‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 31 sur 41 · LE TROISIEME BRUTUS · texte numérisé non relu

LE TROISIEME BRUTUS

noises. Chaque soir, ils y faisaient tapage, hurlant la chanson obscène ou la « carmagnole » subversive. Maints couplets séditieux, productions de Tyrtées royalistes, se fredonnaient alors dans les cabarets, outrageant le Consul; ineptes pantalonnades et calotines grossières :

De l'Egypte quand il revint, Voici le discours qu'il nous tint :

« La paix et le bonheur!

Je suis votre sauveur. »

Ali! ah! quelle carmagnole!

Du peuple français assassin, Le bandit corse, de sa main.

Nous a bien travaillés.

Nous a bien mitraillés...

Ah! ah! quelle carmagnole!

Certes, ce n'était pas du Pindare; le sublime Ecouchard-Lebrun eût mieux rimé; mais la haine et l'insulte n'ont guère besoin de vers académiques... Le propriétaire du café faisait chorus à ces buveurs. Il siégeait à son comptoir, vêtu en général, sabre au côté, épaulettes sur l'uniforme, et coiffé du chapeau à étoiles : un scandale!... Pourtant, le préfet de l'Yonne, l'austère La Bergerie, — un gentil nom de préfet! — veillait sur son bercail; même il avait en vain averti Fouché : « Le cabaret de l'ex-général est une sentine de crapule!... Que dois-je faire? Envoyez-moi des instructions. » Et Fouché de lui répondre, mais en style administratif : « Laissez-le boire, laissez-le rire!... » Police accommodante, préfet réduit à l'impuis-

sance; aussi, dans la « sentine de crapule », le charivari continuait.

Or, dans les derniers jours de l'été, tandis qu'en la guinguette carmagnoles et couplets licencieux faisaient rage, un commissaire en poussa la porte, suivi de ses gendarmes. Oh! ce fut une défense héroïque, un autre siège de Mayence! Argoud se rebiffa, s'indigna, tira le sabre et gâta complètement son affaire... « Bah! empoignez cet homme », et en route pour Oléron! — Oléron était la dernière étape de ceux qu'on expédiait à la Guyane. Une charrette attendait, avec sa paille pour seuls coussins et capitons; sans lui permettre de changer d'habit, on y jeta le général; les gendarmes lui passèrent les menottes; on partit...

Alors, commença un supplice d'ignominies et de souffrances. Au long de l'interminable chemin, dans les poudreuses traverses de l'Orléanais, de la Touraine, du Poitou et de la Saintonge, sous les brûlures d'un soleil estival, — rien pour la faim, ni pour la soif! Déporté politique, Argoud devait se nourrir à ses frais; il n'avait pu se munir d'argent : ses gardiens furent obligés de lui donner leur pain. Lorsqu'on entrait dans quelque village, les habitants sortaient de leurs maisons; la vue de ce forçat chamarré de broderies mettait les campagnards en liesse; ils huaient le vendeur d'orviétan : aux pays rabelaisiens, les humeurs de piot durent en conter de belles... Fouaillé par tant d'outrages, le soldat de l'an II releva la tête : « Pourquoi vos gendarmes? écrivit-il au Consul... Un ordre m'eût

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