‹ La mystérieuse affaire DonnadieuChapitre 5 sur 41 · DONNADIEU... DONNE-AU-DIABLE · texte numérisé non relu

DONNADIEU... DONNE-AU-DIABLE

Des montres, des camées, des joyaux s'étaient engouffrés dans les carmagnoles, et une agate merveilleuse avait disparu. D'une beauté sans pareille, racontait la légende, gemme orientale et fabuleuse, elle valait à elle seule les trésors de Golconde. Volée! Or, d'aucuns affirmaient que le graveur l'avait, en une extase, appréciée, admirée tant et tant qu'il n'avait pu s'en séparer. Aussi, les mauvais plaisants ne nommaient plus ce connaisseur en pierres fines que le « Sergent d'Agathe ». L'insultante facétie faisait le désespoir du cher homme, et son austérité montagnarde s'indignait et se récriait : « Mensonge de sycophante! . Oui, il avait emporté le bijou, mais pour le conserver à la Patrie... » Quoi qu'il en soit, Verres ou Aristide, avec ou sans l'agate, ce citoyen si patriote occupait, en 1802, l'hôtel, devenu hôtellerie, des présidents de Meslay.

Il y vivait péniblement. Depuis le Dix-Huit Brumaire, des jours d'épreuve s'étaient levés, car Bonaparte ménageait peu la vertu jacobine. Les survivants du sans-culottisme accomplissaient, en ce moment, diverses destinées. Aux uns, les sévices du Consul ; la déportation, les Seychelles, Gayenne et la « guillotine sèche »; aux autres, ses cadeaux : des habits brodés de préfets, de conseillers d'Etat, de ministres, ou bien les gras émargements du mouchard politique... Trop médiocre pour devenir un second Thibaudeau, mais trop délicat pour se faire la conscience d'un Barère, le bonhomme Sergent s'était vu quelque peu

malmené. Inspecteur des hôpitaux militaires, sous le Directoire, on l'avait destitué brutalement; même Fouché, jadis un copain! l'osait menacer d'une villégiature aux marigots de la Guyane. D'ailleurs, aucune fortune : en dépit des légendes et malgré les sobriquets, l'amateur d'agates était demeuré pauvre...

Il avait repris son métier de graveur et, tout en dirigeant sa pension, burinait, enluminait, cherchant à retrouver son talent perdu. Sa femme l'aidait dans ses travaux, compagne déjà grisonnante qu'il avait épousée, étant lui-même sur le tard de la vie. Veuve d'un procureur beauceron, sœur aînée de l'illustre Marceau, Emira (Marie, au temps de la superstition) était une âme ardente, éprise de l'antiquité, férue de République idéale, s'estimant une autre Cornélie, une Arria romaine, et prétendant narguer Tibère avec ses délateurs, Bonaparte et ses nombreux espions. Gouverné par cette conseillère, son naïf époux commettait des sottises. Il recevait force visites de douteux amis, cordeliers, jacobins, terroristes d'autrefois, leur offrait d'austères goûters, où l'on savourait le thé à l'anglaise, la brioche nationale, l'échaudé populaire, où surtout on politiquait. L'imprudent!...

Mais tant de dînettes fraternelles ne faisaient point prospérer les affaires. Oublié comme artiste, le graveur vendait mal ses dessins. Un album mirifique, dont il s'était promis merveille, — Tableaux de V Univers et des Connaissances

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