‹ La mystique divine, naturelle, et diabolique (volume 2)Chapitre 10 sur 44 · I 8 DES VISIONS DE L IMAGINATION · texte numérisé non relu

I 8 DES VISIONS DE L IMAGINATION

du chapitre viii des Proverbes : a Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies, etc., » et un autre du chapitre xn de T Apocalypse, interprétant l'un et l'autre avec beaucoup d'habileté et de subtilité. Puis elle commence le récit de la vie de la sainte Vierge, parlant d'abord de l'annonciation qui fut faite d'elle à ses parents avant sa naissance, et parcourant ensuite toute sa vie jusqu'à sa mort; de telle sorte néanmoins que, depuis le commencement jusqu'à la fin , la vie de son divin Fils se trouve entrelacée pour ainsi dire dans la sienne. Elle raconte après cela tout ce qui s'est passé depuis la mort de ^"otre-Seigneur jusqu'à celle de sa Mère. Tel est l'objet de la Cité de Dieu de Marie d'Agréda. Cet ouvrage, qui forme un gros volume in-folio, est divisé en trois parties, dont chacune comprend huit livres. Il a été imprimé bien des fois en langue espagnole à Madrid, à Lisbonne, à Perpignan et à Anvers. Il fut bientôt traduit en français, et publié à Marseille et à Paris. Puis il en parut une traduction allemande en 17 l.'i, à Augsbourg, et une latine. Traduit en italien, il a eu plusieurs éditions à Milan, à Païenne, à Venise et à Trente, et bientôt il fut répandu dans le monde chrétien tout entier.

Ce livre, sans aucun doute, renferme une contemplation mystique vraiment grandiose. Sa partie spéculative annonce une profondeur admirable et bien rare dans une femme. Sa partie historique, quoique privée bien souvent des couleurs de l'imagination et de la poésie, peint quelquefois avec une grande vérité les faits et les circonstances particulières qui y sont racontées. La forme cependant mérite peu d'éloges : le langage, il est vrai, au témoignage de ses compatriotes, est pur et clai!-: et il paraît en être

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ainsi en efîct, autant qu'en peut juger un étranger. Mais l'extase ne Tapas préservée des défauts de son époque. Le mauvais goût qui avait commencé à s'introduire en Italie dans le style religieux^ et qui de là avait infecté de sa contagion les pays situés autour des Alpes, avait pénétré aussi en Espagne; et le livre de Marie d'Agréda en porte incontestablement les traces. On y remarque trop souvent ces ornements guindés, cette enflure^ cette emphase qui étaient alors en vogue : de longues applications morales Unissent chaque chapitre, et en augmentent encore la prohxité.

Le zèle que l'ordre auquel appartenait Marie d'Agréda mit à l'épandre son livre et à défendre ses doctrines, l'attention qu'il éveilla partout^ les instances que fit l'Espagne pour obtenir la canonisation de l'auteur, tout cela dut provoquer bien des contradictions. L'université de Paris, toujours prompte à agir dans ces circonstances, dès l'apparition du livre en 1690, en avait extrait treize articles, et les avait condamnés comme faux et contraires à la doctrine de l'Église; la congrégation de l'Index parut con- Urmer ce jugement en mettant le livre dans son catalogue l'année 1710. Mais Benoît Xlll fit retrancher la Cité de Dieit de l'Index des livres défendus. Cependant, comme, par suite des informations qui eurent lieu après la demande de canonisation, les livres de Marie d'Agréda furent examinés à Rome suivant la manière accoutumée, la controverse s'étendit bientôt au delà du cercle delà congrégation des Rites, surtout lorsque Amort, chanoine àPoUingen, en Allemagne, attaqua l'ouvrage, et que Gonsalez Mattheo en Espagne, Mayr et Kick en Allemagne, sans compter plusieurs anonymes encore , se présentèrent pour le défendre. Amort , il

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est vrai, était peu capable de pénétrer bien profondément la nature des états mystiques ; et c'était un défaut presque général à cette époque ; mais à part cela il possédait toutes les autres qualités nécessaires pour le travail dont il s'était chargé. 11 avait une grande subtilité d'esprit^ beaucoup de science j de l'indépendance, sans audace toutefois^ et une grande clarté sans platitude. Ses adversaires, avec les mêmes défauts que lui, n'avaient pas ses qualités. Us se mirent à défendre avec amertume l'honneur de Marie d'Agréda et de leur ordre, qu'Amort n'avait jamais attaqué, et qui était en effet hors de question . Amort, après avoir répondu plusieurs fois à ses adversaires , garda le silence ; mais ses objections ne furent pas réfutées.

Lorsqu'on étudie sans esprit de parti les écrits qui ont été composés de part et d'autre dans cette discussion , ou est obligé de convenir que le livre de Marie d'Agréda contient en effet plusieurs des erreurs qui lui ont été repro- ^ chées. Et d'abord, il a beaucoup de rapport, quant à son contenu , avec les deux li^ res apocryphes de V Enfance de Jésus et de la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie , ce qui déjà suiUrait pour le rendre suspect. On ne peut, du reste , expliquer d'une manière satisfaisante cette analogie qu'en supposant que Marie d'Agréda avait lu ces deux livres dans sa jeunesse, et qu'ils avaient produit sur son imagination une telle impression que celle-ci s'était, sans qu'elle s'en aperçût, reflétée dans ses contemplations, comme aussi son cœur était tellement plein de l'objet de son amour qu'il devait nécessairement déborder dans ses visions et y mêler quelque chose du sien . On trouve aussi dans la Cité de Dieu des fautes de chronologie, comme celle-ci par exemple : qu'Hérode est mort huit ans après

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la naissance de Jésus-Christ; des erreurs géographiques ou même iiisLoriques relativement à la vie du Sauveur et de la sainte Vierge. L'auteur y raconte, à l'occasion du séjour de l'enfant Jésus en Egypte, et sur ce qui s'est passé après son ascension, des choses inconciliables avec l'histoire, ou qui sont même en opposition formelle avec elle, outre qu'elles annoncent une absence complète de tact historique, comme, par exemple, le récit de la destruction de l'ancien temple d'Éphèsc, quoique, d'après le témoignage de Pline, il existât encore vingt ans plus tard.

On % rencontre encore la même inexactitude pour ce qui concerne les sciences naturelles et la physiologie; de sorte que le livre, par ce tribut qu'il paie à l'étroitesse de la science de cette époque, nous donne le droit de conclure que la nature a eu une part plus ou moins grande dans les visions qu'il renferme , et qu'il n'offre pas par conséquent toutes les garanties qu'on a le droit d'attendre en ces sortes de matières. Et cependant Marie d'Agréda s'était préparée de son mieux à cette œuvre ; elle lui avait donné une clarté , une pureté intérieure et une hauteur qui n'a peut-être pas été surpassée depuis, et qui a toujours été mise hors de doute dans les discussions engagées à son occasion. C'est là une preuve frappante de la nécessité de prendre toutes les précautions qu'exigent ces matières délicates, alin d'éviter l'erreur et l'illusion qui s'y rencontrent si facilement. C'est en même temps la meilleure justification de la sagesse de l'Église, qui, après avoir examiné sous le rapport théologique ces sortes de visions, les livre à l'étude de la science , et, sans rien définir sur leur mérite intrinsèque, les laisse pour ce qu'elles sont, et permet aux fidèles d'v chercher l'édification , les lumières et les ensei-

gnements qu'elles renferment. Elle est si loin de leur attribuer une autorité infaillible que ce sont, au contraire, ces visions qui ont empêché jusqu'ici Marie d'Agréda d'(Mre canonisée.

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