‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 26 sur 41 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

La France poursuivait cependant le cours de sa destinée douloureuse, et vivait, en ce moment, une des plus tristes heures de sa vie d'impuissante agitation.

Un grave événement politique s'était accompli dui*ant le mois de floréal : le Sénat avait refusé à Bonaparte la dictature qu'il convoitait. Mais la résistance de ceux qui dirigeaient l'opposition, les Sieyés, Garât, Lambrechts, Lanjuinais, Destutt- Tracy, Grégoire, s'était, montrée plus sournoise que vraiment courageuse. Ils avaient simplement finassé, feignant de ne pas comprendre, et l'histoire de leur furtive intrigue serait plaisante à raconter. De petites perfidies, mots chuchotes dans les couloirs, épigrammes, ironiques sourires, gestes

d'ahurissement, avaient seules témoigné la bravoure des « derniers Romains ». Et pourtant le Sénat consulaire n'était pas encore cette assemblée de comtes impériaux, si magnifiques sous la toque à panache, mais dont le nom est resté synonyme de lâche complaisance. Fils de la Révolution, reliques du Directoire, beaucoup de ces « pères conscrits » conservaient un reste de fierté et redoutaient l'omnipotence d'un maître, Cromwell sans conscience biblique, « Robespierre à cheval ». Ils eussent voulu pour gouvernant quelque Jefferson, citoyen dans une Maison-Blanche : leur candeur s'obstinait à croire qu'une nation écœurée de licence a soif encore de liberté.

Le Sénat avait donc refusé à Bonaparte le Consulat à vie, objet de ses ardents et secrets désirs. Mais dans cet acte de résistance, que de précautions oratoires, quel amphigouri d'obséquiosité! L'adulante période par laquelle l'ombrageuse assemblée osa faire montre de caractère est demeurée fameuse, et la flagornerie de son indépendance étonne plus encore qu'un étalage de bassesse et de servihté. « Le magistrat suprême qui, après avoir conduit tant de fois les légions républicaines à la victoire, délivré l'Italie, triomphé en Europe, en Afrique, en Asie, et rempli le monde de sa renommée, avait préservé la France des horreurs de l'anarchie, brisé la faux révolutionnaire, dissipé les factions..., hâté le progrès des lumières, consolé l'humanité, pacifié les continents et les mers », n'avait reçu pour récompense qu'une prorogation de sa magistrature :

vingt années do consulat... Vingt années; beaucoup plus qu'un « grand espace de vie humaine, » aurait pu dire Tacite. Sur un sol toujours, toujours convulsé, en ce pays de France que sans trêve secouent les orages et balayent les tourmentes, ils parlaient d'avenir; ils osaient croire à la durée!

Mais Bonaparte avait dédaigneusement repoussé le cadeau. Tout ou rien! était, d'ordinaire, sa devise; fataliste à son heure, cet homme prétendait cependant diriger son destin. Défait comme à Marengo, il avait voulu recommencer la bataille, tenter à nouveau la chance, « jeter les dés en l'air », invoquer son étoile. Et puis, il connaissait trop bien la France, l'insanité de sa raison, les emportements de son cœur, et la voyait se ruer vers la servitude.

Un âpre besoin de despotisme la tourmentait. Aiïranchie depuis treize ans à peine de l'absolutisme bourbonien, ayant traversé sans pouvoir s'y unir la liberté politique, incapable de la comprendre, enthousiaste tour à tour des Necker, des Lafayette, des Pétion, des Danton, des Marat, des Robespierre, des Barras même, la Nation à fétiches adorait maintenant Bonaparte. Déjà, sa déité nouvelle lui imposait une foi, lui fabriquait une âme; déjà, elle l'obligeait à croire que la grandeur d'un peuple est faite, non pas de liberté, mais, de force brutale, de puissance ou de richesse, que tout bonheur se trouve dans les fonctions publiques, les emplois d'émargeurs, les uniformes et les décorations. Conscience, devoir, dignité humaine, indépendance de caractère, esprit de sacrifice : absurdes chimères! pensa tou-

jours Napoléon. Et depuis plus d'un siècle, le virus moral qu'il nous inocula est passé dans notre être. En vain, les Royautés, les Empires, les Républiques ont pu se succéder dans un pays où tout lasse et tout casse, — l'âme que ce corrupteur façonna pour nos pères est demeurée notre âme; nos vaines révolutions n'ont guère été qu'une âpre curée de places : hélas! un peuple esclave de ses convoitises ne connaîtra jamais la liberté!

Déçu par le Sénat, Bonaparte s'était donc adressé au maître des sénats : la Nation souveraine. Dans une séance agitée, son Conseil d'Etat avait ainsi libellé cet appel : « Le peuple français sera consulté sur la question : Napoléon Bonaparte sera-t-il Consul à vie?... » La doctrine du plébiscite, dogme de la volonté nationale, allait devenir le « droit divin » des Bonaparte.

Aussitôt, des courriers extraordinaires partirent pour les départements; on placarda partout des affiches; au roulement des tambours, bourgeois et paysans furent invités à se donner un dictateur. Dans les hôtels de préfectures, les quartiers généraux, les palais de justice, les mairies, les casernes, les études de notaires, on déposa des registres destinés à recevoir les vœux de servitude : une vive agitation s'épandit sur la France affolée...

Lui cependant restait calme; il travaillait. Retiré à la Malmaison, il poursuivait le cours de son inlassable labeur, recevant ses ministres, méditant ses décrets, dictant ses décisions, superbe de hautaine tranquillité; certain toutefois de la victoire. Ja-

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mais encore plus féconde besogne n'avait été produite par cette ambition surhumaine. D'ailleurs, dans les longs espoirs de sa vaste pensée, la « pourpre consulaire » devait se transformer, un jour, en pourpre impériale. Tout en jouant sa comédie d'indifférence, il préparait la tragédie grandiose qui, de péripéties en catastrophes, de Notre-Dame à Austerlitz, de Wagram à Moscou, Leipsick, l'île d'Elbe et Waterloo, amena l'Homme de la destinée sur le piédestal de Sainte-Hélène, au martyre, à l'expiation, à l'apothéose... Génie destructeur dans la guerre, et génie fondateur dans la paix; génie par la pensée créatrice et l'exécution impeccable, Bonaparte apparaissait plus grand que la grandeur même de la Révolution. Devant de tels colosses, les peuples effarés se prosternent; mais malheur aux nations idolâtres qui, dans l'extase de leur admiration, s'abandonnent et s'anéantissent!

Les deux conspirations récemment découvertes, — l'affaire Donnadieu et le complot des Libelles, — pouvaient servir à ses desseins. Personne encore, dans la France abusée, ne soupçonnait chez Napoléon cet amour de la guerre, ce cruel dédain pour la douleur des peuples, qui plus tard soulevèrent contre lui l'Europe exaspérée par la souffrance. On croyait pacifique « le Pacificateur des continents et des mers »; on supposait humain le « Consolateur de l'Humanité ». Aussi, le jour de Pâques 1802, trois cent mille Parisiens avaient acclamé un victorieux qui renonçait à la victoire.

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et le~tumulte de leur enthousiasme l'avait, un moment, fait sourire (1). Maintenant, il voulait profiter de la menteuse légende, effrayer un pays ardemment désireux de repos, aviver sa terreur des nouvelles aventures, et transformer en péril public un danger personnel... « Le populaire, au dire d'un philosophe, est soupçonneux envers celui qui l'aime, crédule envers celui qui le trompe. » Or, Bonaparte le trompait.

Pour mieux frapper l'imagination de la foule, il faisait montre de précautions. On ne le voyait plus que rarement à Paris. Son reposant château de la Malmaison avait aujourd'hui l'aspect d'une citadelle que protégeaient des fantassins et des cavaliers de la Garde. Sur la route de Saint-Germain, dans les sentiers qui contournaient le mesnil, des soldats se tenaient en faction... « Demi-tour! Au large!... » Et le passant s'écartait, effrayé. Chaque fois que Bonaparte se rendait aux Tuileries, tout un escadron l'escortait. Les guides, sabres au poing, précédaient, suivaient, entouraient sa calèche; dans l'avenue des Cliamps-Elysées, ces chasseurs partaient au galop, déblayaient la chaussée, repoussaient les voitures, dispersaient les curieux, pénétraient dans les contre-allées, en fouillaient les massifs : toute une ostentation de terreurs théâtrales!... Sceptique et narquois, fabriquant force plaisanteries, le Parisien souriait, s'intriguant néanmoins; mais, plus naïf, le provincial avait pris l'alarme.

(1) Voir notre volume : Le Complot des Libelles.

• Bientôt d'étranges rumeurs coururent dans les départements, incroyables récils, relations de prodiges, contes mystificateurs... A l'une des revues décadaires, disait-on, au moment où le Consul descendait de cheval, un vieillard s'était approché, tenant en main une pétition, Bonaparte avait pris la requête, et soudain le Nestor l'avait frappé d'un coup de stylet. Mais, — Dieu protège la France! — le stylet s'était aussitôt brisé sur l'habit vert de l'homme providentiel...

On se confiait encore que d'autres meurtriers, inventeurs de machine infernale, s'étaient hissés, certain soir, sur le toit de la Malmaison : ils voulaient introduire dans une cheminée l'engin chargé de balles et de mitraille. Mais, — Dieu protège la France! — une averse miraculeuse avait mouillé leur poudre, et de nouveau sauvé la vie du Premier Consul...

On prétendait enfin que la Garde était acquise à ranai'chie : quinze grenadiers s'étaient juré d'abattre, durant une parade, leur Petit Caporal. Mais, — Dieu protège la France! — pris de remords, les quinze félons s'étaient poignardés dans la prison de l'Abbaye... De pareils racontages, d'aussi absurdes billevesées, se débitaient partout, mettant en émoi les préfets, nobles faiseurs de zèle, et leurs cojninissaires de police, vigilants pom'voyeurs de cachots.

Une frénésie de délation agitait un peuple énervé; les lettres dénonciatrices affluaient aux Tuileries. Plusieurs de ces billets anonymes ont été con-

serves : ils nous confondent par leur extravagance. Ici, dans Seine-ct-Oisc, c'est « un citoyen, homme simple, mais vrai », qui envoie une liste de soixante généraux disposés, prétend-il, à tenter « une révolution courte et bonne ». Là, c'est dans la Nièvre un « prêtre catholique » qui conjure Bonaparte de faire déporter Moreau, Brune, Jourdan, Masséna, Augereau. A Nantes, Poitiers, Tours, Auxerre, Dijon, Lille, Bruxelles, mêmes invitations à sévir. Le préfet du Bas-Rhin fait en hâto jouer le télégraphe pour raconter des sornettes : « un habitant de Strasbourg a déclaré par écrit avoir entendu dire que le général Consul devait être assassiné avant la fm du mois. » Dans la Haute-Marne, un « conseiller d'arrondissement », — quelque ventier sans doute, — vaguant dans les bois, surprend un conciliabule de conspirateurs; il se cache et observe; il les suit et les file : ô terreur! les scélérats ont gagné la route de Paris!... Parfois cependant, la haine ou la colère fait injurieuses plusieurs de ces lettres : « Bonaparte, qu'as-tu besoin de récompense? Ne te suffit-il pas d'avoir pu servir ta patrie? » « Citoyen Napoléon, tu seras mort avant un mois! Ne prends pas en mauvaise part ma prophétie. » Mais de semblables épîtres, attestant des rancœurs jacobines, étaient rares et sans importance : la République croulait sous la poussée du peuple qui l'avait édifiée.

Alors, les journaux officieux et les gazettes de tolérance commencèrent à publier des adresses.

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Dans les cent deux départements, d'Anvers à Bayonne, de Brest à Genève, conseils généraux et d'arrondissement, conseils municipaux, tribunaux d'appel, de première instance et de commerce, chambres d'avoués et de notaires, d'huissiers et de commissaires-priseurs, tout ce qui pérore, tout ce qui juge, tout ce qui chicane, tout ce qui émarge, se mirent à supplier Bonaparte de ne pas refuser le cadeau du Consulat à vie. La Nation le déposait à ses pieds. N'était-il pas le bienfaisant Alcide, le héros dont le bras généreux avait terrassé l'hydre de l'anarchie; le nouvel Alexandre de qui l'invincible main avait tressé pour la patrie les palmes du Liban; le Solon législateur, flambeau déversant la lumière sur les peuples éblouis?...

Rhétorique et pathos, boursouflures dans la platitude, rien ne manquait à cette grandiloquence. Et cependant, naguère la Constituante, la Législative, la Convention, le Directoire avaient entendu les mêmes dithyrambes; Louis XVIII, Louis-Philippe, Napoléon III les entendirent aussi, et peutêtre en un jour prochain quelque audacieux faiseiu" de coup d'Etat les entendra encore... 0 France, terre pourtant du scepticisme, peuple toujours ricanant, pourquoi donc, à certaines heures de ton histoire, ressens-tu un pareil besoin de servilisme, pis encore,- de valetage?

Les précautions qu'affectait do prendre Bonaparte n'étaient pas toutes une simple comédie. Il redoutait un attentat; « des poignards, au dire de sa police, voltigetiient en l'air », et prudemment le Consul se tenait sur ses gardes. En ce moment, les affiliés aux sociétés secrètes se remuaient, et parmi eux les compagnons de la Patience.

Pourtant, leur entreprise d'assassinat paraissait désorganisée. Nicolas, le mystérieux fournisseur de subsides, avait quitté Paris; agent royaliste résidant à Londres, il espaçait ses courtes visites, n'apportant à ses amis que belles paroles et monnaie de singe. Déjà, la police avait enlevé un des chefs de la bande, le grand Marins Bernard, et ses copains du café Voltaire s'étaient dispersés. Aurose, le cordonnier anarchiste, avait filé vers Lyon; le jacobin Grégoire ne sortait plus de son atelier de menuiserie; Coin-Clément, Anselme Truck, ayant perdu courage, dépensaient chez le traiteur les maigres et derniers fonds des conjurés; le désarroi s'était mis dans la troupe : sous les quinconces du Luxembourg, les rafales à chapeau militaire s'exaspéraient, le ventre creux et la poche

vide. D'ailleurs, plus de Brutus! Argoud, le Romain repêché dans la Seine, avait déguerpi; Donnadieu était sous les verrous : or, sans Brutus, comment frapper César?... Mais ravivant les ardeurs de ces âmes attiédies, un nouvel émissaire était venu s'installer au quartier Latin.

- C'était, celui-là encore, un bizarre personnage, le plus remuant des agités; un homme aimant à pratiquer l'intrigue par plaisir maladif et fantasque passe-temps; un maniaque du complot, Scapin expert en toutes les manigances et Mascarille narguant tous les bâtons; une sorte de monomane qui recherchait avec délices la sensation d'être filé par le mouchard...

Les gens de police ne lui ménageaient pas l'émotion désirée. Observateurs et gendarmes, commissaires et magistrats de sûreté, tous les « curieux » de la République connaissaient bien cette figure grassouillette qui s'enfonçait dans la mousseline d'une cravate empesée, ce menton de galoche, ce nez aquilin, cette bouche menue et pincée, ces yeux à fleur de tête sous d'épais sourcils, ces favoris grisons, ces cheveux coiffés à la « perroquet », ces larges épaules, cette poitrine déjà bedonnante, bombant sous le jabot et l'habit à collet de velours. Mais la placide dégaine de ce bourgeois ventru ne donnait pas le change aux aigrefins qui faisaient la chasse. Ils le savaient futé, retors, hardi, prudent toutefois en ses audaces et, toujours revenus bredouilles,

avouaient qu'un tel gibier était fort difficile à saisir...

Cet homme s'appelait Fauche-Borel, mais, courant et courant l'aventure, vagabondait sous d'autres noms. Quand il partait pour ses expéditions, le malin compère s'affublait de pseudonymes variés : « M. Louis », « le Bon Louis », « l'Eveillé », ou « Mlle Pauline » : aimables sobriquets du plus aimable de tous les trigauds... Commis voyageur des Bourbons et courtier en fleur de lis, cet agent du roi de France n'était pourtant pas Français, mais Suisse, « enfant de la libre Helvétie », comme il aimait à dire, en se rengorgeant. Sa modeste origine ne pouvait expliquer l'ardeur de son royalisme, bien qu'il se prétendît de haut parage. Tout Suisse, d'ailleurs, bernois ou romand, exalte volontiers sa noblesse; son âme républicaine est ainsi façonnée, et Fauche n'échappait pas à cette loi psychologique...

Né dans la ville de Neuchâtel, au long des flots déferlants du lac à robe de turquoise, en face de ces neigeuses dentelures qui se déploient à l'horizon alpin, il avait dirigé quelque temps une boutique de librairie. Nous possédons la liste des ouvrages qu'il y débitait : volumes d'histoire et de philosophie, romans à la mode, poésies de facile défaite, brochures politiques, voire, par surcroît, mignonnes obscénités. Son commerce allait bien; V Emile se vendait autant que Faublas, quand, un jour, la manie des grandeurs avait mordu le cerveau de ce Jurassien. Non, plus d'ennuyeux négoce, de vie

végétative derrière un comptoir; mais l'existence grisante, la politique, la conspiration! Et devenu commissionnaire en royalisme, ayant crédit ouvert , promettant de payer bien, le « Bon Louis », « l'Eveillé », « Pauline » s'était mis à rôder dans les camps ou dans les villes... Bientôt, pour coups d'essai, des coups de maître; deux importants maquignonnages de conscience : l'achat du crédule Pichegru et du roué Barras. Marché ferme, simples pourparlers? Nous ne savons, au juste; l'opération demeura très secrète; mais Pichegru sortit de l'aventure déshonoré, et Barras plus avili encore. Seul Fauche avait su gagner gloire et argent; même acquérir, devant l'Europe amusée, le renom d'un entremetteur sans pareil (1).

Resté tranquille pendant deux années, il venait de reparaître sur le théâtre de ses derniers exploits, le pavé parisien. Un matin de prairial, la diligence de Calais avait déposé dans la cour des Messageries certain voyageur arrivant de Londres, nippé comme un milord, et plus pansu que Mr John Bull. Or, le John Bull à bottes anglaises, le fashionable milord, « swell » de Piccadilly, c'était l'Eveillé, le Bon Louis, Mlle Pauline, ce rusé Fauche-Borel. Dispos, guilleret, ayant écus en poche et audace au eœur, il reprenait le cours de son existence d'agité.

Tout d'abord, en excellent conspirateur,

(1) Voir, dans la belle Histoire de V Emigration de M. Ernest Daudet, le détail des intrigues ourdies par Fauche-Borel avec Pichegru et Barras.

« l'Eveillé » s'était pourvu de deux domiciles; l'un, au quartier du Palais- Royal, rue des Bons- Enfants; l'autre, dans la rue Saint-Hyacinthe, près du Luxembourg. Affairé, il n'usait pas son temps à courir les brelans ou les nymphes; ses journées se passaient laborieuses, et, même la nuit, il ne chômait guère : une galante émigrée, sa compagne d'excursion, égayait le double logis. Il ne se cachait pas. Bravant observateurs et commissaires, le bonhomme exhibait, par les rues, sa coiffure à la perroquet, l'énorme monument de sa cravate, les magnifiques breloques rutilant sur son estomac... Mais pourquoi le « Bon Louis » se fût-il caché? Libraire, il voyageait pour une importante affaire de commerce; son séjour à Paris se pouvait aisément expliquer. Possédant plusieurs fragments inédits de Rousseau, toute une prose éloquente, Fauche les apportait à un éditeur. Fauche voulait offrir un régal aux philosophes de France. Aussi, du matin au soir, voyait-on ce bienfaiteur des lettres installé, rue de Tournon, dans le magasin de son ami Bossange. Il y recevait des visites, dissertait sur Jean- Jacques, expliquait l'harmonie des phrases cadencées et ternaires, se pâmait sur les prosopopées, exaltait ce génie qui naît, spontané, sur les bords du Léman; bref un lettré, un pur lettré! Mais à la brune, métamorphose du personnage : ce lettré laissait là sa littérature, le naturel lui revenait au galop, et incorrigible, un tel intrigant se reprenait à intriguer.

Ayant su acheter Pichegru, il espérait pouvoir acquérir Moreau : difficile entreprise. Un soir, le racoleur du Roi s'était donc glissé Petite-Rue Saint-Pierre, dans la vaste et sombre maison qu'habitait la citoyenne Hulot.

Belle-mère du général, cette femme en était le mauvais génie. Hautaine, acariâtre, despotique, elle exerçait une déplorable autorité sur son gendre, mari déjà grison et fort épris de sa jeune épouse. Nous dirons en de prochains récits ce qu'était le ménage Moreau, et comment cette merveilleuse Eugénie, élève d'EUeviou, soupirant la romance, pinçant les cordes de la harpe, dansant le « pas du châle », avait su conquérir le cœur du grand soldat •de Hohenlinden... Il l'aimait d'un amour jaloux; or l'Arnolphe qui aime commet, hélas! bien des sottises. Impérieuses, et de mauvais conseils, la fille et la mère le faisaient souffrir par leurs plaintes répétées sans trêve. Mme Hulot jalousait Joséphine, créole comme elle, mais plus jeune et beaucoup plus jolie; elle exécrait aussi Bonaparte. Le Consul, d'ailleurs, ne la ménageait guère. Dans les causeries de la Malmaison, il criblait cette envieuse de grossières épigrammes, plaisanteries dont s'amusaient ses familiers, et qui sentaient le corps de garde. On les colportait; de charitables amies, et parmi elles , Fortunée Hamelin, redisaient les injurieux propos à l'irascible dame, en les agrérnonlant de commentaires. « Le caporal en jupes », la citoyenne tenant « en laisse un vieux caniche », la maman du « petit casse-noisettes », — c'était

elle, c'était son gendre, c'était sa fille!... Exaspérée par de tels quolibets, de plus fort ambitieuse et désirant voir s'accomplir un coup d'Etat, la mère d'Eugénie torturait de ses sarcasmes la vanité souffrante du malheureux Moreau. L'épouse intervenait, et pleurant, pleurant encore, incitait son amoureux époux à risquer les plus folles équipées. Mais, âme irrésolue, préférant d'autres campagnes, le « Fabius » des savantes retraites refusait de marcher en avant.

Il avait cependant entr'ouvert sa porte, — la porte de sa belle-mère! — à Fauche le tentateur. Dans la maison de Mme Hulot, au fond d'un discret boudoir, derrière les portes closes, loin des domestiques de son hôtel, espions gagés par la police, Moreau avait conversé à voix basse. Des mots, rien que des mots!.., « Armons-nous de philosophie! Laissons passer les événements! Ici-bas, les hommes et les choses ont une courte durée; Bonaparte ne saurait échapper à cette loi fatale. Attendons, croyez-moi, attendons!... » Attendre? Mais le Corse n'attendait pas! Il voulait s'emparer de la dictature; bientôt, on le proclamerait empereur des Gaules, César d'Occident! « Ah! mon général, pauvre France!... » Oui, pauvre France; mais que faire? Et peu satisfait de cet homme à scrupules, le maquignon de consciences était allé maquignonner ailleurs (1).

(1) Nous reviendrons plus longuement, en de prochains récits, sur cette importante entrevue.

Le Bon Louis, une fois la nuit tombée, faisait encore d'autres démarches. Envoyé par Charles Flint, surintendant de VAlien Office, muni d'argent anglais, et missionnaire choisi pour activer les complots, il visitait dans leurs cachettes les directeurs d'agences royalistes. Chez eux, du moins. Fauche entendait de réconfortantes paroles, prophéties de catastrophes prochaines et de révolutions.

A Paris, ces agences étaient assez nombreuses. D'imprudents personnages, brouillons de diverses origines, en rédigeaient les correspondances : cidevant talons rouges, anciens robins, avocats, professeurs, policiers en retrait d'emploi, prêtres surtout. Les uns travaillaient sous le regard lointain et découragé du « Roi »; les autres recevaient l'ardente et directe poussée de Monsieur, frère du Roi. Mais ils ne s'entendaient pas sur la façon de restaurer la fleur de lis. Le Roi prétendait conquérir la France, en promettant un bon prix aux détenteurs de son royaume; Monsieur, plus économe, eût préféré le moyen moins coûteux du poignard ou de la machine infernale. A Mittau, chez Louis XVIII, l'amour des tripotages; à Londres, dans l'entourage dû comte d'Artois, du goût pour l'assassinat...

La mieux rentée de toutes ces agences avait longtemps été dirigée par un ecclésiastique, l'abbé Ratel, dit « le Moine ». C'était un homme d'église, expert théologien, sans doute, mais qui menait une vie de mécréant, disant peu la messe et prati-

quant mal l'observance de la chasteté : ces sortes de francs démons se rencontrent. Une demoiselle Julienne Derlang, sa belle amie, le secondait dans ses opérations; jolie personne, au dire de la chronique, facile, galante, voire gaillarde, et que ses connaisseurs appelaient indiscrélement « Belle- Peau». Ayant un si engageant surnom, le secrétaire de l'abbé procurait au Roi force partisans; l'agence prospérait, car l'argent afïluait à la cause. En outre, de forts subsides, aux frais de l'Angleterre, entretenaient le ménage sacerdotal et soldaient ses menées. Un jour, cependant, il avait fallu déguerpir. Tracassé par la police, Ratel s'était enfui, abandonnant sa correspondance, n'oubUant pas toutefois la bien-aimée Belle-Peau. Lamentable scandale; désolation de l'abomination! Mais un nouveau conspirateur, non moins abbé et non moins malin, Leclerc, dit « Boisvallon », avait aussitôt recueilli l'héritage, puis rouvert l'officine anglaise. Il était venu se blottir rue du Pot-de-Fer, dans un pieux quartier, sous l'ombre de l'ancien séminaire Saint- Sulpice et de l'ex-noviciat des Jésuites : ce fut en cette retraite que l'émissaire de Charles Flint lui apporta des instructions.

Le mystère dont la police française entourait l'affaire Donnadieu intriguait les royalistes de Londres. Commentés par les correspondants d'agence, le dîner de Polangis, l'histoire des Libelles, l'arrestation du colonel Fournier, du capitaine Bernard et d'autres porteurs d'épaulettes semblaient au comte d'Artois les indices précurseurs

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d'une insurrection militaire. Tout en maniant les cartes chez sa favorite, la phtisique Mme de Polastron, ce passionné du whist faisait un raisonnement serré : « Bonaparte est perdu ; alors, c'est l'anarchie; elle doit fatalement ramener les Bourbons : va pour l'anarchie!... » L'anarchie est, en effet, un épouvantail dont jouent volontiers les prétendants au trône; la guerre civile avec ses barricades, ses massacres, ses incendies ne déplut jamais à ces sauveteurs de peuples... Fauche avait donc reçu la mission d'entrer en rapport avec les mécontents de l'armée. Les compagnons de la Patience étaient au nombre des factieux; on attendait à Londres l'instant où ils accompliraient leurs prouesses; mais quémandeurs d'argent, ils tardaient à se mettre en besogne... Pourquoi? Et le Bon Louis questionna son ami et compère Boisvallon... « L'abbé connaissait-il les chefs de cette société secrète?... » Il fut aussitôt édifié sur leur compte : l'abbé les connaissait.

Homme habile et indulgent casuiste, ce prêtre, suivant le conseil de l'Apôtre, employait subtilement la femme à ses œuvres pies autant que politiques. Une citoyenne Hénot, dite la « Nicolas », — encore ce sobriquet! — appartenait à l'agence du Pot-de-Fer, lui consacrant ses jours, surtout ses nuits, avec un zèle de diaconesse. Amie de la Julienne Belle-Peau, naguère employée par Ratel, cette aimable personne complotait avec désinvolture, et Boisvallon utilisait les talents de la dame... Le cas, du reste, n'était pas rare d'une

ambulante à la tunique échancrée, servant en ses divers ébats les intérêts du Roi : Madeleine, bravant les Madelonnettes, aimait alors à conspirer. Ruinée dans son industrie par la Révolution, se plaignant des grippe-sou, potentats de la République, la cocotte ne ressentait aucun enthousiasme pour le nouveau régime. Presque toutes, les Palmyre, les Adeline, les Cydalise, dryades à Tivoli, ou napées du Parc Mousseaux, regrettaient le monsieur d'autrefois, marquis, président, fermier général, les temps légendaires des riches entreteneurs, les heures fortunées des lucratives caresses. Mais tout en se lamentant, plusieurs de ces demoiselles Phryné faisaient les sœurs-écoute, pour renseigner les agences qui les payaient bien...

La Nicolas était une de ces laborieuses et fidèles amantes du passé. Souvent, dans son amoureux logis de la rue Saint-Martin, elle recevait des Chouans que traquait la police, offrait intrépidement sa couche à quelque chevalier du Clair de Lune ou procurait une « cache » à l'un des Rampe-àterre de la brousse vendéenne. Quand d'aventure George Cadoudal se risquait à Paris, le « Papa » se gîtait parfois chez la vaillante Hénot, car ce Papa n'aimait guère les bégueules. Pourtant, l'hospitalière personne accueillait aussi beaucoup d'autres Français; sa chambre n'était pas un sanctuaire exclusif, et Donnadieu l'avait fréquentée. Bavard, inconsidéré, vaniteux, il avait, au cours des rapides passades, confié d'intéressants secrets à cette maîtresse de rencontre. Or, un secret, fût-il

politique, ne restait pas longtemps sur Toreillcr de la Nicolas; il était vite transmis à Boisvallon, et l'ingénieux abbé absolvait la pécheresse en profitant de son péché.

Il put donc renseigner aisément l'envoyé de ses princes... Et soudain, Coin-Clément le Tondu emboursa de l'argent; la caisse des compagnons était vide; par miracle, des écus y tombèrent; veules et découragés, les frères et amis recouvrèrent de l'audace : « l'Eveillé, le Bon Louis, Mlle Pauline », avait fourni l'argument péremptoire, — celui qui détruit les scrupules et met à néant les objections.

Ranimés dans leur foi, les chefs de la société secrète se décidèrent enfm à exécuter le tyran. Un nouveau Brutus leur était nécessaire, Romain, cette fois, loyal et résolu; Coin-Clément se mit à sa recherche : il ne fut pas long à se le procurer.

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