‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 28 sur 41 · ANTONIO PERETTI · texte numérisé non relu

ANTONIO PERETTI

faim! Naguère, soldats sans peur, ils avaient affronté la mitraille, soutenu les charges de cavalerie, foncé, sabre au poing, sur les carrés de baïonnettes, et la mort les avait épargnés; mais l'impitoyable misère, en leur laissant la vie, avait eu raison de l'honneur.

Maintenant Antonio venait de conclure avec Coin-Clément un marché de bandit : il lui avait vendu un coup de stylet... « Garde-toi, Buonaparte, je me garde! » Et le vendettatore regagna joyeusement son hôtel. Des songes de volupté durent, pendant quelques nuits, enchanter son sommeil : le Consul abattu râlait à ses pieds; la Fortune descendait par la lucarne de son galetas.

— Tout va bien! dit-il à son aubergiste... Avant la fin du mois, j'aurai acquitté mes dettes (1).

Hélas! ses rêves aux visions d'or se dissipèrent bien vite : on l'avait cruellement trompé.

Pour façonner son Brutus, Coin-Clément multi-

(1) Bulletins de police>

pliait les rendez-vous. Ils se rencontraient sur les terrasses du Luxembourg, et dans cette solitude propice, Le Tondu fabriquait un dernier Romain. Ses instructions étaient précises : « Au jour fixé pour l'exécution du tyran, vous revêtirez votre uniforme. Plusieurs de nos camarades, compagnons résolus, iront vous attendre au Carrousel. Dès que Bonaparte aura terminé sa revue, nous vous pousserons vers lui. Alors, vous présentez une pétition : il la prend, l'examine, et vous lui enfoncez votre poignard dans le ventre. Le reste nous regarde!... Est-ce compris? » — « Compris!... Mais l'argent? » — « Ah! oui, l'argent! Vous en recevrez bientôt : Nicolas doit en apporter... » A vrai dire, Nicolas ne se hâtait guère de reparaître; Boisvallon n'ouvrait pas volontiers sa caisse; les fonds versés par Bon Louis avaient procuré surtout des Flora, et les finances de la conjuration ressemblaient à celles du défunt Directoire.

Quand Brutus se trouva mis au point, on lui fit prêter un serment solennel. La cave du menuisier Grégoire, 88, rue de la Liberté (1), fut le sanctuaire où se passa la cérémonie. D'après quels rites s'accomplit-elle? On ne sait. Nous pouvons pourtant, sans trop d'invraisemblance, imaginer quelque sinistre ou burlesque comédie. Ayant déjà conspiré à Milan, les chefs de la Patience imitaient peut-être les théâtrales et funèbres mises en scène à l'usage des « ventes » italiennes. Le néophyte

(1) Rue Monsieur-le-Prince. Les maisons, en 1802, étaient encore numérotées par quartier.

allongea-l-il la main sur des épées ou des stylets, des crânes ou des fémurs; à la clarté des torches ou dans l'horreur de terrifiantes ténèbres; devant des hommes masqués, vêtus de robes noires ou écarlatcs? Nous l'ignorons, et c'est dommage : il serait amusant de connaître jusqu'où allait, à cette époque, la niaiserie romantique. Du reste, poignards, squelettes, francs-juges n'étaient pas mascarades à effaroucher Péretti; il avait pu voir bien d'autres farces dans les caveaux du Palais-Royal. Les chefs de la société secrète comptèrent une avance à leur Brutus; il jura donc de « tuer ou de mourir ».

L'assassinat du Premier Consul avait été décidé pour le 25 prairial; mais soudain de fâcheux événements jetèrent le désarroi dans une entreprise aussi bien agencée.

Tandis que Coin-Clément formait ainsi son élève, le Bon Louis continuait à narguer la police. L'impunité l'avait enhardi. Fin gourmet, joyeux drille, il dînait chez ses confrères, les éditeurs, ébauchait avec eux des affaires de négoce, et, don Juan de la librairie, osait présenter à ces puritains la demoiselle, délice de son double logis. Mais, nous apprend le fabuliste, « tel cuide engeigner autrui, qui souvent s'engeigne soi-même. » Le badin Fauche-Borel, qui lisait tant Rousseau, n<3 pratiquait pas assez La Fontaine.

Un soir qu'il traversait le carrefour de la Croix- Rouge, le cher homme s'entendit appeler :

— Monsieur Fauche, à Paris? Quelle heureuse rencontre!

— Heureuse pour moi surtout, monsieur de Noisy!

Mais, au tréfonds de son cœur, le Bon Louis se disait : « La peste soit du petit homme! » Le petit homme en effet, le citoyen Le Clerc-Noisy, n'était pas un monsieur à trop fréquenter...

Fils d'un médecin fameux anobli par Louis XV, il avait récemment encore parcouru l'Europe, agent du comte d'Artois, travaillant pour les Bourbons et renseignant le ministre Pitt. Toutefois, son goût de la guinée anglaise avait aujourd'hui fait place à d'autres goûts : Noisy préférait palper les jaunets de la police consulaire. Elle l'employait à surveiller les royalistes. Ayant les grandes façons d'un TufTière à catogan, reçu dans les salons où ricanaient messieurs les vidâmes, charmant la chanoinesse, plaisant à la douairière, l'agent provocateur s'acquittait trop bien de son ignoble métier. Le drôle avait de l'esprit et du style. Dans sa correspondance, il compare Bonaparte à « un chêne protecteur dont les puissants rameaux abritent une humble fortune ». Superbe métaphore qui fait honneur à ce gentilhomme!... Du reste, grâce à Desmarest, certains « observateurs » n'étaient pas, alors, un simple fretin de police. Issus de vieille bourgeoisie ou d'antique noblesse, élèves des Jésuites, nourrissons des Oratoriens, ces beaux fils de famille savaient trousser une prose académique, et la lecture de leurs rap-

ports est souvent un régal. Cherchez donc de nos jours, dans la ménagerie de notre «Tour Pointue», de fins lettrés fignolant la phrase! On ne les trouverait pas : hélas! tout dégénère... Les deux copains d'intrigue se pressèrent chaleureusement la main, puis chacun d'eux alla où l'appelait son métier : le libraire, au quartier Latin; le mouchard, à la rue des Saints-Pères.

Tout autre que l'efîronté Fauche-Borel eût sans retard plié bagage, retenu sa place à la diligence de Calais, pour filer prestement vers l'Angleterre : il n'en fit rien.

Le surlendemain, à l'heure des soucis littéraires, il vit entrer dans le magasin Bossange le meilleur de ses vieux amis, son confrère en complot, un royaliste à la façon de Noisy, bien que d'essence plus fine encore : le citoyen Dossonville. Chargé par Bonaparte de tirer au clair l'histoire Donnadieu, l'auxiliaire de Davout était venu musarder dans la rue de Tournon. Le rapport de l'espion gentilhomme l'intriguait... « L'Eveillé, à Paris?... » ir se refusait à croire une telle audace, désirait voir, voir de ses yeux d'Argus, pour rédiger ensuite un alarmant mémoire au Consul, et desservir ainsi Fouché... Mais non; le fluet M. de Noisy n'avait pas conté des sornettes.: l'Eveillé était là, dans l'arrière-boutique, dépouillant — à quelle fin? — une liasse de journaux!...

- Aussitôt, scène de reconnaissance, effusions, embrassade : « Mon bon Fauche à Paris! » — « Oui, mais pour objet de commerce. » — « De com-

merce! Vous ne conspirez plus? Mon cher, vous êtes vraiment un sage! » On causa, jaserie d'intellectuels; on parla de Rousseau, de V Emile, du Contrat social /de purs chefs-d'œuvre! puis Dossonville demanda son adresse à ce bien-aimé voyageur... Son adresse? Parbleu! rue Saint-Hyacinthe, au quartier des libraires : « Venez donc dans mon appartement. J'ai apporté une intéressante collection de livres rares; vous y pourrez choisir quelques princeps, elzévirs ou plantins... » Pourquoi blesser un cœur rempli de telles délicatesses? L'ami accepta ce présent d'un ami...

Douze heures plus tard, comme il entrait dans la rue du Petit-Lion, Fauche-Borel fut enlevé par le terrible Pâques, flanqué de commissaire et d'agents. On le poussa dans un fiacre; la voiture prit le chemin du ministère de la Police; le même jour l'Eveillé, Pauline, le Bon Louis était enfermé dans le donjon du Temple... L'elzévir n'avait pu corrompre l'incorruptible Dossonville (1).

De nouveau, tout allait mal pour Coin-Clément et les compagnons de la Patience; avant même

(1) Voir la note IV.

que Fauche-Borel eût été arrêté, leur bande avait déjà pris peur.

Dossonville, à présent en crédit auprès du Premier Consul, était devenu une puissance occulte. Ayant à peu près supplanté son chef, le général Davout, il dirigeait à sa guise la police des Tuileries, avivait les méfiances d'un maître ombrageux, jouait de ses craintes, attisait ses colères, et chaque jour les portes du Temple, de La Force, de Pélagie, s'ouvraient à de nombreux prévenus. Sergent, l'artiste péroreur, se taisait, enfermé maintenant au Donjon; Lebois, Colin, et d'autres commensaux d'Emira étaient sous les verrous; on ne discourait plus dans la pension clabaudeuse de la rue du Sentier : La Chevardière avait dénoncé, et Dossonville reçu la délation. Ses mouchards amateurs, bien payés, écoutaient partout, — dans la rue, le café, le restaurant, la maison de jeu, la tabagie militaire, la salle à manger du bourgeois, le boudoir de la duchesse. Et lui qui commandait à toute une armée, restait simple, dédaignant lé faste inutile et les coûteux plaisirs, vivant en philosophe dans son quartier Poissonnière, buvant la frugale bavaroise au Salon des Arcades, ou mêlant les dominos sur les tables d'estaminets ; bon époux, excellent père de famille, âme antique... La terretir pesait sur Paris : « Nous avons peur de parler, écrit au Prétendant un de ses informateurs : parler est trop dangereux. Aucun répit dans les emprisonnements! L'arc se tend de plus en plus : le monstre fait des siennes... » Le

« monstre », c'était Bonaparte, — déjà Napoléon (1).

Effrayés par tant d'arrestations, les directeurs de la Patience se réunirent et tinrent conseil.

Inconnus des comparses, les chefs de la société secrète, — nous l'avons dit, — conféraient entre eux dans des comités clandestins. Tel jour, ils se rencontraient, rue de la Liberté, chez Grégoire, et, tel autre, chez l'ancien garde-française Aurose, le cordonnier de la rue de Verneuil. Mais la chambre du menuisier était la « loge » où se donnaient d'ordinaire les furtifs rendez-vous. Ami de Marius Bernard, comme lui vaillant conspirateur, et buveur tout aussi intrépide, le citoyen Grégoire a joué un des premiers rôles en la sinistre parade dont le dénouement allait être un assassinat... Que se passa-t-il dans leur conciliabule? Les événements qui suivirent nous ont renseignés.

Coin-Clément dut exposer la situation. Elle était peu brillante : plus d'argent; Nicolas n'en-

(1) Cent quarante rapports ou mémoires que Dossonville rédigea, vers cette époque, attestent la finesse de son entregent et les roueries de son audace. Ils sont curieux à compulser; l'espionnage s'y fait doctrinaire, mais l'espion a souvent du coup d'œil politique et de la divination. Dans un intéressant travail intitulé : Observations d'un bon Français, il signale notamment les menées de l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Withworth, s'efforçant de rapprocher les royalistes et les jacobins pour les unir contre Bonaparte.

voyait ni fonds, ni nouvelles; crainte ou bien indifférence, il tardait à venir. Pourquoi? Fauche-Borel avait-il, dans sa correspondance, desservi les compagnons? Voulait-on, à Londres, leur couper désormais les vivres? Peut-être; mais n'importe! L'heure des sublimes résolutions avait sonné : coûte que coûte, il fallait agir!... Non! opina Anselme Truck : de la prudence! Mieux valait se disperser au plus vite, s'égailler à la façon des Chouans! Quant à lui, il allait sans retard quitter ce dangereux Paris. Aurose, revenu de voyage, appuya cet avis : il retournait à Lyon... Le mirliflore, l'ancien La Tulipe, d'autres chefs aussi, prenant de la poudre d'escampette, la peur devint contagieuse; on écouta cette conseillère. Donc affaire différée, et... « patience, patience!... j) renvoyée à des temps propices : mal payés, ces jacobins avaient perdu la foi...

Restait cependant une grosse question : qu'allait-on faire du Péretti-Brutus?

On s'était toujours méfié de ce Corse, conjuré de raccroc, mais surtout compagnon dans la grande armée de la misère. Abandonné à sa détresse, le mendiant était homme à vouloir solder ses dettes avec l'argent de la police; il irait à « Jérusalem », y raconterait son aventure, et alors, alors... Et puis, si Brutus parlait, d'autres frères et amis pourraient suivre son exemple. A tout prix, il fallait donc prévenir les délations, donner un salutaire avertissement, épouvanter les traîtres. Problème délicat à résoudre!... Mais soudain, Coin-Clément, l'endiablé de cette bande,trouvala solution désirée.

Elle était des plus simples :« Citoyens, le Péretti nous gêne? Supprimons le Péretti! »

Adopté!

l'homme de LA RUE DES FOSSOYEURS

Ce jour-là, 24 prairial, Antonio était venu tout joyeux à un rendez-vous de son digne ami, le Tondu : Brutus et Scévola devaient conférer ensemble, loin des rumeurs de la ville, sous le couvert des marronniers.

La veille, son éducateur Coin-Clément avait dit à ce brave :

— Pouvons-nous toujours compter sur toi?

— Sur moi?... A la vie et à la mort, commandant!

— Alors, haut le cœur, mon camarade! Le tyran sera frappé, après-demain. Tiens-toi prêt!

— C'est bien!... Quelles sont vos instructions?

— Je te les apporterai demain. Attends-moi donc ici, au Luxembourg, trois heures précises, sur la terrasse de droite. Nous te réservons une surprise.

De l'argent, parbleu! Et Péretti attendait.

Une lumineuse soirée de juin, aux reposantes tiédeurs; l'ombrage encore fleuri des arbres; les

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