‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 32 sur 41 · LE TROISIÈME BRUTUS · texte numérisé non relu

LE TROISIÈME BRUTUS

suffi : j'ai su commander; je sais obéir. » A défaut de raison, il avait enfin recouvré l'honneur...

Mais, à l'Ile d'Oléron, sa démence le reprit. Le détenu recevait maintenant deux francs par jour, et cependant faisait des économies, car il avait en tête de grands projets. Un matin, il s'évada, traversa le Pertuis, et se fit débarquer à Rochefort : son superbe uniforme habillait encore sa minable personne. Aussitôt, la plus navrante des bouffonneries! Dans la rue, il avise trois sergents, les accoste et les apostrophe :

— Salut, mes braves! Dégustons-nous ensemble une bouteille de cognac?

Un général offrant à boire? Parbleu, ils acceptèrent. Argoud paya le carafon de fil-en- quatre, puis, l'ivresse opérant, confia ses grandioses desseins... : « Le Corse est un tyran! Aidez-moi à soulever la garnison de Rochefort! Nous marcherons sur Paris pour proclamer une Convention!... » Les autres, — des malins, — s'ébahirent, mais, ce blagueur parti, le dénoncèrent...

A Saintes aussi bien qu'à Rochefort, ce fut un bel émoi bureaucratique. Préfet, commissaires, amiral, général, colonel prodiguèrent, très émus, des lettres compliquées; on enferma dans la forteresse d'Oléron le fauteur de révolte; puis la frégate Cybèle l'emporta vers la Guyane, cette grande mangeuse de déportés... « Argoud, bavard dangereux; éducation très négUgée; conduite à surveiller strictement », disaient les instructions transmises au gouverneur. Mais Victor Hugues, ce

gouverneur, n'eut guère à exercer sa surveillance : une fois encore, Argoud disparut...

Il disparut si complètement qu'aucune nouvelle du « bavard dangereux » n'arriva jamais en Europe. Vingt ans plus tard, sa fille, une religieuse, — ce polygame avait procréé une religieuse! — écrivit au ministre d'alors, dans l'espérance d'obtenir des renseignements. La réponse fut administrative : «Argoud? Inconnu!... «Les années s'écoulèrent. En 1840, un autre enfant du déporté voulut avoir enfin le mot de cette bizarre énigme, La succession restait vacante; — quelle succession! — un notaire s'occupait de la chose; on fit des recherches... 0 surprise! Argoud, Argout ou Argoult était mort, à peine débarqué à Cayenne : ses os, s'ils existaient encore, se devaient trouver dans quelque cimetière : on les tenait à la disposition de la famille... Renseignée désormais, la famille n'alla pas les chercher.

Ainsi s'acheva, — lamentable destinée! — la vie du Brutus, premier espoir de Nicolas... Ignobles procédés, sévices infâmes! Si bas qu'il fût tombé, cet homme avait été soldat, soldat intrépide! Ses états de service relatent plusieurs campagnes, des actions d'éclat, quatre blessures, et Saint-Just, ce connaisseur de la vaillance, l'avait jugé digne de commander à trois mille braves. « Viens me voir, Argoud, lui écrivait Pichegru; je te confierai un poste digne de ton courage... » Pauvre « dur à cuire » de 93, acteur dans la grande épopée,

général du pas de charge! Lui aussi, il avait entraîné les bataillons de Sambre-et-Meuse, — à cheval, en avant des baïonnettes croisées, agitant son plumet tricolore, hurlant le Ça ira, vociférant la Marseillaise, et d'un élan sublime « épouvantant les rois ». Ignare, grossier, brutal, rapineur, — oui, sans doute; mais comme ses pareils aimant d'un amour idolâtre une noble, une sainte maîtresse : la Patrie! Le pacte avec la victoire, lui aussi Pierre Argoud Pavait conclu, — et pour prix de tant d'héroïsme la mise en réforme, la déportation, la fosse commune de Cayenne!... Ah! certes, Nicolas eût mieux faii de ne pas ravir à ce désespéré son dernier bonheur, le suicide, et d'abandonner à la Seine une épave de la vie!...

Mais en vérité, son Brutus se nommait-il Argoud?

Donnadieu était en passe de devenir un personnage. Guéri de ses billevesées jacobines, il servait gentiment la police des Tuileries, empochait le denier du mouchard, racontait, expliquait, se montrait garçon d'esprit. Le Consul l'ayant désormais en estime, le jugea digne d'une récompense.

Un matin, à l'heure du rapport, Davout fit appeler son protégé : «... Cinq cents louis à gagner! Pas de refus, j'imagine? Bien. Vous allez partir pour l'armée de Hollande, et être attaché à son état-major. Mais à La Haye, vous déserterez. Passez en Angleterre, puis installez-vous à Londres. Là, vous direz partout qu'outré de votre emprisonnement, et jacobin converti au royalisme, vous offrez vos services à l'émigration. Faites-vous présenter à Pichegru; il est accueillant, léger, assez naïf, et voudra vous mettre en rapport avec le frère du prétendant. Alors, écoutez, observez, renseignez-nous... Mission diplomatique! »

Mission diplomatique? — on nommait ainsi ce genre d'espionnage : accepté!... Davout avança quelques milliers de francs à son homme de confiance, et bientôt Donnadieu montait dans la cahotante voiture des Messageries.

Il n'avait pu y trouver qu'une place de « cabriolet ». L'automne était venu; la bise déjà soufflait frisquette, et abrités par une simple capote, les malfaisants cabriolets de diligence étaient ouverts à tous les rhumes. Pourtant, au premier relais, un monsieur qui s'était chaudement installé dans la rotonde, en descendit, malade et maugréant : de mauvaises odeurs incommodaient ce délicat. Il vint s'asseoir près du voyageur, puis une aimable causerie s'engagea. Le monsieur connaissait bien Paris, ses salons, ses cafés, ses théâtres; le faubourg Saint-Germain comme la rue du Mont- Blanc; le civil et le militaire :

— Excusez mon indiscrétion! N'êtes-vous pas le chef d'escadrons Donnadieu?

— En effet!... Mais vous-même î

L'autre lui servit un nom, Durand, Dupont, ou Dufour; ses profession et qualités, notaire, banquier, avocat ou riz-pain-sel. Ami de Bernadotte, il avait souvent aperçu l'officier de dragons aux soirées du général... Heureux d'entrer en rapport avec un citoyen du meilleur monde, flatté dans sa gloriole, Donnadieu se sentit en verve :

— Bernadotte! Un franc républicain, le suprême espoir de la France, mais, hélas! trop honnête homme! Pourquoi donc, commandant en Bretagne une armée de quarante mille soldats, n'avait-il pas marché sur Paris? On l'eût acclamé, et Bonaparte se fût effondré dans la honte de son despotisme.

— Eh oui, pourquoi? Nous avons déploré comme vous les scrupules d'une trop vertueuse conscience!

En semblable voisinage, un homme à peine sorti des griffes de Léopard aurait dû clouer sa langue, jouer le niais de Sologne, éprouver un invincible besoin de dormir; mais Donnadieu était encore novice : il bavarda. Son voyage s'acheva dans une charmante intimité; jasant et médisant, ils arrivèrent à la ville de La Haye, puis soudain le monsieur s'éclipsa...

Donnadieu ne s'en mit pas en peine. Le pays

" lui plaisait : d'avenantes Hollandaises, coiffées de

casques d'or; de bons et gras Bataves, aux cel-

liers remplis de vieux vins; le schiedam, la pipe, et pas d'argousins de police : un paradis!... Donc, musant ou dînant par les villes, il ne s'embarqua point pour l'Angleterre : son missionnaire diplomatique avait dupé Davout.

Mais, après quelques mois de paresseuse bombance, le fêtard se trouva sans argent. La pudeur n'étant pas chez lui vertu dominante, il osa réclamer un nouvel acompte. A l'en croire, il n'avait pas perdu son temps, et, observateur consciencieux, connaissait les hommes et les choses de toute la Néerlande. Son portefeuille était bourré de notes sur des banquiers, des négociants, des industriels, des armateurs qui l'avaient reçu à leur table; Donnadieu les signalait, les dénonçait : reconnaissance de l'estomac.

La demande fut mal accueillie. Bonaparte croyait son émissaire installé à Londres : son étonnement tourna à l'indignation. D'ailleurs, il était trop tard pour partir. La paix d'Amiens venait d'être rompue; la lutte recommençait de « Carthage » et de « Rome », de « l'infâme Albion, opprobre du genre humain » et du « féroce Boney », bête apocalyptique; les frégates anglaises donnaient la chasse aux caboteurs français; de sinistres men of war, noirs de caronades, bloquaient étroitement ports et rivages; le Chouan, le Barbet, le gars mainiau, le chevalier à brassard vert s'agitaient; des complots royalistes étaient signalés; George, le « jacobin blanc », le terrible « Papa », s'apprêtait à reprendre la brousse, — et ce Donna-

dieu de malheur qui n'avait pas voulu renseigner!

Consul à vie, maintenant, proclamé dictateur par un Sénat contrit et pardonné, Bonaparte commençait, alors, un voyage demeuré mémorable. L'habit vert du chasseur de la Garde, la redingote grise, le petit chapeau devaient, croyait-il, être montrés dans les pays de Brabant, de Flandres, de Hainaut, ses bons départements aux villes industrieuses. Il s'acheminait donc vers Bruxelles, dans l'apparat fastueux d'un César visitant son empire. Harangues, vivats, feux d'artifice, cantates, distributions de victuailles, soûleries de l'enthousiasme, tout allait à merveille : il était content...

Mais voici qu'à la sous-préfecture de Lille (1), un officier de gendarmerie, le lieutenant Meckenem, lui annonça une déplaisante nouvelle : on avait aperçu Donnadieu dans la rue Esquermoise. Cette rue Esquermoise, jadis la parure, l'orgueil, la Cannebière de la brumeuse cité, menait droit à la sous-préfecture. Et soudain, un soupçon traversa l'esprit de Bonaparte : acheté par l'Angleterre, le policier indigne s'était rendu à Lille pour l'assassiner... « Empoignez-moi ce misérable!... » Mais le misérable avait pris la fuite; on ne put le rattraper qu'à Flessingue pour lui passer les menottes, et lui apprendre les saints devoirs de son métier... Un CvSpion qui ne renseigne pas vaut moins encore qu'une sentinelle s'endormant à son

(1) Ce fut au cours de son voyage dans les départements belges qu'un arrêté du Premier Consul transféra de Douai à Lille la préfecture du Nord.

poste : ainsi pensa toujours Napoléon. Et puis, l'homme de la diligence, l'affable monsieur, commensal de Bernadotte, mouchardant un mouchard, avait raconté son voyage.

Transféré d'abord au château de Bellegarde, ensuite à Saint-Jean-de-Luz, 1' « agent diplomatique » dut traverser toute une moitié de la France en fâcheuse compagnie. On l'avait attaché à une chaîne de forçats et... « marche donc, coquin!... » sous les brouillards de frimaire, par les chemins fangeux, les « cognes » le houspillèrent de brigade en brigade. Ainsi malmené, Donnadieu arriva, grelottant de fièvre, à Nîmes, sa ville natale. Il espérait la traverser inaperçu, échapper aux insolents lorgnons des citoyennes, merveilleuses du Mont Cavalier, mais quelqu'un l'avait attendu au passage. Le convoi des malfaiteurs allait entrer dans la prison, son gîte pour la nuit, quand tout à coup une vieille femme s'élança, éplorée : c'était la pieuse dame huguenote, née Planchon, mère de Donnadieu... « Gabriel! mon Gabriel traité de la sorte! Atroce gouvernement!... » Et lui, — on l'écoutait :

— Point de paroles injurieuses, ma mère! Notre grand Consul a été trompé. Mais son âme est équitable, et son cœur toujours magnanime : il confondra bientôt mes calomniateurs. Moi, je suis résigné...

Le pardon d'un martyr!.... L'officier de gendarmerie prit note d'une pareille repentance; puis au matin on se remit en route...

Voulant, néanmoins, hâter la justice immanente, la bonne dame Donnadieu écrivit au ministre Ber- Ihier. Nous possédons sa lettre; elle est touchante en sa prière naïve, et fait honneur à la noble créature qui l'a rédigée : « Une mère infortunée, autant qu'épouse malheureuse, ose jeter vers vous un cri de désespoir... Il me restait un fils pour toute fortune, toute consolation, et je l'ai vu conduit comme un criminel parmi les misérables que leur pays rejette de son sein!... Ah! pauvre femme, comment ne suis-je pas morte de honte et de douleur!... » Oui, pauvre femme; veuve d'un alcoolique et d'un suicidé, mère d'un enfant rivé à la brancade! Hélas! pourquoi subissait-elle d'aussi •terribles épreuves?... Mais les austères messieurs à robe d'avocat, ses pasteurs, lui expliquèrent, sans doute, l'inexplicable chose : les décrets de l'Eternel restent impénétrables; il veut des réprouvés puisqu'il veut des élus, et l'homme a grand tort, madame, de discuter la Providence... Futelle alors consolée? Nous ne le croyons pas.

Au surplus, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes; Malebranche avec Leibnitz, et après eux l'immortel Pangloss, nous l'ont congrûment démontré... Des gendarmes et des menottes devaient donc être la récompense de Donnadieu.

Page 1