‹ La mystique divine, naturelle, et diabolique (volume 2)Chapitre 11 sur 44 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comment les extatiques se voient réciproquement dans l'extase. Saintft Ida. De leur commerce avec les anges. Saint F ursée. Jeanne de la Croix. Françoise Romaine. Pierre Monocle. Équice. Rainier de Pise.

Les extatiques ne voient pas seulement la vie de Xotre- Seigneur et de ses saints sur la terre; mais, transportés dans les régions invisibles , ils peuvent en pénétrer les mystères, et se les représenter sous des formes que leur imagination abstrait des objets corporels. La vie des saints nous offre de si nombreux exemples de cette faculté qu'il est inutile de citer ici des faits particuliers. Il y a cependant dans ces extases une circonstance que nous croyons devoir mentionner en ce lieu, parce que, outre qu'elle est trèsrare, elle jette encore une vive lumière sur certains rapports que nous rencontrerons plus tard en d'autresdomaines . Dieu étant dans ces régions surnaturelles, comme dans Fen- .«^emble de l'univers, le centre , le principe et la fin de toutes choses, et voyant converger aux pieds de son trône tous les rayons qui partent de cette immense périphérie, il arrive quelquefois que plusieurs extatiques, lorsqu'elles sont ravies en même temps, se rencontrent devant lui, et entrent l'une à l'égard de l'autre dans un rapport plus intime et plus élevé . Nous avons plusieurs exemples en ce genre ; mais nous nous contenterons de citer celui de sainte Ida de Nivelles,

L'n jour qu'elle était en extase , elle apprit qu'une de ses Sainte Itla. amies qu'elle aimait beaucoup se trouvait dans le môme moment ravie comme elle ; et celle-ci, de son coté, apprit qu'Ida était abîmée aussi dans l'océan de la lumière divine. A partir de ce moment elles furent liées dans le Seigneur de la manière la plus intime ; et il sembla qu'elles étaient devenues en lui un cœur et une àme. Ce lien devint bien plus étroit encore lorsque la sainte Vierge se montra à elles dans une vision comme voulantpartager en tiers leur amitié . Il arriva la même chose à Ida avec un saint prêtre qui avait entendu parler d'elle^ mais ne voulait pas croire ce qu'on lui en disait. Il était allé déjà trois fois pour la voir aiin de dissiper ses doutes à son égard, mais sans succès. Or, comme il disait la messe dans l'intention de se délivrer de son incertitude, il aperçut son visage, et une voix rendit un bon témoignage en sa faveur. Étonné de ce qui venait de lui arriver, il retourna chez elle après la messe, et la trouva malade. Elle lui apparut comme glorifiée dans son Ame et dans son corps; et à cette vue il fut aussitôt ravi en extase. Ida, de son côté, le voyant en cet état, eut la même impression, et fut ravie comme lui au ciel , où ils se rencontrèrent tous les deux et fêtèrent ensemble ce jour si solennel pour eux. Le prêtre revint à lui au bout de quelque temps; et comme il prenait congé de la sainte, celle-ci lui demanda pourquoi il ne disait rien à Ida. « .l'ai bien assez parlé avec elle , répondit-il , comme les âmes des extatiques ont coutume de se parler dans le ciel; » et Ida répondit la même chose à la même question de la part du prêtre lorsqu'elle fut revenue de son extase.

Un autre prêtre, très-lié avec elle, fut ravi dans un entretien qu'il avait avec l'abbessed'un couvent voisin. Lors-

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qu'il fut revenu ù lui. il dit à l'abbesse : a Ida a reçu aujourd'hui le corps du Seigneur; elle a été ravie au ciel suivant sa coutume ; et là elle a présenté pour moi une prière à Dieu. » Il retomba aussitôt en extase et rencontra Ida en présence du Seigneur, qui dit à celle-ci : « Ma illle , donne à cet homme une partie de la grâce que je t'ai départie si largement. » Le prêtre , penchant la tète comme pour recevoir la bénédiction ^ fut joyeux d'entendre cette parole. Ida s'étant approchée de lui, leurs âmes se donnèrent un saint baiser. A partir de ce moment, il sembla à ce saint prêtre que son cœur était inséparablement uni à celui d'Ida par la charité ; et il avoua depuis à l'abbesse qu'il n'avait jamais reçu dans toute sa vie une aussi grande plénitude de lumière divine qu'en ce jour. L'abbesse, de son côté, ayant pris des informations;, s'assura qu'Ida avait eu vraiment en ce même jour une extase, comme le prêtre l'avait dit. (Henriquez, c. xxv-xxvni.) S. Fursée. L'homme une fois entré dans ces régions, fermées ordinairement pour lui, peut converser famihèrement avec leurs célestes habitants, comme le prouvent un grand nombre de faits dans la vie des mystiques. Les anges ou les saints, de leur côté, pour se faire comprendre de l'homme, doivent lui apparaître sous une forme humaine , ou du moins sous une forme extérieure qui en approche et l'indique de quelque manière. C'est ainsi que saint Fursée aperçut au-dessus de soi dans une vision quatre mains ailées qui le soutenaient des deux côtés, et dont le visage , resplendissant d'un éclat merveilleux, ne se découvrit à lui que lorsqu'ils l'eurent porté plus haut. (.1. S., 16 ja-

nuar. ) Jeanne »i .^ i i. m

de la Croix. Jeanne do la Croix nous dit que son ange etutpius bril-

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lanl que le soleil, beau au delà de toute expression , qu'il avait des ailes, des vêtements plus blancs que la neige, une couronne sur la tête, le signe de la croix sur le front, et sur ses membres plusieurs inscriptions symboliques , et toutes sortes d'images de la Passion. (Sa Vie par Dazza.) Mais nulle part nous ne trouvons plus de détails sur la familiarité qui existe entre l'homme et les anges en cet état que dans la vie de sainte Françoise Romaine écrite par M. Anguiliaria, presque entièrement sur les notes de Martinotti, confesseur de la sainte. {AS. Mart.)

Elle avait perdu un iils de neuf ans, nommé Évangé- SamteFianliste. C'était un enfant pieux et d'un bon naturel; il était D^mane mort de la peste. Un an après sa mort, il apparut à sa mère avec la même forme et les mêmes habits qu'il avait eus sur la terre, mais incomparablement plus beau. A ses côtés était un jeune homme plus beau que lui. Sa mère fut effrayée d'abord ; mais quand elle le vit s'approcher d'elle et la saluer avec respect, elle ressentit une grande joie dans son cœur, et tendit les bras vers lui pour l'embrasser. Ne pouvant rien saisir, elle voulut se rassasier au moins de sa vue, et lui demanda où il était dans l'autre monde, ce qu'il faisait et s'il pensait encore à sa mère. L'enfant lui répondit : (c .Notre unique occupation là-haut est de contempler l'abime intini de la bonté divine et de louer avec une grande joie et un tendre amour sa divine majesté. Je suis placé dans le second chœur, à côté de ce jeune homme que vous voyez ici, et qui est beaucoup plus beau que moi, parce qu'il est plus élevé. Dieu vous l'envoie pour qu'il soit votre compagnon fidèle et votre consolateur pendant votre pèlerinage, et que vous le voyiez présent jour et nuit. Pour moi , je suis > enu chercher ma sœur Agnès, afin qu'elle jouisse avec moi

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des joies du ciel.» L'enfant resta une heure à peu près avec sa mère, depuis la première aube jusqu'au lever du soleil, et disparut ensuite. Sa sœur Agnès tomba malade quelques jours après, et mourut à l'càge de cinq ans. Mais l'ange qui avait. accompagné Évangéliste resta toujours près de Françoise sous sa forme lumineuse. Il se tenait sans cesse à sa droite, et elle assura que, lorsqu'elle essayait de le regarder, elle avait la môme impression que lorsqu'on veut regarder le soleil en face.

Elle le voyait non -seulement quand elle était dans sa chambre en prière, mais partout, dans la rue, dans l'église, quand elle était avec d'autres. Si quelqu'un faisait une faute en sa présence, son ange se cachait le visage dans ses mains, et elle avait coutume de dire qu'elle lisait en traits si visibles sur sa figure la dignité de l'être des anges et son propre néant, que jamais auparavant elle n'avait eu une telle connaissance d'elle-même. 11 lui était permis en trois circonstances de le regarder plus attentivement, à savoir quand elle priait, quand elle était tourmentée par les esprits impurs, ou quand elle parlait de lui avec son confesseur, qui, comme il le rapporte lui-même, l'obligea plusieurs fois sous l'obéissance à décrire la forme et la manière d'être de son ange, parce qu'il se sentait alors lui-même inondé d'une sainte allégresse. Elle lui racontait donc que ce n'était pas son ange gardien ordinaire, mais un esprit appartenant au second chœur. 11 était environné d'une telle lumière qu'elle pouvait à sa lueur réciter son office la nuit comme en plein jour. Son visage et ses yeux étaient toujours levés vers le ciel, ce* qui lui rappelait le miroir divin qu'elle contemplait dans ses visions, et qui, embrasant son cœur d'amour, l'élevait vers Dieu. Il lui apparaissait tou-

jours SOUS la forme d'un enfant de neuf ans, les mains croisées devant la poitrine, les cheveux frisés, de la couleur de l'or et retombant sur ses épaules. 11 portait un vêtement blanc comme la neige, et par-dessus une petite tunique qui ressemblait à l'ornement des sous-diacres, et était tantôt plus blanc que la neige , tantôt bleu de ciel, et quelquefois couleur de pourpre. Elle le couvrait jusqu'à la cheville des pieds; mais ceux-ci étaient propres, même lorsqu'il marchait dans des rues boueuses. Lorsqu'elle parlait de lui à son confesseur, l'éclat de son visage diminuait, de sorte qu'elle pouvait le regarder sans être éblouie. Mais dès qu'elle cessait il redevenait brillant comme auparavant. Aussi son confesseur parlait souvent de lui à la sainte à dessein , et lui faisait beaucoup de questions à son sujet ; et Françoise alors le regardait avec une grande tendresse , et lui mettait même quelquefois la main sur la tête pour obéir à son confesseur. Elle ne sentait rien ensuite, il es( vrai; mais son visage devenait brillant comme celui d'un séraphin, de sorte que son confesseur en éprouvait une grande consolation.

Au commencement de cette intimité avec son ange, lorsque le tumulte de ses occupations ou les nombreuses exigences des hommes lui donnaient quelques mouvements d'humeur, ou qu'il lui échappait quelque imperfection , son compagnon se retirait aussitôt : c'était pour elle un avertissement. Aussi reconnaissait- elle humblement sa faute, en demandait pardon à Dieu , et recouvrait aussitôt la paix en le voyant revenir avec une gr.àce nouvelle. Ceci lui arriva trois ou quatre fois en présence de son confesseur, qui dit lui-même que, toutes les fois qu'il la trouvait soulïrante ou affligée , il n'avait pas de moyen plus sûr

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pour la consoler que de lui parler de son ange. Celte punition de la part de son ange ne durait que jusqu'à ce qu'elle se fût entièrement résignée à la volonté de Dieu, prête à vivre, s'il le voulait, jusqu'au jugement dernier, au milieu des soins de la maison et des affaires temporelles. Dieu ^ oulait, en effet, qu'elle perdît cette frayeur qu'elle avait du commerce avec les hommes et cet amour excessif de la solitude. Son ange était son maître et son guide dans la pratique de toutes les vertus, et veillait à ce qu'elle ne se laissât pas entraîner par un zèle indiscret à des mortifications excessives ou à des efforts trop violents vers le bien. Lorsqu'il voulait lui révéler quelque mystère divin, il remuait les yeux et les lèvres , et elle entendait une voix douce qui venait comme de loin. Si les démons lui faisaient quelque mal, il attachait sur elle ses regards, ordinairement levés vers le ciel, et toute inquiétude disparaissait aussitôt de son àme. Elle se riait alors avec un courage héroïque de toutes leurs attaques. S'ils la tourmentaient trop, il les mettait en fuite rien qu'en secouant sa tête l'ayonnante. Dom. de Paradis, Colombe de Rieti , Rose de Lima, Laurence Lorini, et parmi les hommes Guillaume de Narbonne, Gauthier de Strasbourg, Nicolas de Ravenne et beaucoup d'autres encore ont vécu ainsi famiHèrement avec leurs anges.

Les anciens théologiens, frappés de ces rapports intimes, se sont demandé s'il ne pouvait pas se former, pour le bien, entre l'ange et l'homme des relations semblables à celles qui existent pour le mal entre l'homme et le démon dans la possession. Ils répondent affirmativement à cette question, appuyés sur ce passage du second chapitre d'Ézéchiel, 011 le prophète dit : u J'ai entendu la parole de

celui qui parle ;, et il m'a dit : Kils de lliomme, tiens-toi sur tes piedS;, et je parlerai avec toi. Et l'esprit est entré en moi après m'avoir parlé, et m'avoir dressé sur mes pieds. » Tous cependant réservent la liberté de l'homme , et par conséquent sa responsabilité. Beaucoup de faits démontrent, en elîet, une union très-intime entre l'homme etl'ange : et si on ne peut la comparer tout à fait à celle qui existe dans la possession proprement dite, on peut y apercevoir du moins beaucoup d'analogie avec F état qu'on appelle obsession. C'est un fait de ce genre que Rodolius raconte dans la vie de Pierre Monocle, et dont il aftîrme avec serment la vérité.

Ce saint homme passait pour avoii* des rapports intimes Picrrp avec son ange. Presse un jour de s expliquer a ce sujet, il s'exprima en ces termes : « Étant encore novice, j'eus par l'intercession de la sainte Vierge une vision. 11 me sembla qu'un esprit céleste était entré en moi sous une forme visible. Depuis ce temps, cet esprit ou cette vertu me gouverne en un certain sens, me dirige partout et toujours, et me conduit comme Joseph conduisait ses troupeaux. Si je suis distrait et répandu au dehors, il me recueille bien souvent au dedans de moi. Il me force à prier quand je veux faire autre chose, et m'empêche de voir ou d'entendre les choses qui tombent sous les yeux ou sonnent aux oreilles. » Cet aveu, ajoute son biographe, nous explique plusieurs circonstances que nous avons vues en lui et qu'il a observées lui-même en soi. Un jour, dans sa jeunesse, s'élant endormi de fatigue au chœur, il se sentit réveillé par un léger coup. Il crut d'abord que c'était le prieur; mais comme il ne vit personne près de lui, et que la chose se répéta plusieurs fois, il dut la regarder

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comme un avertissement de son cinue. Semblable à Moïse, qui Youlait voir le Seigneur, il désirait aussi voir cet esprit, et pria souvent à cette intention. Une nuitentin Dieu exauça son désir ; car il fut réveillé de nouveau par son ange; et comme il regardait attentivement, il vit auprès de lui un beau jeune homme tout radieux, avec des cheveux blonds, qui parcourut en sa présence le milieu du chœur, et disparut ensuite. Une autrefois, un dimanche à Matines, comme il pensait à sortir du chœur, à cause d'un violent mal de tête, il entendit prononcer distinctement près de lui ces paroles du psaume xvn : Laudwis invocabo Dominum, et ab inimkis meis sakvs cro. Fortifié par là, il resta au chœur. Mais son mal de tète étant revenu, comme il pensait de nouveau à sortir, il entendit une seconde fois ces mêmes paroles, et passa ainsi toute la nuit, luttant contre la douleur, et fortifié par la voix. Lorsqu'il alla à la sainte table, son mal de tête le quitta tout à fait. {Annales de Citcaux, an 1144.) Ainsi son ange s'était rendu sensible pour lui par trois sens : le sentiment, la vue et l'ouïe.

Saint Grégoire parle aussi, dans le premier de ses dia- S. Equice. logues , de saint Équice, qui, quoique laïque et sans Diission pour prêcher, était cependant poussé par un tel zèle que , pour détourner les hommes du monde et les porter vers Dieu, il parcourait les villes, les bourgs, les camps, entrait dans les églises et les maisons, et ne cessait d'exciter les cœurs à aimer Dieu. Comme un de ses amis nommé Féhx le questionnait à ce sujet, il lui dit : « J'ai bien réfléchi aussi moi sur cette façon d'agir. Mais une nuit, un jeune homme d'une admirable beauté m'a mis sur la langue une lancette de chiruigien en me disant : a Voici que je

jiieis mes paroles en ta bouche; va les prêcher. » Depuis

ce temps, je ne puis plus ne pas parler de Dieu quand

même je le voudrais. » {Nider Formicarium, 1. II, c. X.)

Saint Rainier de Pise nous offre un exemple bien plus S. Ramior , ^ de Pise.

irappant encore de cet état, ou 1 homme, même hors de

l'extase, est saisi par une puissance invisible qui le pousse boit à parler, soit à prier, sans qu'on puisse toutefois affirmer en lui d'une manière certaine la présence d'esprits invisibles. Rainier, contemporain de sainte Hiidegarde, était né à Pise un peu plus tard qu'elle, et était mort un peu plus tôt qu'elle aussi, en 1 160. Sa vie a été écrite par Benincasa, son contemporain, qui raconte les faits dont il avait été témoin lui-même, ou qu'il avait appris de la bouche de Rainier. Benincasa est à la vérité le seul garant que nous ayons des faits extraordinaires qu'il rapporte et qui bien souvent effleurent la légende; car malheureusement les actes de la canonisation de saint Rainier par Alexandre lii se sont perdus. Rainier, dans sa jeunesse, était un joyeux compagnon. Il s'en allait chantant avec une bande d'amis joyeux comme lui, lorsqu'une parole d'un saint homme, Albert de Corse, toucha son cœur, et le (il rentrer en lui-même. Il embrassa la vie chrétienne avec un tel zèle que ses parents le crurent fou, et le firent enfermer. 11 perdit ensuite la vue; mais l'ayant recouvrée miraculeusement dans la prière, il lit vœu d'aller en terre sainte, par reconnaissance du bienfait qu'il avait reçu de Dieu. Là il eut plusieurs visions. Étant venu à Jérusalem et ayant monté le Calvaire, il y déposa sur l'autel la seule chose qu'il possédât encore ici-bas, à savoir son habit de pèlerin et son psautier, et reçut ensuite l'un et l'autre d'un prêtre comme aumône.

[o'I COMMERCE DES EXTATIQUES AVEC LES A.NGES.

C'est alors que commence mie suite d'événements qui, toujours en rapport avec l'histoire évangélique, repré- .^entent la transformation qui s'opérait en lui comme une image de ce qui était arrivé autrefois à Notre -Seigneur pendant qu'il vivait sur la terre. Il reçoit le Paraclet, est tenté par le démon , jeûne pendant quarante jours dan^; le désert,, ne mangeant que deux fois par semaine; et il répéta ce carême trois années de suite. Pendant qu'il était ainsi dans la solitude j, un jour qu'il récitait le psautier pour ses parents et ses amis , étant arrivé à ces paroles : « Vous l'avez placé un peu au-dessous des anges, w la voix lui manqua de sorte qu'il ne put les prononcer. Comme il s'eiïorçait de le faire , une voix plus claire et plus forte que la sienne sortit de sa bouche, et, changeant le texte, dit : « Je me suis placé au-dessous des anges; je t'ai couronné de gloire et d'honneur, et je t'ai établi au-dessus de mes ouvrages. « La voix parlait à la première personne, lorsque l'auteur sacré parlait au nom de Dieu ; mais lorsqu'il parlait en son propre nom, la voix employait la seconde personne.

Quand le saint fut arrivé à ces paroles : « Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel, )> la voix chanta : « Gloire au Père en toi, gloire au Saint-Esprit en toi. « Lorsque la page fut finie, Rainier, qui était son auditeur et son aide à soimême, la tourna^ et lorsqu'il fut rendu à ce passage : « Vous avez brisé mon sac, et m'avez environné d'allégresse,» la voix lut ainsi : « J'ai brisé ton cerveau, pour en faire sortir des larmes: puis je t'ai rempli de joie, en ôtant à tes yeux la cécité et te rendant la lumière. » A cet endroit du psaume Eructavit cor mtu.m : « Écoute, ma lille, et ^o^s, etc. , « la voix se fil connaître davantage en

disant : « Écoute-moi^ mon fils, et cojnuis-moi, je suis Dieu , ton créateur, qui t'ai créé dans le sein de ta mère. » A ces paroles, Rainier ferma le psautier, se prosterna en disant : « Omon Dieu, créateur du ciel et de la terre, je ne suis pas digne que vous parliez par ma bouche, moi qui suis un adultère, un parjure, un meurtrier, esclave de tous les péchés. » Puis s'étant relevé, il voulut reprendre son psautier. La voix répéta les mêmes paroles et ajouta : « Je suis la résurrection des morts : c'est pour cela que je t'ai choisi , afin de montrer en toi ma puissance parmi les nations, dans ma ville et dans la tienne, et dans mon peuple chrétien. Et je t'ai ainsi affermi en Sion, pour que lu sois chef et prince sur mon peuple chrétien. « La voix lut ainsi sur lui tout le psautier, depuis le matin jusqu'au soir, avec tous les chants et les litanies, et ici elle dit : « Que ma mère vienne et m'adore en toi ; que mes anges viennent et m'adorent en toi; que mes patriarches et mes prophètes viennent et m'adorent en toi, » et ainsi du reste. Le saint raconta toutes ces choses à Benincasa, dans les mêmes termes où celui-ci les a écrites, ajoutant comme témoignage de la vérité des faits qu'il rapporte que, s'il ne les avait appris de la bouche de Rainier luimême, ils ne lui seraient jamais venus à l'esprit, même

en songe.

D'autres événements vinrent confirmer encore en lui la transformation que Dieu y avait opérée. Il monta le Thabor, y vécut quarante jours dans un cloître voisin. Là une lumière sortit de ses yeux , et il vit en elle le Seigneur transfiguré, et sept fois plus brillant que le soleil ; de sorte que, tout ébloui, il se prosterna la face contre terre. Mais il fut eu même temps tenu sous une discipline sévère. Pen-

(lant sept aiis^ il dut faire pénitence pour le peuple, en jeûnant continuellement au pain et à l'eau. Ayant trouvé un jour^ sur le marché, un homme qui vendait du pain meilleur que celui qu'il mangeait ordinairement, il lui en acheta avec empressement, se disant à soi-même : « Grâce à Dieu, je puis manger aujourd'hui du pain meilleur que de coutume, puisque je n'en ai pas trouvé de plus mauvais; et Dieu ne pourra m'en faire un reproche. » Mais comme il s'en allait chez lui^, emportant son pain, la voix lui dit : u Tu ne mangeras pas une seule bouchée de ce pain. Reviens avec moi au marché , et je te montrerai ce que tu dois faire. » Rainier se mit à dire : « 11 faut donc que je sois esclave à ce point de ne pouvoir, même une seule fois, manger du pain moins mauvais que de coutume. Il vaudrait mieux pour moi mourir que de rester ainsi continuellement soumis à un tel joug. — Pas tant de paroles, lui dit la voix, tu ne mangeras pas ce pain. » 11 fut conduit vers un homme dont le pain était juste autant au-dessous de celui qu'il avait coutume de manger que celui qu'il avait acheté lui était supérieur. Il acheta donc ce mau>ais pain, se disant tristement à part soi : « J'aurais bien mieux fait d'attendre que j'eusse trouvé mon pain accoutumé; » et il donna l'autre aux pauvres. Mais s'étant mis à manger ce pam, après l'avoir béni, il lui parut avoir les goûts les plus délicieux; et dans la joie de son cœur il rendit grâces à Dieu.

Comme il réfléchissait sur l'ingratitude des Romains à l'égard des papes, et qu'il se disait qu'ils méritaient bien que le saint-siége leur fût enlevé, la voix lui dit : « Tes pensées sont devenues mes pensées, et tes voies sont devenues mes voies, » ce que l'événement ne tarda pas à justi-

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fier. Li] voix lui ordonna dn rotourner dans son pays : il obéit ^ et fut bientôt connu de tout le peuple par ses miracles. Il était environné de possédés ; et les démons rendaient témoignage de sa mission, et disaient tout haut que son père, dont il portait l'image sur ses traits, confirmerait son jugement sur eux. Il les chassait, en eflet, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Les temps de la vie du Sauveur sur la terre semblaient être revenus, tant les miracles se multipliaient autour de lui. 11 se vit bientôt entouré d'un grand nombre de partisans; mais il trouva aussi beaucoup de contradicteurs; et il ne faut pîis s'en étonner, car l'idée mystique qu'il représentait n'était vraiment séparée que par une ligne imperceptible de l'orgueil, qui pousse la folie jusqu'à se diviniser soi-même. Ses amis et ses ennemis se mirent à interpréter mal sa conduite et son gem'e de vie; et cela est facile à concevoir, car à cette époque on n'était pas encore familiarisé avec ces sortes de phénomènes. Il s'éleva donc parmi les laïques, et dans le clergé, une violente tempête contre lui; et c'était ainsi qu'il devait participer à la passion du Sauveur. Cependant il continua à faire des miracles jusqu'à sa mort, et même encore après.

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