... « Pauvre vieille! Toi aussi, tu devais souffrir, dans ton galetas sans pain... » Oui, elle pleurait, là-bas, dans son échoppe de Nîmes, « la pauvre vieille », veuve du suicidé, mère d'un enfant ingrat. Sa détresse était devenue navrante, et jamais pourtant le fils tant choyé ne lui adressait de secours!... Mais pourquoi l'image de cette mère, si brusquement apparue? 0 souffrance, puissante éducatrice du cœur humain, donneuse de saintes le.çons et maîtresse de toute morale!...

A l'heure du repas. Léopard revint : il apportait l'ordinaire de la prison. Une écuelle d'étain était suspendue à la muraille; le geôlier y versa la pitance, tira de sa poche un couteau, coupa une tranche de boule de son, puis regarda son pâtiras avaler la friandise. Ni cuillère, ni fourchette : La Force traitait ses pensionnaires à la façon d'un vautrait au chenil... La nuit vint; une nuit sans sommeil. Dans leurs dortoirs, les « mômes » criaient, se dispu-

taient, faisaient du tapage. Et tout à coup, le silence, puis des claquements de fouet, des hurlements de douleur : le surveillant fouaillait les garnements; il moralisait l'enfance.

Le lendemain, Donnadieu reçut la permission de se promener dans la courette. Par ces étouiïanles journées d'août, les petits qu'éduquait la Nation travaillaient en plein air, et, tout en maniant la lime ou le vilebrequin, les chers enfants chantaient. Ils chantaient, non de pieux cantiques, Sainte Geneviève de Brabant ou le Grand Saint Hubert, mais l'obscène et inepte « goualante » de La Pelle : « Pelle en haut, pelle en bas, pelle ayant un joli manche... » Parfois, lorsque la voix de l'un des galopins se faisait criarde, et sa mimique trop libertine, un coup de lanière le frappait au visage : le pédagogue, son gardien, continuait à moraliser... Donnadieu aurait voulu peut-être intervenir, si le bâton de Léopard n'eût rendu vaine toute éloquence. On le ramena bientôt en cellule....

Et soudain, il sentit de lancinantes douleurs : ses blessures venaient de se rouvrir.

Au cours de ses campagnes, il avait reçu deux balles dans le ventre, mais les carabins de l'armée n'avaient pas su les extraire. Ignorants, voire ignares, les apprentis Larrey, les sous-Desgenettes de nos demi-brigades étaient, à cette époque, d'assez piètres opérateurs, et leur maladresse est restée légendaire. Donnadieu avait conservé dans le corps deux souvenirs de kaiserlicks, plaies mal cicatrisées qui se rouvraient fréquemment et pro-

roquaient alors chez cet énervé de véritables accès de délire...

Déjà se plaignant au Temple, il avait écrit une supplique à Fouché, pour obtenir la visite du chirurgien Pelletan. Sa lettre étonnamment naïve vaut la peine qu'on la reproduise; elle montre la candeur de l'amant mystifié par Julie; elle est aussi d'un homme que la souffrance déprime et que va broyer le désespoir : « J'en appelle, citoyen ministre, à votre seule humanité. Que mon triste sort vous parle en ma faveur! Je mérite d'intéresser l'âme d'un être sensible. Tout ce que la nature peut ofîrir de tableaux douloureux, je le réunis sur ma tête. Une mère mourant peut-être, en sa maison, de douleur et de besoin! Et moi, réduit à ma dernière chemise, bientôt n'ayant plus de chaussures pour mettre à mes pieds. Je suis pourtant couvert de cicatrices, stigmates de l'honneur, reçus pour la défense de la patrie!... Vous êtes fils et père; vous êtes juste et humain : que vos sentiments soient mes juges!... » Balivernes! s'était dit Fouché, et cet « être sensible » n'avait pa?. daigné répondre.

Maintenant, sous les morsures de la canicule, dans l'infection de La Force, une fièvre traumatique s'était déclarée;, les lésions suppuraient et s'envenimaient : Donnadieu soufîrait atrocement... Il appela : « ... Un médecin! Qu'on me transporte à l'infirmerie!... » Mais le médecin de la maison d'arrêt, l'officier de santé Colon,

était absent : seuls, les infirmiers arrivèrent...

D'étranges infirmiers!... Quatre hommes entrèrent dans la chambre de Donnadieu, se ruèrent sur le malade, arrachèrent ses habits, le jetèrent contre le plancher, puis à coups d'ongles se mirent férocement à débrider les blessures.

Le supplicié poussa un cri de rage : ils déchirèrent encore...

De son doigt, un des tortionnaires sondait les plaies béantes, fouillant, et les élargissant... Des facéties!... « Est-ce une boite à lettres, cela? La cache pour ta correspondance?... » Convulsé, le patient n'osait se débattre : Léopard le regardait, armé de son bâton, « Les infâmes! raconta plus tard Donnadieu, ils enfoncèrent leurs mains dans mes glorieuses blessures... Je les ai reçues en ouvrant passage à l'armée du Rhin. » Plaintes inutiles! Les bourreaux avaient obéi à des ordres.

Alors, dans l'infirmerie de La Force, parmi les sacripants destinés à la fosse commune, Donnadieu comprit, de nouveau : il devait, cette fois, céder ou périr!...

Alors, il jugea mieux d'Année, de ses conseils et de sa morale : « Pour les maux sans remèdes, un habile médecin a recours au poison... » La poHce!...

Alors, sentant son cas désespéré, il écrivit à Davout... Donnadieu avait capitulé.

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