‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 25 sur 41 · REVANCHE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

REVANCHE DE L'AMOUR

REVANCHE DE l' AMOUR

Vers la fin du mois de fructidor, Oudinot se trouvait, un jour, en visite aux Tuileries. Le commandant des grenadiers de la Garde l'avait convoqué, et, toujours cassant, l'interrogeait : « Avait-il reçu des nouvelles de Delmas?... Non?... Eh bien! on allait lui en fournir! Destitué, mis en surveillance, le Limousin habitait Luxeuil. Il y traitait ses rhumatismes de fort plaisante façon, chassait le sanglier, bâfrait, buvait, aimait, menait une vie de permissionnaire en ballade; mais, incorrigible, continuait à critiquer le gouvernement. Vous son ami, vous feriez bien d'engager ce bavard à brider sa langue... » Oudinot avait mal accueilli l'injonction... « Ah çà, daignerait-on enfin lui octroyer la paix? Quand donc les mouches de la police iraient-elles voleter ailleurs qu'aux environs de Polangis? Intolérable, leur espionnage! Le Consul, pourtant, devait être satisfait : Delmas en exil; Fournier au Temple; Donnadieu supplicié! »

— SuppUcié, Donnadieu?

— Oui, étranglé, m'a-t-on dit, dans les cachots de La Force!

Pour seule réponse, le chef de la police privée ouvrit une porte de son cabinet :

— Regardez, mon cher général.

Dans la pièce voisine, allongé sur un fauteuil, ingambe et dispos, sans gendarmes, ni menottes, le martyr attendait... « Compris! Ah! le malheureux!... )) Et Oudinot cessa de s'apitoyer.

Le bienfaiteur Davout venait de se montrer indiscret : Dossonville, son sous-verge, ne « brûlait » pas ainsi les mouchards.

Remis en liberté, le souffre-douleur de Bonaparte se portait, maintenant, à merveille; la cuisine policière semblait lui convenir; même, il avait recouvré la vigueur de ses bras.

A peine sorti de prison, il était allé, rue de la Planche, serrer et serrer la main du bon jeune homme Année. Entrevue touchante! Donnadieu remercia d'abord cet ami, conseiller sagace, puis s'informa de sa Petite Julie... « En montant, il avait inspecté la loge du concierge; mais, ô surprise! plus d'époux Basset ! Le • couple vénérable était-il passé de vie à trépas? Leur chère enfant serait-elle mariée, entretenue, ou malade?... Année le rassura. Les brodeurs avaient déménagé, et cette intéressante famille tenait une boutique, rue des Saints-Pères...

Donnadieu y courut.

Ils étaient, aujourd'hui, requinqués, même commerçants cossus, ces laborieux Basset. Leur magasin de passementeries étalait aux regards des

REVANCHt: DE L'AMOUR 26'J

passants une attirante devanture : assortiments complets pour officiers; épaulettes, brandebourgs, tresses ou dragonnes; un argent mystérieux leur était tombé des nues...

A l'entrée du revenant, Julie, comme « la jeune et tendre » Imogine de ce fécond Fiévée, se leva frissonnante : « Gabriel!... » Ah mais, non; pas d'embrassades! Le dragon s'était muni d'une cravache et se mit à en jouer... « Tiens, tiens, ma belle, voici pour tes caresses, voilà pour tes trahisons! » Ce fut une ignoble scène. Le père poussait des gémissements; la mère injuriait le butor. Bientôt cette rage frénétique sévit contre le mobilier; carreaux, glaces, vitrines, tout le magasin volait en éclats; les voisins intervinrent; on alla quérir la garde; mais Donnadieu, citoyen de la police secrète, fut vite relâché...

Julie cependant paraissait insensible à l'aubade. Elle admirait... « Un mâle, son Gabriel! Et que d'amour dans cette cravache! » A son tour, elle se prit à aimer, car le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. D'ailleurs, l'impertinent Chamfort nous l'a dit : « La femme a dans la tête une case de moins, et dans le cœur une fibre de plus... » Grosse des œuvres de son séducteur, la fillette accoucha, et l'amant redoubla ses tendresses. Il n'était plus l'ingrat Donnadieu, Gabriel, le « lâcheur »; sa Petite Julie l'attirait : au cours de quatre années, il vint de Bretagne, il vint de Touraine, il vint de Calabre, pour la fustiger...

La terreur affola les époux Basset. Ils chan-

gèrent de logis; mais les déments ont la rancune tenace : Donnadieu les suivait à la piste. Chaque fois qu'il traversait Paris, le galant s'installait chez eux, et s'épargnait la dépense d'une auberge... « Bonjour, c'est encore moi! Je viens rendre visite à mon enfant... » Le plus attentionné des pères!... Il se démenait alors dans une boutique mise au saccage : Némésis vengeresse, la terrible cravache ne cessait de voltiger...

A la fin, ennuyés d'avoir à raccommoder sans cesse meubles et vaisselle, les parents de l'infante se révoltèrent. Basset, « bourgeois de Paris », rédigea de lamentables requêtes qu'il adressa au ministre de la Guerre. Son désespoir paternel y parlait un sublime langage : ce lettré devait fréquenter l'Ambigu. « Deux êtres également malheureux et sensiblement outragés dans la personne de leur fille, objet de la violence la plus cruelle, réclament votre protection en faveur de cette jeune infortunée... Elle est le soutien de notre vieillesse, l'Antigone de notre débile existence... Mais l'immoral Donnadieu foule aux pieds les droits les plus saints! Il est atroce : il brise tout; il met tout en pièces. Vous êtes l'appui de la vertu souffrante; permettez que je dépose en vos mains le soin de nos destinées... » C'était un vieux, très vieux bonhomme, un « ancien des jours », aurait dit l'auteur de René; plus obtus que Jocrisse, mais sonore comme un autre sachern...

Emu par une telle douleur, Berthier, qui pratiquait^^aussi le galimatias, consentit enfin à « pro-

REVANCflE DE L'AMOUR 271

téger la vertu souffrante ». Donnadieu ayant, un jour, abusé de ses caresses, le ministre le fit coffrer à l'Abbaye. Il y resta toute une semaine, ne recommença plus, et Basset père dut consoler sa fille, à nouveau et pour jamais, délaissée.

Trouva-t-elle cette consolation? Esprit inventif, cœur fertile en ressources. Petite Julie découvrit-elle l'époux philosophe qui accepta l'enfant de Donnadieu? Transforma-t-elle plutôt le rêve de sa famille en palpable réalité? Se vitelle gratifiée du riche entreteneur, ambition de sa mère, et la délurée grisette finit-elle experte cocotte? Nous ne savons, et qu'importe! Mais une pareille héroïne méritait, croyons-nous, d'être connue. Elle tint le premier rôle dans une sinistre tragédie de police, et remplit son emploi en artiste consommée : honneur donc à cette autre Duchesnois!...

Dévergondée, perfide, rancunière, inconsciente, ce frétillon de Julie Basset fait le pendant de la merveilleuse Fortunée Hamelin. Elle aussi est bien la femme de son époque, la fille d'une France sans loi morale parce qu'elle vivait sans Dieu : la description de cette monstruosité psychologique devait entrer dans notre sujet. L'amant, du reste, vaut la maîtresse; se ressemblant, ils s'assemblèrent. Serments d'éternel amour, puis lâche abandon, chez l'homme; fureur, vengeance et forfait, chez la femme, — aucun élément tragique ne fait défaut au roman de leur aventure. Il est cruellement vrai, partant il semble invraisem-

blable; mais la réalité de l'Histoire sera toujours un conte invraisemblable, le plus romanesque des romans (1).

Or, tandis que Donnadieu se désolait, au Temple, les compagnons de la « Patience » avaient décidé l'assassinat du Premier Consul.

(1) Voir la note III.

Page 1