‹ La Mystique d'Al-azzlChapitre 7 sur 11 · IX.— Arpour de Dieu (%«', IV · texte numérisé non relu

IX.— Arpour de Dieu (%«', IV

C'est la fin dernière et le comble de la perfection spirituelle. Plusieurs théologiens niaient la possibilité de ce degré mystique ; voilà pourquoi al-Grazzâli se croit obligé de développer ici toute sa théorie psychologique de l'amour. Cette théorie n'a rien d'original au fond : elle coïncide presqu'en tout, avec celle des néoplatoniciens. Elle voit dans l'amour une inclination s^Dontanée ou instinctive de la volonté, vers tout objet dont la perception procure au sujet quelque jouissance. L'inclination se spécifie suivant la nature de la perception : d'où, amour sensible et amour sjh-

( 1 ) Cette derniéi-e partie du mémoire a été lue à la Semaine d'Ethnologie Religieuse de Louvain, le mercredi, 3 Septembre 1913.

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rituel. Nomlireux sont les motifs capables do [>rovoqut*r cette inclinn lion dans le cœur ; al-«îazzAli les réduit à cinq : tout homme aime 1" son iHre propre, sa jierfection et sa conservation ; 8° son bienfaiteur, parce qu'il contril'ue à cette conservation ; 3° le bienfaiUMir de l'hutnanité, en g»'nc*ral, le sujet n'en obtînt-il aucun bien ix-rsonnellenient ; 4" tout ce qui e.st beau, d'une beauté physique ou morale ; 5" tout ce qui ressemble en quelque façon au sujet. Dans ces cinq motifs, il est facile de distinguer les deu.x espèces d'amour : amour de ^'ratitude et amour platonique, ("e dernier, provoqué pxr la l>eauté. sans autre fin «[u'elle-même, est le plus sublime. Les id«?es esthétiques d'al-Oazz;\lî, incidemment dévelopi)ëes dans ce livre, se réduisent à un écho des idées plotiniennes : la lieauté d'un être consiste en ce qu'il possAde actuellement toutes ou quelques-unes des perfections convenables ou possibles à son essence. Al-(iazzâli fait consister la beauté idéale en trois qualités mHaphi/siipies : science, pouvoir et bonté morale.

Ces prémisses posées, al-(iazzâli entreprend de démontrer la {possibilité de l'amour de Dieu. Celui-là seul est capable de nier cette thèse qui ignore ce qu'est Dieu, puisque l'amour est une suite de la connaissance. Or le mystique connaît parfaitement que Dieu est la cause de son existence, de la perfection de son être et de sa conservation, son bienfaiteur absolu et universel, le princij)e de tous les biens qui existent dans l'univers, la beauté et la {perfection infinie dans Tordre métaphysique, à raison de son omniscience. de son omni[X)tence, de sa sainteté ; l'origine de toute beauté dans l'ordre physique ; finalement, il connaît aussi, bien que d'une manière vague, qu'entre Dieu et l'âme existe une certaine analogie de nature (spiritualité), une certaine conformité dans les attributs moraux (perfection morale). Tous ces motifs engendrent iorcément dans le cœur du mystique un double amour : le premier est celui de gratitude ; l'autre, plus parfait, est la charité désintéressée, qui consiste à aimer Dieu parce qu'il est infiniment aimable, parce qu'il est l'unique objet digne de notre amour ( ;:pGTov 'jCXov ). H serait impossible de donner, dans un résumé, une idée des délicates analyses {psychologiques dont al-(Vazzâlî corrobore sa thèse, et des brillantes allégories dont il l'illustre et l'éclairé ; il les tire de l'amour sexuel.

Les elfets de l'amour divin dans les âmes sont nombreux. Le désir ou

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amour passionné est le plus perceptible de tous. Quand l'amant est éloigné de l'objet aimé ou quand il ne le saisit que d'une façon incomplète, alors naît en son cœur l'impulsion véhémente du désir. Or l'âme qui aime Dieu ne peut, en ce monde, le voir qu'à travers le voile de choses sensililes; même au ciel, elle ne pourra connaître d'une façon compréhensive son infinie beauté et perfection : aussi éprouvera-t-elle éternellement un désir inextinguible. Quant à la douleur qui accompagne tout désir, al-Cîazzâli estime qu'elle sera détruite au ciel par les délices résultant de la vision bmiifiqite. De là chez le mystique, tant qu'il vit sur la terre, un désir constant de mourir : la mort étant la condition indispensable pour jouir de Dieu ; en tous ses actes, extérieurs et intérieurs, le bon plaisir de Dieu est sa règle et il ne peut trouver aucun plaisir aux choses de ce monde ; la solitude est son unique consolation, et penser à Dieu son occupation la plus chère ; la charité divine qui brûle en son cœur, s'épand naturellement sur toutes les créatures: toutes il les aime, comme des reflets de la beauté de Dieu ; mais cette charité apparaît surtout à l'égard des ses frères en religion ; elle se transforme même en haine sainte à l'égard des ennemis de Dieu ; par moments, elle tremble devant le danger de perdre l'objet de son amour et de tomber dans la disgrâce de Dieu ; d'autres fois, la force de sa passion amoureuse va jusqu'à troubler son esprit, à le faire éclater en exclamations qui expriment la violence de sa cliarité, bien que, en dehors de ces cas anormaux, le vrai et sincère amant cache à tous les hommes les faveurs dont Dieu l'honore.

Les princi^mux fruits que produit dans le cœur l'amour divin sont : là familiarité àvecTiiew et la complaisance en son bon plaisir. La première est un état psychique qui s'empare de l'âme quand, goûtant la jouissance que lui cause sa proximité avec Dieu et la vision partielle de sa beauté, elle ne pense ni à la partie infinie qui s'en cache à sa vue et à sa jouissance présente, ni à la possibilité de perdre la joie qui l'inonde, car, si elle y pensait, sa joie serait troublée par la douleur du désir et par les angoisses de la crainte. Les symptômes visibles de cet état de communication intime de l'âme avec l'objet de son amour, sont le dégoût que lui inspire la conversation des hommes et l'avidité avec laquelle elle recherche le délicieux exercice de Voraison mentale {ad-dikr) : elle cherche toujours la solitude

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et l'ist^lemont ; en sociéU', elle se sont coimno (l«>lniss(*<> ; dans la Kolitinl»-, connue en nirunble roiii|uignie ; son corps seul vit sur In («^rie, son ctBur est dëji en son Dieu. Qunml cf t état di'vient permanent et lialiituel, il engondre dans l'unie une certaine joie rejH>sé<' et tranquille {nl-iiihisû(), fruit de la fnnailinritë confiante dont elle jouit avec Dieu : elle lui parle comme un ami, qui se croit disjjensé d't-mplover, dans li^ rap|X)rts ordinoiros, les marques d<' respect et de véntMation.

La riim/)/aistince dans le bon plaisir divin l'st aussi un fruit, et le plus parfait, de l'amour. Quelques sfifis en niaient la possibilité, parce qu'il leur paraissjiit inconcilialde avec la répugnance sjHjntinée qu't'-prouve l'appétit sensible j)our la douleur physique et morale. Néanmr)ins al-dazzâli soutient que ce phénomène mystique peut vraisemblablement se produire dans deux hypothèses. La première est le cas anormal où la douleur devient inconsciente, une jouissance très véhém<>nt<' ayant amorti la sensibilité ; c'est ce (jui i)eut arriver au mystique enivré d'amour de Dieu; dans cette hypothèse, il est bien possible de concevoir qu'il se complaise en tout ce que Dieu voudra ou permettra, même de contraire à son apjiétit sensible, puisqu'il ne sent point la douleur de cette contrariété. Toutefois, il n'y a pas plus d'invraisemblance dans l'hypothèse plus ordinaire où la douleur est ressentie. Et en etVet, innombrables sont les exemples de cette complais.ance rationnelle à l'égard de choses qui répugnent à l'appétit, dans la vue d'ac(juérir par elles un bien plus grand de l'ordre sensible ou moral, naturel ou surnaturel. Donc, rien d'al>surdeà admettre que le mystique, amoureux de son Dieu, se couiplaise rationnellement dans les douleurs sensiltles qu'il éprouve, et cela sans autre raison, sinon qu'elles sont voulues de Dieu. En somme, l'identification de la volonté de l'amant avec celle de l'objet aimé est la preuve plénière de l'amour parfait : l'amant va jusqu'à accepter très v<dontiers sa jiropre mort, si telle est la volonté de celui qu'il aime.

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