‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 27 sur 41 · ANTONIO PERETTI · texte numérisé non relu

ANTONIO PERETTI

Dans l'une de ces vieilles maisons, suintantes bâtisses qui étranglaient alors la rue du Four-Saint- Germain, au numéro 279, habitait un officier en réforme, le capilaine Giuseppe Belgrano, dit Belgran. Il était Piémontais, né près du bourg d'Azeglio et du lac Viverone, l'étang morose qui recouvre une ville engloutie. Pareille à la cité d'Is dont le peuple s'agite dans l'onduleux suaire de l'Océan, cette autre cité maudite vit, respire, frissonne sous le linceul fangeux des eaux stagnantes, et dans la nuit de la Toussaint, on entend tinter le glas de ses cloches implorant des prières pour les trépassés. Maintes bizarres légendes, de semblable origine, sont racontées sous la moraine alpestre, en ce pays d'Ivrée dont les habitants conservent encore l'âme et l'esprit de leurs aïeux celtiques : où le Celte passa, il a semé toute une grande poésie populaire... Mais Giuseppe Belgrano s'inquiétait peu des morts; philosophe, il préférait s'occuper des vivants.

Déjà capitaine à la bataille de Marengo, le vieux soldat s'était distingué dans de nombreuses rencontres; même, en un jour de demi-bonheur, il

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avait commandé une bicoque ligurienne. On l'avait néanmoins mis en réforme. Privé de sa dragonne, n'osant pas retourner à Turin, l'Italien vivait donc à Paris, pestant contre Bonaparte, et l'Italienne, sa femme, enrageait autant que le mari. Tous deux possédaient une modeste fortune qu'ils dépensaient avec ostentation. Dans son étroit appartement, la citoyenne Belgran avait des jours de réception, tenait des assemblées, offrait d'affriolantes dînettes. La bière et les échaudés du somptueux Piémontais, ses tables d'écarté et de dominos attiraient chez lui bien des camarades. Gens de bel appétit, ils fréquentaient une salle à manger alléchante, y amenaient l'épouse ou la maîtresse, et pour de pareils galas, endossaient l'uniforme... : un salon!...

Pittoresque salon, qu'un romancier se plairait à décrire! Ici, des militaires apportant les joyeusetés de l'estaminet, blaguant, sacrant, fumant peutêtre; et là, quelques viragos, leurs compagnes d'occasion, parlant comme à la cantine, servant le coq-à-l'âne, dégoisant les mots de la « grivoise ». Entre deux verres de ratafia, on critique, on nasarde. on bafoue; le « nabot corse » est plastronné; turlupinée aussi, cette « vieille La Joie », sa mère, la rêche et sèche Mme Laetitia, ou « la Poulette », sa sœur, la çhàrmere'sse Pauline Leclerc, si calomniée. Mais tandis qu'ils clabaudent, un des plaisantins écoute, observe, prépare son rapport : la police a su se faufiler dans le logis du Piémontais... Giuseppe, l'Italien, vous auriez dû connaître ce cri de

la prudence italienne : « Je me gare de mes ennemis; de mes amis que Dieu me garde ! »

L'ornement de la maison frondeuse, son BrummeljSon Lauzun, était le chef de bataillon réformé Coin-Clément. Quand il ne vaguait pas sous les arcades du Palais- Royal, le Tondu allait, rue du Four, manier les cartes avec les camarades. Son épaulette à graines d'épinards brillait alors, magnifique, au milieu des petites épaulettes, et ses frisures à la Titus rendaient pensive la maigre Virginie comme la plantureuse Malvina.

Or, certain soir de prairial, le commandant remarqua, parmi ces mangeurs de flans ou de galettes, un capitaine à tournure de gavache, et qui ressemblait plutôt à un escarpe de la rue Galande qu'à un officier de l'armée^ française. Noiraud, petit, bien musclé, il portait l'uniforme de l'Infanterie légère. Une femme l'avait accompagné, brunette d'aussi minable apparence, vêtue comme une ouvrière dans son fourreau d'indienne défraîchi. Coin-Clément connaissait bien la figure de ce personnage : Péretti, Antonio le Corse, un des Brutus qu'avait naguère proposé Nicolas; mais les meneurs de la Patience n'en avaient point voulu. La face patibulaire et l'inquiétante tournure de ce marmiteux avaient efîarouché leur délicatesse : un Brutus, vengeur de la patrie, devait, pensaient-ils, payer de mine, porter du linge, avoir aux pieds des chaussures moins béantes... Imbéciles scrupules, se dit le Tondu : une pareille misère se vendrait à bon compte!... Et il se dirigea vers Péretti:

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— La mise en réforme, capitaine, aurait dû épargner un vaillant tel que vous.

L'autre, tout en dévorant, grognonna :

— Les temps sont durs, mon commandant!

— Durs, très durs en effet! Seule une révolution pourrait nous ramener des jours heureux. Mais il faudrait un brave pour l'accomplir.

Per Bacco, qu'était cela?... Antonio devint attentif : ce Coin-Clément l'intéressait.

Originaire de Levia (Liamone), Antonio Péretti était Corse, né au pays de la farouche vendetta et des bandits vengeurs. Contadin ou bourgeois; croquant ou bien caporalc? nous l'ignorons. Son père, toutefois, n'avait pu être un de ces richards qui jadis, couchés sur l'herbe, et la carabine au côté, regardaient, méprisants, le Lucchese travailleur récolter leurs châtaignes : à en juger par sa détresse, Antonio ne possédait même pas un arpent de maquis. Illettré, pacant sans la moindre orthographe, jargonnant à peine le français, il était, néanmoins, capitaine à la Sl'^ d'infanterie légère. Comment, par quel miracle de bravoure, avait-il pu conquérir ce grade? Les états de service d'un pareil capitaine seraient curieux à consulter; mais aux Archives de la guerre, son dossier n'existe plus. Tout est mystère, intrigante énigme autour de ce Péretti.

Mis en réforme par le Premier Consul, il était venu, à Paris, implorer, en vain le ministre Berthier. Sa femme et leur garçonnet l'avaient accom-

pagné. Créature ingénue, séduite par l'épaulette de ce petit noiraud, la signora, elle aussi, était Corse, mais timide et active personne. On rencontrait alors dans l'île sauvage et indomptée de superbes porteurs d'escopettes qui comprenaient d'étrange manière la vie conjugale comme les joies du foyer. A l'épouse le labeur; au mari le noble farniente : madame peinait à la maison; monsieur chassait le merle. Cette commode façon d'utiliser la femme était au goût de Péretti, car son passage dans les demi-brigades ne l'avait pas changé... Ayant, au cours de ses nombreuses campagnes, gagné plus de blessures que d'assignats, il était resté pauvre, et le galetas où gîtait sa famille eût semblé misérable, même à quelque montreur de marmotte...

U Hôtel de la Fraternité, demeure d'Antonio, était situé sur la place de Cambrai, dans un fouillis d'immondes ruelles qui serpentaient, s'enlaçaient, se tordaient aux environs de la vieille Sorbonne, — fangeux cloaques, dépotoirs d'ordures, sentines, puanteurs, contagion. Des artisans et des carabins, des ouvrières à la journée et des travailleuses à la nuit formaient la clientèle de cette maison meublée. Tous les trois jours, la tenancière exigeait son loyer; mais Antonio ne pouvait la payer qu'en promesses... « Patientez, citoyenne! Foi d'ofTicier, je solderai mes comptes... »I1 était beau menteur : on patientait. Parfois, cependant, la logeuse devenait menaçante : « Un acompte, ou sinon, l'huissier!... » Alors c'était une frénésie de rage dans le cœur

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du pauvre hère... « Quoi, étalés et vendus au coin de la borne l'uniforme de gloire, l'épée des batailles? Canailles de créanciers, coquins de Continentaux!... » Mais sa femme déployait aussitôt toutes les ressources de sa vaillance; elle ceignait le tablier bleu, puis s'armant du balai, un torchon sur le bras, se faisait l'humble servante de ce pouillis à filles. D'ailleurs, aucun salaire : l'épouse d'un capitaine! Et dans le sang de Péretti, Corse à « l'oreille fendue », couvaient les plus féroces rancunes, désirs forcenés de vendetta... BuonapaiHe, faiseur de dispettof Ah! si, d'un coup de carabine, il avait pu t'abattre, maudit, et venger son injure!...

Il travaillait cependant, mais dans les cabarets. Sans cesse à la poursuite de la pièce de cent sous, le famélique était devenu escroc, enjôleur de dupes, détrousseur d'imbéciles. Une plaisante aventure dont il fut le héros nous fait connaître son astucieuse audace, et nous apprend aussi quel était déjà le honteux renom de Bourrienne, secrétaire du Premier Consul.

Dans l'un des cafés où les cartes avec le flacon de schnick le consolaient de ses tristesses, Antonio rencontrait un Italien, capitaine au long cours. Naïf jusqu'à la niaiserie, encore qu'il fût Génois, cet homme -plaidait, depuis un an, contre l'Etat, n'obtenait pas justice, et se lamentait. « Ne vous désolez pas, mon brave, lui dit un jour son compagnon de bouteille; j'irai parler de vous au Premier Consul. Napoleone est Corse; il ne me refuse

rien : nous cousinons... Oui, mais l'ami Buonaparte est affligé d'un étonnant secrétaire, — ah, per Giove, quel secrétaire! — un gaillard dont la poche, toujours ouverte, est un gouffre insatiable. Versons donc dans cet abîme une quarantaine de louis; vous acquerrez un puissant protecteur, et gagnerez ainsi votre procès. «Convaincu, le Génois confia les huit cents francs destinés à corrompre Bourrienne, puis attendit : Bourrienne ne donna pas de ses nouvelles. Péretti, alors, s'indigna : « Un vampire! Le brigand n'est pas satisfait; il désire un chronomètre, et vous tend effrontément la main. Mettons-y, croyez-moi, la chaîne, les camées, les breloques, sans oublier la montre, que j'aperçois à votre gilet! Oh! sainte madone, quel pendard de secrétaire! » Ajoutant foi à cette autre bourde, le débaucheur de conseiller d'Etat se laissa de nouveau dépouiller; Péretti empocha le bréguet, et ne revint plus aux rendez-vous : un fort joli coup de haute pègre! La police, avisée, se mit en campagne, sans parvenir à dénicher un si prestigieux escamoteur... Mais allez donc chercher, dans un taudion à cinq sous la nuitée, l'ami, le confident, le cousin du Premier Consul (1)!

Ainsi vivait, malandrin sinistre, le capitaine qu'avait entrepris le Tondu. D'autres fripons, ofRciers atteints par la réforme, fréquentaient avec lui le surprenant salon Belgrano. Cruauté de la

(1) Plainte adressée au préfet de Police par le citoyen Chiazza, capitaine au long cours.

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