‹ La mystique divine, naturelle, et diabolique (volume 2)Chapitre 12 sur 44 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Dfi la vision intpllectuelle. Du mode de ces visions. Sainte Thérèse. Marie d'Aiîirda. De l'origine et de la signification des visions intellectuelles.

Aux visions qui ont lieu dans les sens extérieurs, ou dans le sens intime et l'imagination , il faut ajouter celles qui s'accomplissent dans les puissances spirituelles, et que

saint Augustin appelle à cause de cela intellectuelles^ pour les distinguer des premières, qu'il nomme corporelles, et des secondes qui appartiennent à Tàme. D'après lui^ ces trois sortes de visions sont superposées les unes aux autres, dans un ordre correspondant aux facultés spirituelles de l'homme. Les visions corporelles sont naturellement au degré le plus bas, comme les sens extérieurs par le mo\en desquels elles s'accomplissent. Ce que les sens perçoivent, ce que les veux voient^ par exemple^, se présente aussitôt à l'àme dans une image. Si l'àme est privée de raison, comme dans la brute, tout se borne là, et l'opération est achevée ; mais si l'àme est raisonnable, ce que les sens ont perçu est présenté à l'esprit, de sorte que celui-ci comprend aussitôt ce que signifie ce signe. Ainsi le roi Balthazar vit ce qu'éci'ivait sur la muraille une main invisible ; ses sens en pojtèrent l'image en son àme, et celle-ci la vit et la regarda. Mais pour qu'il comprît cette image, il fallut que Daniel vînt, et lui en donnât l'explication. Tel est le rapport de la vision corporelle à celle de l'àme, et de celle-ci à la vision intellectuelle, qui s'occupe d'objets immatériels, exempts de formes sensibles. Aussi, pendant que les autres visions peuvent nous tromper en diverses manières, celle de l'esprit ne peut nous tromper, en ce sens que ce qu'il comprend véritablement par elle doit être nécessairement vrai, et que ce qui n'est pas vrai n'est pas compris non plus. « Il peut bien se faire, ajoute saint Augustin, qu'il y ait plusieurs degrés dans ces visions supérieures, quoique je n'en puisse indiquer l'ordre et la suite. En efïet, de même que, dans notre lumière corporelle, nous voyons brilloj' aussi les astres, qui sont des corps bien plus nobles que les corps terrestres, ainsi parmi les objets que l'on voit dans

une lumière supérieure il peut \ on avoir de plus considérables, et môme qui soient proprement divins, et ceux-ci ne peuvent alors être vus que d'une manière plus élevée. » {De Genesi ad litt., liv. XII, c. I.)

Soit que saint Augustin ait tiré cette doctrine de ses propres expériences^ soit qu'il l'ait pressentie par une sorte de divination, les choses se passent en efïet comme il l'a dit. La vision intellectuelle appartient à un domaine particulier de la vision mystique; c'est le troisième et le plus élevé. Au premier degré, ce sont les sens extérieurs qui sont devenus clairvoyants; ils saisissent des rapports qui leur échappent dans l'état ordinaire; de sorte qu'il se forme autour d'eux comme un nouveau monde extérieur et sensible. C'est comme le ciel des étoiles, qui, caché auparavant derrière les nuages, se découvre maintenant à nos regards. Au second degré, c'est le sens intime qui devient clairvoyant à son tour. Dans l'état ordinaire, il était renfermé dans le cercle de la personnalité spirituelle, et ne pouvait entrer en rapport avec d'autres personnes que par l'entremise des sens extérieurs ; mais maintenant il entre directement en rapport avec le monde des esprits, le contemple d'une vue immédiate, sans avoir besoin d'un voile extérieur qui leur donne une forme sensible; et c'est ainsi que s'ouvre devant lui un monde intérieur et nouveau et comme un ciel étoile, que cachait auparavant le nuage terrestre et spirituel à la fois qu'il formait lui-même devant lui.

Mais au troisième degré, ce ne sont plus m les sens extérieurs ni le sens intime qui reçoivent les formes plus élevées; c'est l'esprit lui-même placé au-dessus des sens qui est devenu clairvoyant, et qui commence à devenir lumi-

r.eux^ comme T organe exténem* projette de son côté la lumière organique. L'esprit contemple les choses dans cette lumière supérieure , non plus par les formes sensibles qui s'impriment en lui , mais du dedans, en tant qu'il est saisi par elles, et qu'il les saisit à son tour. Aux deux premiers degrés, l'imagination, qui concourt à toutes les opérations des sens extérieurs et du sens intime, a toujours une part plus ou moins grande; mais elle est complètement exclue du troisième, de même que ces deux sorles de sens, et par conséquent l'élément subjectif disparaît entièrement. Aux deux premiers degrés, les formes des objets sensibles sont produites par une sorte d'art mystique, qui là est extérieur et plastique, et ici poétique et intime, avec toutes les gradations qui peuvent exister entre l'art objectif et celui qui , purement subjectif, gît tout entier dans les caprices de l'imagination. Mais à cet art succède, au troisième degré, la science mystique, qui n'est point soumise à toutes ces variations, quoique toutefois elle soit sujette encore à celle que produit le passage des opérations ordinaires de l'esprit aux opérations extraordinaires de l'état mystique; de sorte que les premières peuvent altérer quelquefois les secondes, et empêcher d'en bien discerner la nature.

Sainte Thé- Pour avoir, relativement à cette vision intellectuelle et rèse. ^ l'état de ceux qui se sont élevés jusqu'à elle, des notions plus claires que celles qu'en pouvait donner saint Augustin, nous n'avons qu'à écouter ceux qui s'y sont trouvés eux-mêmes, et particulièrement sainte Thérèse. C'était une femme intelligente, d'un regard pénétrant, qui cherchait toujours à se rendre compte de ce qui se passait en elle, dont l'œil intérieur était tixé, d'un côté en haut, sur Dieu

et les choses divines, et de l'autre en bas, sur elle-même ; une femme prudente, connaissant parfaitement la signification des mots dont elle se servait, et qui nous communique en termes clairs et précis le résultat de ses expériences. Elle s'étend d'abord sur l'extase qui précède celte vision. (( Il semble à l'extatique, dit -elle, qu'il est trans- « porté dans une région toute différente de celle où nous « nous trouvons ordinairement. Là il trouve une lumière « tout autre que la nôtre; de sorte que, si quelqu'un s'ef- (( forçait pendant toute sa vie de produire en soi quelque « chose de semblable, il ne pourrait voir ni cette lumière « ni les choses qu'on y découvre. 11 arrive quelquefois « qu'il y voit tout à coup une telle masse d'objets qu'après « plusieurs années de réflexions dans l'état ordinaire il « n'en apercevrait pas la millième partie. » (Sa Vie, c. Y.) Elle continue ensuite en ces termes : « L'humanité du u Sauveur m' apparut un jour telle qu'on a coutume de le « représenter dans sa résurrection. Sa beauté et sa majesté (( étaient au-dessus de tout ce qu'on appelle beau sur la « terre, ou de ce que l'imagination peut inventer. Son éclat, « plus blanc que la neige, loin d'éblouir l'œil intérieur, le « réjouissait au contraire. Sa lumière était si différente de (t la nôtre que celle du soleil paraissait impure compa- « rée à elle, et indigne de fixer les regards des mortels. « Elle était à l'égard de celle du soleil comme une eau tt limpide dans un vase de cristal, où se jouent les rayons « de la lumière comparée à l'eau bourbeuse d'une mare, « ou encore comme la lumière réelle comparée à une lu- « mière qui n'est que peinte. Les sens extérieurs ne peu- « vent la saisir, car elle n'est vue que des sens intérieurs. c( On ne peul lui échapper non plus en fermant les yeux ;

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car lors même que Tâme détourne d'elle son attention, elle est forcée d"y prendre garde et de la contempler avec l'œil intérieur. 11 me semblait, d'après quelques signes, que c'était seulement l'image du Sauveur; mais d'autres me faisaient croire que c'était Je Sauveur luimême . Puis, apercevant en lui quelque obscurité, je revenais à ma première opinion ; et cependant ce que je voyais surpassait les images peintes plus encore qu'un homme n'est au-dessus de son portrait. D'autres fois, surtout après la communion, il m* apparaissait dans une telle majesté, et commandait en moi comme en sa maison avec une telle puissance que mon àme se sentait anéantie en lui, et ne pouvait douter de sa présence. Quoique le Seigneur se montre bienveillant à l'âme, celle-ci néanmoins est comme accablée par le sentiment de sa fragilité; elle tombe dans une douleur profonde. La puissance de ces apparitions est telle que, si Dieu ne les faisait cesser dans sa miséricorde, la faiblesse humame ne pourrait les supporter longtemps. Aussi je suis persuadée que, lorsque l'àme peut rester longtemps en cet état, ce n'est pas une véritable vision, mais une méditation profonde ou le produit de l'imagination, comme il arrive souvent chez nous, pauvres femmes; quelque chose qui ne laisse pas plus d'impression après soi que la vue d'une sainte image, et qui s'etTace de la mémoire avec plus de rapidité qu'un songe. Quand c'est vision réelle, au contraire, elle reste si fortement empreinte qu'elle ne peut plus jamais s'effacer, excepté dans la sécheresse, où l'àme oublie tout, et presque Dieu luix même. Cette vision, en effet, l'enrichit merveilleusement et la remplit dune charité vivante. Aussi, quoiqu'elle se

(( passe dans l'àme, nous devons on avoir une haute idée ; « et à mon avis elle est sans danger, car le démon n'a en « elle aucune part. Les visions qui viennent de lui dissipent w dans Tàme tout le bien qui s'y trouve ; et elle sort de « là troublée et incapable de tout bien. » (Sa Vie, c. 28.) Parlant ensuite des visions intellectuelles, elle s'exprime de la manière suivante : « Au plus haut degré de l'extase, V toutes les puissances de l'àme sont tellement liées qu'on u ne les sent plus; et l'on ne sait plus ce qui s'y passe, à « cause de l'union intime avec Dieu et de la transformation « en lui; état cependant qui ne peut durer longtemps, u Toutefois l'extase dure quelquefois des heures entières, « parce que Dieu, après avoir attiré à soi l'àme avec toutes u ses puissances et ses facultés, laisse aller la mémoire et « l'entendement, et ne tient liée avec lui que la volonté, u après quelques moments seulement d immersion com- « plète. Quoique la volonté, dans son union avec Dieu, « tieime tellement attachées à soi les autres puissances que u Dieu a lâchées, qu'elles ne peuvent l'arrêter, cependant « elles ne lui sont pas si étroitement liées que dans le cours « de l'extase la mémoire et l'entendement ne puissent faire y quelques excursions. On peut dire seulement que ces deux « facultés dans l'extase s'accordent à louer Dieu, ou qu'elles u sont occupées à regarder ce qui se passe dans l'àme. « Néanmoins elles ne se sentent pas suffisamment disposées « et éveillées pour cela; mais elles sont plutôt dans l'étal u d'un homme qui, sortant d'un profond sommeil et d'un « songe, n'est pas encore parfaitement éveillé. Dans lavi- (' sion intellectuelle, il n'y a, je crois, dans les puissances « de l'àme et dans les sens aucun mouvement; c'est pour tt cela que le démon ne trouve pas l'occasion de s'y

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w mêler. Mais cet état est hieii rare et ne fait que passer* « D'autres fois, les puissances ne sont pas tout à fait éleu vées et attachées, ni les sens entièrement fermés, mais « les uns et les autres sont seulement recueillis et conceii- « très. Quand Dieu révèle quelque chose dans une vision w pleine et véritable, il s'empreint alors lui-même dans le u fond le plus intime de l'àme; de sorte que, lorsqu'elle « revient ensuite à elle, elle ne peut douter qu'elle n'ait « été en Dieu et que Dieu n'ait été en elle; et la vérité de « cette conviction est tellement enracinée en elle que, si « ensuite Dieu, pendant des années, ne renouvelait pas la « grâce qu'elle a reçue, elle ne pourrait cependant jamais tt l'oublier.

« (lomment il se fait que les objets qu'on a contemplés « dans cette vision intellectuelle se gravent si profondément « dans la mémoire, quoiqu'on ne les ait point vus avec les « yeux, je ne puis l'expliquer; mais ce que je tiens pour « certain, c'est que je dis la vérité. Et si quelqu'un ne senu tait pas en soi cette assurance , je ne voudrais pas dire u de lui que son àme tout entière ait été unie avec Dieu. (( Il est probable qu'alors une des facultés inférieures seu- « lement aura pris part à cette union, ou bien qu'il aura « reçu de Dieu une grâce particulière. Quelquefois Dieu se w met en rapport avec ceux qu'il s'unit ainsi par des pa- (i rôles qu'il leur dit dans le fond le plus intime de leur i( àme. L'àme alors, qui, lorsque ces entretiens avec Dieu « existent seulement dans son imagination, peut détourner tt son attention quand elle lèvent, est obligée ici d'écouter a attentivement Dieu, qui lui parle. Les paroles qu'il lui « adresse sont courtes, concises, cachant sous une forme te étroite une grande abondance de choses ; de sorte qu'un

DE 1,A YtSlON IISTELLECTUEI.LK. 143

« mot non-seulement dit beaucoup, mais encore contient « ce qui ne pourrait jamais être exprimé autrement par « des paroles. Ces mots sont pleins de puissance, car le (( fait suit immédiatement la parole; de sorte que lorsque « rame s'entend dire : « Ne crains pas, » toutes les an- « jïoisses, toutes les hésitations, tous les doutes sur la réa- « lité de la vision disparaissent à l'instant même; l'àme « se sent aussitôt éclairée et apaisée, et n'oublie plus ja- « mais ce qui lui est arrivé. Or ces eft'ets ne se produisent « pas dans les entretiens purement imaginaires. Quelque- « fois aussi ce commerce de l'àme avec Dieu se fait sentir (( avec la même certitude d'une autre manière, sans l'in- « termédiaire de la parole. »

Dans un autre passage, la sainte, parlant d'elle-même comme d'une autre personne, dit qu'elle a vu pendant longtemps, par une vision intellectuelle, le Seigneur présent à côté d'elle. Elle ne le voyait pas des yeux corporels; cependafit elle était si certaine de sa présence qu'elle n'en pouvait douter, surtout lorsque, pour dissiper les craintes (|ue lui avait données son confesseur, il lui dit : « Ne crains pas, c'est moi. » Ces paroles la l'ortifièrcîit tellement que toute incertitude disparut. Elle fut en même temps poussée à se rappeler sans cesse sou souvenir, convaincue qu'il la regardait toujours; car elle sentait qu'il était à sa droite, se faisant connaître non d'une manière sensible, mais d'une manière plus élevée, plus inexplica])le, et par là même aussi plus certaine. Mais l'àme ne sent pas seulement en cette manière sa présence ; elle apprend encore de lui d'autres grands mystères qu'elle croit contempler dans l'essence divine, parce qu'elle voit clairement que tout est contenu et conqu'is en Dieu. Le passage de la vision de l'àme a celle

de l'esprit, ou Funion de ces deux états, semble avoir été décrite par la sainte dans une vision dont elle parle ailleurs. Elle crut voir dans une extase le trône de Dieu ; et si elle ne vit pas sur ce trône Dieu lui-même, elle sentit du moins sa présence. Il lui parut que ce trône était porté par plusieurs animaux, et la pensée lui vint que c'étaient peut-être les quatre animaux symboliques dont il est parlé dans les livres saints. Elle ne vit pas comment il était, mais elle aperçut seulement des troupes d'anges qui lui semblèrent plus beaux que les autres anges qu'elle voyait dans le ciel, et elle pensa que ce pouvaient être des chérubins et des séraphins. Puis elle ajouta ces paroles : « La gloire que je vis alors, personne, à moins qu'il ne l'ait vue, ne peut la mesurer dans son imagination. » (Sa Vie, c. 20,25,27, 39.)

Marie Sainte Thérèse, comme on le voit, remarquait attentive-

d'Acréda.

mennt tout ce qui se passait en elle, discernant, pesant tout

avec le plus grand soin. Son témoignage offre donc toutes les garanties que l'on peut désirer. Écoutons maintenant sur ce même sujet une autre femme du même pays qu'elle, Marie d'Agréda. Dans la Cité de Bien, elle distingue cinq degrés de vision surnaturelle, qu'elle rattache à autant de grâces particulières d'en haut. C'est d'abord la vision corporelle et celle de l'cime, dont parlent saint Augustin et tous les autres. Ces deux genres de vision tiennent à la jxràce sanctifiante, car deux choses empêchent l'homme d'être conforme à Dieu et d'entrer avec lui dans un commerce intime, à savoir le péché, qui nous éloigne infiniment du bien infini, et la différence d'essence. Dieu, en effet, est invisible et infini; il est un acte pur et simple. La créature, au contraire, est corporelle, terrestre, composée de plusieurs éléments, corruptible par conséquent; de sorte

hE LA VlslO.N I.MKLLECTIELLE. 145

que^ sous ce rapport aussi, elle est tenue dans un grand éloignement de Dieu. Pour qu'elle puisse s'unir à lui, il faut que ces deux obstacles disparaissent, ce qui ne peut se l'aire que par une communication de la part de l'essence la plus élevée. Le premier de ces obstacles est détruit par le don de la grâce sanctiiiante , après quoi se montrent d'abord ces deux degrés inférieurs de vision. Mais pour que l'àme puisse aller plus loin, elle a besoin d'être préparée; car il lui manqne encore beaucoup d'aptitude et d'influences divines. Elle obtient pour cela un nouveau secours d'en haut; elle est puriliée par un feu spirituel et subtil, comme l'or par les flammes matérielles, ou comme Isaïe fut purifié par l'ange.

« Ce nouveau don produit dans l'àme deux effets : il la « puritie des souillures de sa nature terrestre , et la rend « ainsi semblable à Dieu ; puis il la remplit d'une nouvelle « lumière qui dissipe les ténèbres dont elle est environnée. « Celte lumière est sainte, douce, pure, subtile, claire et « pénétrante; elle dorme l'amour du bien et la haine du « mal ; car c'est un souffle de la vertu de Dieu et un simple « écoulement de sa lumière qui se présente à mon esprit (( comme un miroir, où je vois beaucoup de choses avec la w partie supérieure de l'àme, où je reconnais en même « temps l'infinité de Dieu. C'est une lumière qui éclaire et a échaufié à la fois, enseigne et réprimande , mortifie et « vivifie, avertit et encourage. Nous voyons en elle la dif- (( férence du bien et du mal, la hauteur et la profondeur, (( la longueur et la largeur; le monde et sa condition, ses « tromperies, ses dispositions, les illusions et la fausseté où (c sont enlacés ceux qui l'aiment. Cette lumière m'apprend « surtout à mépriser ce monde et à le fouler aux pieds , à II. ^

1 i6 1>E LA VISION INTELLECTUELLE.

« in'éleverjusqu'àDieu^ et à le considérer comme le maître « et le dominateur souverain de toute créature. En lui je « vois ensuite le genre et les propriétés des choses, les « vertus des éléments, le commencement, le milieu et la w fin des temps, le cours des années, les dilTérences des « créatures et ce qu'elles ont de commun, ce qu'il y a de « caché dans les hommes, combien ils sont éloignés de « Dieu, les dangers où ils vivent, les voies criminelles où <« ils mai'chent, l'état temporel des nations et des royaumes. « Cette lumière se présente à moi pour diriger mes voies. « L'ayant reçue sans danger, je veux la communiquer sans « envie, et ne point cacher sa gloire. C'est Dieu qui se « communique en elle; son usage est un bien qui réjouit a l'àme, ou plutôt c'est la joie même de l'àme. Elle ap- « prend beaucoup de choses sans qu'on s'en aperçoive. « Elle dompte et élève le cœur, et le détache des illusions <t dont elle nous découvre l'amertume. »

Cette lumière, quoiqu'elle ne soit pas entièrement étrangère aux deux autres visions, appartient principalement néanmoins à la troisième, c'est-à-dire à la vision intellectuelle, dans laquelle les prophètes de l'Ancien et du Nouveau Testament, éclairés par cette lumière infuse, contemplaient les mystères qui leur étaient révélés , et étaient ù cause de cela appelés voyants. Cette nitelligence supérieure a plusieurs degrés. « En effet, nous dit Marie d'Agréda, « lorsque j'use de cette vision dans la partie supérieure de « l'esprit, je vois alors la natui'C et l'excellence de la reine (( du ciel et des saints anges. Je les vois tantôt dans leSeiu gueur, tantôt en eux-mêmes, avec cette différence qu'ici « je dois descendre un degré plus bas à cause de la difféu rencc dos objets, tandis que dans le Seigneur je les vois

« comme en un miroir où Dieu me montre a\ec une « grande vertu et une grande force ce qu'il lui plaît et « comme il lui plaît. Car c'est le Seigneur lui-même que « l'on connaît dans cette lumière merveilleuse, et avec « lui tous les saints,, toutes les vertus, toutes les œuvres « admirables qu'ils ont faites. Cette connaissance comble « l'âme de joie, et eUe se repose dans son centre avec dé- « lices ; car moins la connaissance qui lui est communi- « quée tient au corps et à Tàme, plus elle est spirituelle : <( plus la lumière qu'elle reçoit est forte et sa vertu puisce santé, plus est grande en même temps la certitude que « l'âme ressent dans la contemplation, y)

« Dans l'autre état, inférieur à celui-ci, je vois les objets « en eux-mêmes ; je suis éclairée et enseignée de la même « manière que les esprits célestes ont coutume de s'entendre (( entre eux. Or voici en quoi consiste cette manière : c'est « comme lorsqu'un rayon de lumière traverse une suite de « globes de cristal, et que tous, depuis le premier jusqu'au « dernier, participent à la lumière qui leur est communi- « quée ; de telle sorte néanmoins que le plus voisin du « rayon est touché le premier, et que les autres reçoivent « de lui ce qu'il leur envoie. Il n'y a de difîérence entre les « deux procédés que celle qui existe entre les corps pure- « ment passifs et les esprits doués de liberté. En effet, les « globes de cristal se trouvent éclairés tous ensemble par *( un seul acte, tandis que les esprits angéliques ajoutent (( à ce qu'ils reçoivent d'en haut quelque chose qui leùrest « propre, en communiquant, dans la louange, l'admiration « et l'amour, aux esprits inférieurs ce qui leur a été donné a « eux-mêmes, de sorte que tout cependant vient de la source c( la plus haute, du soleil de justice, du Dieu éternel. C'est

Ii8 DE l.A VISlOiN IMELLtCTltl.LE.

« ainsi qu'il m'est arrivé à moi-même lorsqu'une partie de (c la lumière dont les esprits célestes et la sainte Vierge « jouissent pleinement est descendue dans la région supéu rieure de mon àme. J'ai compris ;, par une illumination « intérieure j que ce qui se faisait en uioi ressemblait à ce u qui se passe parmi eux. «

Vient ensuite le quatrième degré de vision, nommé ici abstraite ou médiate, parce que Dieu se conmmnique soimême, il est vrai, en elle à l'esprit, mais sous un voile , et non encore d'une manière immédiate ; de sorte qu'on le voit comme derrière un rideau. Cette vision est plus élevée que la précédente , car elle a un seul objet, et cet objet est le plus haut de tous, au lieu que les visions intellectuelles, s'appliquant aux choses physiques et spirituelles, aux vérités et aux mystères accessibles à l'entendement, ont beaucoup d'objets. Mais il y a encore une autre raison pour laquelle la ^ ision médiate est supérieure à F intellectuelle : c'est qu'en celle-ci il peut se glisser dans l'imagination des images quel'àme comprend ensuite par une lumière supérieure , tandis que là les intuitions de l'essence divine sont produites par des formes surnaturelles de cet objet infini, qui sont versées dans le fond le plus intime de l'àme. Aussi l'homme a-t-il besoin i)Our ce genre de vision d'une préparation et d'une grâce nouvelle, d'une lumière plus élevée, plus pénétrante et plus puriilante que Dieu lui donne. Les purifications antérieures avaient pour but de mortitier la nature ; celle-ci lui donne la vie et la santé; de sorte que, montée plus haut, elle sent avec une sérénité plus grande une paix très-douce, après avoir perdu toute l'amertume du péché et effacé jusqu'à la moindre tache de tout sentiment bas. Élevée au-dessus d'elle-même, remplie d'une

DR LA VI^îION INTELLECTUELLE. 140

inefiuble suavité, enflammée deramourdhiiieltransformc'e en lui, l'âme oublie tout le terrestre et s'oublie elle-même ; (le sorte qu'elle ne vit plus en soi, mais clans le Seigneur, et c'est le Seigneur qui vit en elle.

Que si enfin , à ces préparations, à ces purifications et à ces grâces vient s'ajouter encore la dernière, à savoir la lumière de gloire, l'àme entre dans le cinquième degré. Fortifiée dans cette lumière, rendue capal)le de voir Dieu et de jouir de lui dans la béatitude , elle le contemple immédiatement tel qu'il se révèle en cette lumière, c'est-àdire beau sans aucune tache, bon sans aucune propriété , grand sans étendue, éternel sans temps, fort sans faiblesse, vivant sans mortalité, vrai sans fausseté, étant en toutes choses sans extension, saint dans ses œuvres, riche en ses trésors ; la sainteté la plus parfaite, la vérité la plus ferme, la hauteur et la profondeur, la gloire sans cause , le repos sans fatigue, étant tout à la fois sans qu'on puisse néanmoins exprimer son infinité, et c'est là la plus haute vision, la vision glorifiée.

Voilà ce que ces deux femmes ont puisé sur ce sujet dans leurs propres expériences. Tâchons maintenant de donner une forme scientifique à ces idées, afin de les mieux comprendre. La faculté de penser, où gît la source des idées, projette autour d'elle une lumière spirituelle dont le rayonnement éclaire toutes les autres facultés de l'àme. Mais à côté de cette première faculté il en est une seconde qui nous représente les objets de nos connaissances. Or ces objets sont de plusieurs sortes. En effet, outre la nature extérieure et notre être propre, il existe encore deux mondes spirituels , dont l'un est plus éloigné de nous encore, plus extérieur, ])ùur aii'si dire, que la nature qui nous

entoure^ tandis que l'autre est comme situé au-dessous de notre moi. Le premier est le monde objectif^ et le second le monde subjectif des esprits. L'un porte particulièrement l'empreinte de la première personne^ et l'autre celle de la seconde personne de la sainte Trinité. La seconde faculté de l'âme nous représente chacun de ces deux mondes d'une manière particulière. Elle réfléchit le monde intime et subjectif des esprits comme un miroir , et elle nous représente le monde objectif des esprits en brisant par l'abstraction la lumière qu'il nous envoie. Dans l'état ordinaire , ces deux mondes sont invisibles pour nous, parce que la faculté qui représente les objets n'a ni abstraction pour les uns , ni réflexion pour les autres, et que la faculté de penser manque de lumière pour les deux. Pour que ces mondes nous deviennent visibles , il faut que les deux éléments qui concourent dans l'acte de la science soient élevés, pour ainsi dire, à une plus haute puissance. Il faut que toutes les fa^ cultes de l'âme soient en quelque sorte déplacées ; que celle qui projette les idées devienne plus intérieure , et que le cercle de celle qui représente les objets soit plus étendu ; de sorte qu'elle puisse en même temps réfléchir le monde subjectif et réfracter le monde objectif. Or cette élévation des facultés de l'âme est l'œuvre immédiate des deux personnes divines dont elles, portent particuhèrement l'empreinte. Le Père de la lumière donne à l'esprit la lumière, qui, par son rayonnement, produit les idées; et le Verbe donne au miroir dans l'esprit ses reflets, et au foyer la vertu qu'il a de concentrer les rayons. Et à l'aide de cette double faculté de réfléchir et de réfracter les objets, l'esprit peut entrer en rapport avec ce double monde qui lui était inconnu auparavant.

pi: i.a vision intellectuelle. I.'il

Nous pouvons comprendre ainsi ce que ces deux femmes nous disent de la lumière et du miroir, des diflérents degrés de cette lumière et des visions qui se rattachent à chacun de ces degrés. Au premier. Dieu élève et perfectionne la lumière naturelle que chaque homme apporte avec soi en naissant, et les deux facultés extérieures qui correspondent à cette lumière ; et c'est ainsi que nous pouvons , à l'aide de la vision corporelle qui se fait par les sens, sous l'influence surnaturelle de Dieu, pénétrer plus avant qu'à l'ordinaire dans les mystères de la nature et dans ceux de notre propre esprit, sans toutefois pouvoir dépasser les limites de ces deux sphères. Au second degré , une lumière, partant des régions inférieures du monde suhjectif des esprits , est versée au fond le plus intime de l'âme ; el , d'un autre côté , celle-ci reçoit des régions inférieures du monde objectif des esprits la faculté de réfracter et de réfléchir les objets d'une manière plus parfaite. A ce degré, la vision passe des sens dans l'imagination ; et un monde nouveau s'ouvre à elle , à savoir celui des âmes des défunts et des esprits qui sont situés au dernier rang des hiérarchies célestes. Au troisième degré , la lumière pénètre plus avant encore; elle est réfléchie et réfractée plus purement, de sorte que l'esprit voit les objets dans une vision plus claire et plus parfaite. Le cercle de cette vision s'étend davantage aussi, et l'esprit commence à apercevoir les régions les plus élevées du monde spirituel , aussi bien parmi les intelligences célestes que parmi les esprits de ténèbres.

Au quatrième degré , la lumière de l'esprit est plus épurée et plus intime encore. Ce n'est plus seulement les créatures qu'il contemple, soil au-dessous de lui, soit au-

dessus, soit autour ; mais il monte jusqu'à l'entrée de la lumière essentielle du premier principe en Dieu. C'est la lumière du Verbe qui est maintenant réfléchie et réfractée dans l'esprit. S'il considère les mondes, soit au-dessus, soit au-dessous de lui, ce n'est plus à cause d'eux , mais afin de contempler en eux la divinité qui se cache derrière la multiplicité des créatures. Enfin, au cinquième degré, ce n'est plus ni la lumière ni la nuit créée qui, s' emparant de l'esprit , l'élève aux contemplations les plus sublimes; c'est la lumière et la nuit divines, la lumière essentielle qui est dans le Père , et son miroir qui est dans le Fils , qui saisissent l'esprit, et, le transformant, le rendent capable de voir Dieu immédiatement. Ce degré, qui appartient à la mystique unitive, achève ce que les autres ont commencé, quoique les mystiques doutent qu'il puisse être atteint par l'homme ici-bas.

On comprend, d'après tout ce que nous venons de dire , la hauteur et l'importance de la vision intellectuelle à ses divers degrés. Dans notre optique ordinaire, la précision et la clarté de l'image dépendent de la courbe du miroir et de la forme de l'objet d'un côté, et de l'autre de la conformation de l'œil et de la vivacité de la lumière qui est en lui. Mais dans cette optique surnaturelle, où une lumière d'un autre genre apparaît à notre œil intérieur, un miroir magique s'ajoute à celui où viennent se réfléchir ordinairement les objets. Ce nouveau miroir est en rapport avec cette nouvelle lumière , et réfléchit dans des visions sublimes non- seulement ses propres formes, mais encore celles de la lumière ordinaire; de sorte que, si nous en croyons un grand nombre de mystiques qui ont eu de ces visions, l'esprit voitle monde entier comme en un seul rayon

DU nF.fiRK DF. SURETK DVS VISIONS. ii)3

de lumière. Ainsi l'homme, de ce point de l'espace et du temps qu'il occupe, voit les choses, non plus dans leur multiplicité et leur dispersion pour ainsi dire , mais ramenées et concentrées dans leur unité. C'est donc une vision tout idéale, hien supérieure à la vision ordinaire. C'est une .science d'une nature plus élevée, qui résulte d'un accroissement de l'esprit humain dans toutes les dimensions, dans sa profondeur aussi bien que dans son étendue. C'est un nouveau monde enfin qui apparaît à ses regards, et en deçà et au delà du monde ordinaire, et qu'il voit d'un point de vue nouveau. pour lui.

CHAPITEi: XTl

Du degré de sûreté qu'oiïrent les visions. Du fond de vi'rilé qui existe dans toute vision vérital)le. Comment ce fond peut ôtre Ironblé par le mélange des diverses influences, tant intérieures qu'extérieures. Précautions recommandées par les théologiens. De la seule garantie intérieure des visions véritaljles pour celui qui en est le sujet. Prudence surnaturelle de l'Eglise dans ses jugements en cette matière.

Toute vision qui repose sur un fond vrai et qui est le résultat d'une vie bien réglée a incontestablement pour base quelque chose d'objectif et de réel. Soutenir le contraire, ce serait nier l'existence de cette loi de la continuité qui gouverne l'ordre de la grâce aussi bien que celui de la nature. Celui en qui s'opère la vision est élevé , dans toutes les régions de son être, à une puissance supérieure; de sorte que, le cercle de toutes ses facultés étant élargi, elles voient apparaître des objets qui leur étaient cachés auparavant.

Kt d'abord, les sens reçoivent de nouvelles impressions

et de nouvelles aptitudes. Le goût discerne une hostie consacrée de celle qui ne Test pas. L'odorat pénètre jusque dans l'intérieur des autres hommes, et devine l'état de leur Ame aux effluves qu'exhale le vice ou la vertu. Le sens commun, agissant dans une sphère plus étendue, acquiert la propriété de franchir les limites de l'espace et du temps, et d'être excité par des choses qui auparavant passaient inaperçues devant lui. Ces nouvelles perceptions ne sont pas purement subjectives; elles s'appuient sur un objet réel et dont la réalité est évidente. Les puissances qui président au mouvement et celles de la volonté subissent la même transformation que les sens. Élevées au-dessus d'elles-mêmes, elles acquièrent une vertu qui s'étend plus loin, et par le moyen de laquelle elles opèrent des choses merveilleuses. Et le résultat de leur opération n'est pas seulement subjectif et imaginaire, mais il a une réalité extérieure et sensible. S'il en est ainsi dans toutes les sphères de l'activité humaine, ne serait-il pas insensé de croire que les plus hautes ne participent pBS à cette ascension générale des puissances de l'àme , et qu'elles n'ont pour objet que des songes creux et de vaines illusions. Il doit donc y avoir une vérité objective dans les visions produites par l'élévation surnaturelle des facultés humaines; et cette vérité est la même qui sert de base à toute révélation primitive.

Quoique la science intuitive que donnent les visions soit hors de doute , il ne faudrait pas en conclure que l'on doit admettre de prime abord et sans examen, comme incontestable , tout ce que l'esprit voit ou croit voir en cet état. Ici , en effet, deux éléments sont en jeu et concourent à l'œuvre qui se fait : l'un divin et l'autre créé. Le premier

DU DEGRi: DE SURETE DES VISIONS. 153

fist infaillible sans doute et ne présente jamais au second que la vérité. Mais avant que celle-ci nous arrive, il faut que le second élément se l'approprie. Or c'est ici que l'erreur commence à devenir possible; et nous savons que l'àme, même dans l'état le plus élevé, n'y échappe pas toujours. Il en est ainsi, du reste, de toute science et de toute connaissance dans le domaine de la nature. Ici la science s'acquiert par une vision sensible qui résulte du contact de deux éléments, l'un objectif et l'autre subjectif. Le premier aussi est infaillible en son genre ; car il a été établi par Dieu, qui le tient assujetti aux lois de la nature, dont il ne peut s'écarter. Mais il n'en est pas ainsi de l'esprit qui perçoit cet objet. Doué de liberté , il peut céder à diverses influences, se laisser tromper, soit par les sens, soit par l'entendement lui-même. Et ne voyons-nous pas en effet que toute science se développe lentement , et s'élève peu à peu au-dessus des erreurs et des préjugés qui l'obscurcissent et l'enveloppent ; et que tous ses progrès consistent à examiner avec soin les opinions qu'elle trouve établies, et à les rectifier quand il est nécessaire. Les visions sont soumises aussi à cette loi du progrès ; leur clarté , leur certitude et leur évidence augmentent aussi avec le temps. Bien plus, elles sont assujetties à cette loi sous deux rapports. En effet, comme elles descendent des régions de l'éternelle vérité dans celles de la fragilité humaine, elles sont sujettes à l'erreur, et au moment où l'homme les reçoit dans l'exta.se, et au moment où, passant de l'extase à l'état ordinaire, il essaie de s'en rendre compte et de les communiquer aux autres.

Et d'abord , l'esprit qui reçoit ces communications sublimes n'est pas une table rase, oii la vision se projette

iofi DU DEGRÉ DE SÛRETÉ DES VISIONS.

comme image avec plus ou moins de précision ; mais il a en soi une lumière et une yertu qui lui sont propres : il est doué d'activité, et peut se former à soi-même ses propres images. La lumière supérieure qu'il reçoit ne tombe pas sur un fond obscur, mais sur un fond déjà éclairé par une lumière qui lui est propre , et qui , excité par celle d'en haut, acquiert de son coté un surcroît d'activité par suite de laquelle il rayonne davantage encore. La puissance qui reçoit et qui brise cette lumière n'est pas seulement traversée par elle; mais, élevée et transformée, elle réagit avec plus ou moins de force à son égard. Or l'esprit , par un long exercice dans les états ordinairas de la vie, panient à gouverner ses facultés, et s'en rend maître peu à peu ; de sorte qu'il apprend ainsi à se servir d'elles avec mesure et habileté , et à régler ses pensées d'une manière scientifique ou du moins pratique. Mais ici il se trouve dans un état inaccoutumé et tout nouveau pour lui. Toutes ses puissances sont montées à un degré plus haut ; leur rapport est changé ; de nouvelles régions se sont ouvertes à leur activité ; il faut donc trouver pour elles une autre température en quelque sorte ; ce qui est d'autant plus difficile que les nouvelles impressions qu'elles reçoivent leur viennent d'un côté inconnu pour elles, et qu'il leur est par conséquent très-difficile de retenir dans l'ordre et- dans une juste mesure l'inspiration surnaturelle dont elles sont favorisées.

Ce n'est pas tout encore : chaque ordre supérieur embrasse et contient tous ceux qui sont situés au-dessous de lui. L'extase mystique et surnaturelle est donc toujours accompagnée de la clairvoyance naturelle. A mesure que les puissances spirituelles s'emparent de fàme. elle entre aussi

DU DECRK DE SÛRETÉ HES VISIONS, 1.'J7

dans un rapport plus intime avec les puissances de la nature. Il peut donc lui arriver de ce côté une multitude d'images nouvelles dont elle a peine à se défendre. Et comme elle a besoin d'une grande attention pour les discerner de celles qui lui arrivent du monde supérieur^ elle peut facilement se laisser éblouir par elles ;, et les confondre avec ces dernières. Bien plus, ce n'est pas seulement avec la nature extérieure que l'extatique entre dans un rapport plus étroit et qui peut facilement le subjuguer, mais c'est encore avec soi-même. En efiet, il ne se voit plus, comme auparavant, dans le temps ni dans l'espace, mais, toujours présent à soi-même, il considère toutes choses dans leur unité. Toute sa vie est ramassée devant lui comme en un point. 11 voit, il touche en quelque sorte et contemple comme en un seul rayon de lumière tout ce qu'il a jamais pensé ou imaginé, senti, appris ou fait. 11 lui arrive donc encore de ce côté tout un monde de pensées et d'images. Tout ce qu'il a su se présente à lui; et, sans qu'il sache comment cela se fait, les pensées du monde ordinaire se mêlent aux pensées que verse en lui la lumière supérieure dont il est inondé. Les premières se confondent avec les secondes, à cause du voisinage de leur source; et il faut un œil spirituel bien pénétrant et bien exercé pour les discerner, et pour distinguer des visions de la clairvoyance surnaturelle les images qui se glissent de la vie extérieure dans la vie intérieure, comme les songes du jour se reflètent dans les rêves de la nuit.

Par ce lien qui rattache l'extatique à sa vie antérieure d'un côté, et à la nature extérieure de l'autre, il continue aussi d'être en rapport avec le monde spirituel qui l'entoure, et même avec celui des défunts; et ce rapport par-

lo8 nu DEGRÉ DE SURETE DES VISIONS.

ticipe au développement que prend en cet état la personnalité tout entière. Et d'abord l'extatique se trouve plus étroitement uni à l'Église que dans la vie ordinaire. Tout ce qui est en communion avec elle, il le coratemple comme s'il était dans son centre même. Le lien qui unit entre eux tous les membres de l'Église embrasse d'une manière spéciale certaines coi'porations particulières, qui forment comme des groupes à part dans ce vaste ensemble. L'extatique se trouve donc dans un rapport plus intime aussi avec le groupe auquel il se trouve lié déjà. Si, par exemple, il appartient à un ordre religieux, le lien qui l'unit à lui manifestera son influence jusque dans ses visions. Ce seront les saints de cet ordre qui lui apparaîtront de préférence. On verra se développer en lui d'une manière spéciale les vertus qui ont fleuri dans cet ordre; il partagera jusqu'à un certain point ses vues, et s'intéressera aux grandes questions qui l'ont agité. Il sera lié bien plus fortement encore aux supérieurs qui ont autorité sur lui, et sm'tout à son confesseur. De même que dans la confession Lame du pénitent se révèle tout entière au prêtre, ainsi l'àme de celui-ci n'a plus de secrets pour le premier dans l'extase et même quelquefois en dehors d'elle; et tandis qu'il est au pouvoir du confesseur de rappeler par l'obéissance le pénitent de l'extase la plus profonde, celui-ci peut aussi quelquefois, quand il le veut, lire dans l'esprit du premier toutes ses pensées. Pendant que l'extatique écoute les voix des esprits qui parlent à son àme , et qu'il contemple les étoiles de ce nouveau ciel qui se révèle à ses regards, tout ce qui l'entoure lui parle en même temps et se présente à sa vue. Ce n'est que lentement et peu à peu, M mesure que la lumière surnaturelle qui l'éclairé monte

nu DEGRÉ DE SÛRETÉ DES VISIONS. ioO

davantage, que la lumière naturelle baisse et s'affaiblit; et elle semble ne disparaître entièrement qu'au plus haut degré de la vision. Mais nous avons appris de la sainte d'Avila combien rarement on atteint ce degré, et avec quelle rapidité celui qui y est parvenu se trouve ramené de nouveau en bas.

Si donc l'extase a ses dangers, parce que, à mesure que les puissances spirituelles s'élèvent davantage, la masse des objets sur lesquels elles doivent agir augmente aussi , elle est encore sujette à l'erreur lorsque l'homme veut communiquer aux autres ce qu'il a vu dans ses ravissements. En efîet, ce que Dieu lui a dit dans l'extase, il faut que d'abord il le traduise en quelque sorte de la langue divine ♦lans le langage de la créature transformée par la vie mystique, afin de pouvoir le comprendre. Puis, par un second travail, il faut qu'il le traduise de nouveau du langage mystique dans la langue ordinaire. Or cette traduction doit être très - difficile , on le conçoit. La même personne doit saisir et reproduire, avec ses facultés amoindries et abaissées, ce qu'elle a vu et senti auparavant avec ces mêmes facultés transfigurées et élevées à une plus haute puissance. Ce n'est pas de soi-même ni de son fond qu'elle a tiré les sublimes images qui ont occupé son esprit dans l'extase ; mais c'est une puissance surnaturelle qui les a formées dans son intérieur. Et maintenant que cette puissance s'est retirée , il faut qu'elle rappelle en soi le passé pour le revêtir des ombres du langage humain. La mémoire doit naturellement intervenir ici. Mais, ravi par l'objet qu'il a contemplé et absorbé en lui, et cela d'autant plus que l'immersion a été plus profonde , comment l'extatique aurait- il trouvé le temps de graver dans

ICO Di: DEGRF. DE SIRETÉ DES VISIONS.

son souvenir ce quil a vu. Le monde de ses contemplalions ne se reflète plus en lui que d'une manière imparfaite j, comme le monde au milieu duquel nous vivons pendant le jour se reflète dans le sommeil. Il est au-dessus de lui^ comme le ciel étoile au-dessus d'une atmosphère nuageuse. Les étoiles de première grandeur peuvent seules percer de leur éclat le nuage qui les cache; et la lumière des autres semble se confondre dans une simple clai'té, où Ton peut à peine discerner celle qui appartient à chacune d'elles.

En supposant même que l'extatique puisse saisir avec précision les reflets des visions qu'il a eues dans l'extase^ il se présente encore une autre difficulté, qui est d'autant plus grande que ces visions lui apparaissent plus clairement. En effets la langue dans laquelle Dieu et les esprits lui ont parlé^ quoiqu'elle appartienne à un état plus élevé, descend bientôt pour se proportionner aux relations ordinaires de la vie. Quelquefois, il est vrai, lorsque l'extase a été très-profonde, l'homme ne peut plus retrouver qu'avec peine le langage ordinaire. Cependant ce cas est rare et seulement exceptionnel. Mais c'est précisément à cause de cela que le langage humain ne peut plus suffire pour exprimer ces contemplations sublimes, qui, appartenant à une autre vie, n'ont pas d'expression dans la vie présente, et auraient besoin en partie de nouveaux matériaux. On peut bien peindre les objets de la terre avec des couleurs terrestres, mais pour les objets célestes il faut le pur ra^on de la lumière. C'est pour cela que plusieurs extatiques, sentant l'insuffisance du langage ordinaire, ont inventé une langue particuUère ; et cette langue étant toute symbolique . son élément terrestre et grossier peut seul

vivci compris par l'homme dans l'état ordinaire^ tandis que, pour saisir les idées sublimes qu'il renferme, il faudrait être soi-même élevé à l'état mystique.

Cette dii'liculté même une fois yaincue, tout n'est pas fini encore. Les visions aperçues dans l'extase subissent de la part de l'esprit une transformation, et entrent dans le cercle des pensées ordinaires. Quoique d'une origine supérieure, elles sont dans tout le reste semblables à ce qui se produit tous les jours sous nos yeux. Comment empêcher qu'elles ne soient altérées par le mélange des éléments avec lesquels elles ont une si grande affinité; que les uns n'y ajoutent et que les autres n'en retranchent quelque chose, et qu'il n'arrive en un certain sens ce qui se passa lorsque les fils des dieux s'unirent aux fils des hommes, et produisirent la race des géants? Mais, supposons encore que ces visions soient maintenues dans des conditions qui leur soient propres, ne faut- il pas qu'elles soient examinées et éprouvées par les confesseurs ou par les supérieurs? Or bien souvent ceux-ci, par un scrupule légitime, efï'acent ce qui pourrait choquer; ou, comprenant mal certaines choses très -innocentes en elles-mêmes, les écartent pour plus de sûreté, ou les modifient : et c'est en cet état que les visions arrivent souvent à la connaissance du public. Quelquefois môme elles ne commencent à être connues que de la postérité, lorsqu'il n'est plus possible de les rectifier, en s' adressant à ceux-là mêmes qui les ont eues.

A toutes ces causes d'erreur s'en joint une autre encore. En eflet, l'homme en cet état est exposé à se laisser tromper, non -seulement par les influences naturelles, mais encore pni' celles du démon. Une fois entré dans cette

sphère supérieure, il trouve ouvertes devant lui non-seulement les régions de la lumière , mais encore celles des ténèbres; et à. côté des voies qui conduisent aux intelligences célestes il rencontre celles qui mènent aux esprits de l'abîme. Les anges et les démons sont, il est vrai, entièrement opposés et dans leur principe et dans leurs habitudes, de même que le bien et le mal diffèrent radicalement l'un de l'autre. Mais leur essence et leur puissance sont les mêmes; et par conséquent les régions qu'ils habitent sont également accessibles à l'homme. Or si la vérité et la science véritable sont d'un côté, le mensonge et l'illusion sont de l'autre; et autant il y a à gagner là, autant il y a à perllre ici. L'homme, quand il se trouve rapproché de ces puissances, comme cela arrive dans l'état mystique, est sollicité de ces deux côtés; et il se forme aussitôt des affinités secrètes entre lui et ces sollicitations qui lui arrivent de droite et de gauche; car ce qu'il a de bon est attiré par le bien, et ce qu'il a de mauvais est provoqué par le mal. Il est vrai que c'est par la sainteté et la prédominance du bien en lui qu'il est monté à cette hauteur; mais la faiblesse humaine y est montée avec lui , et cet état lui prépare déjà des tentations terribles du côté de l'orgueil et de la présomption. Puis il y a, on le sait, des degrés dans la sainteté. Celle qui paraît la plus affermie est sujette encore à bien des vicissitudes , à cause de ce mélange de bien et de mal qui ne cesse jamais dans la nature humaine. Ici, comme dans l'ordre physique, celui qui monte fait bien des chutes. Le moindre défaut, la moindre tache expose à quelque tentation particulière. Et quel est l'homme dont on puisse dire qu'il est sans tache? ces tentations préparent les voies aux illusions du démon; et personne ne sait jus-

qu'à quel point Dieu peut les permettre, pour nous éprouver, nous exciter ou nous punir. Or les illusions qui viennent de cette source sont d'autant plus dangereuses que la puissance qui les opère est de même nature que les intelligences célestes qui agissent du côté opposé, de sorte qu'elle peutla plupart du temps produire les mômes signes, et faire des choses non moins extraordinaires que celles-ci. Il n'y a que ce qui vient immédiatement de Dieu que ni les anges ni les démons ne peuvent atteindre. En vain se flatterait-on de trouver dans ce principe, que chaque puissance opère d'une manière conforme à sa nature, une pierre de touche pour discerner les visions véritables de celles qui sont fausses. Ce signe n'est pas infaillible. Qui ne sait, en effet, que les démons peuvent se transformer en anges de lumière?

Ainsi, de quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons nulle part dans les visions, même les plus élevées, à plus foi'te raison dans les autres, des garanties parfaites qui puissent nous autoriser à les admettre de prime abord, sans examen, comme des vérités incontestables, bien moins encore à les opposer comme preuves dans la polémique coAtre ceux qui pensent autrement. Il en doit être ainsi ailleurs, sans quoi la foi perdrait son mérite.

De ce côté donc encore, l'homme est sous le coup de cette malédiction qui l'a condamné dès l'origine au travail ; et s'il veut s'approprier ce qui lui est communiqué d'en haut, il faut que ce soit par le travail, la fatigue et la peiiKi, de même qu'il ne peut arracher à la terre ses productions qu'en luttant contre les puissances sauvages de la nature, et on extirpant sans cesse du sol les épines et les

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ronces. Les visions les plus sublimes doivent donc être soumises à un examen attentif et sérieux. Et comme il s'agit de matières théologiques, cet examen appartient d'abord h l'Église, puis à la science, parce que Dieu est l'auteur de toute vérité, de celle que nous découvrons par les moyens scientifiques, aussi bien que de celle que l'esprit contemple dans la vie mystique , et qui ne peut être en contradiction avec lui-même. Aussi les théologiens ont-ils puisé dans la raison et l'expérience les règles qu'ils appliquent dans l'examen de ces sortes de faits. Plusieurs ont comiposé à ce sujet des écrits remarquables. Nous citerons ici seulement le traité De la Distinction des Visions vraies et fausses, du chancelier Gerson; celui De la Foi, de Pic de la Mirandole; celui De la Prière, de L. Brancat; celui Du Discernement des esprits, du cardinal Bona; celui De la Puissaiice angélique, par T. Castaldo de Alascio; celui De l'Ornement des Noces spiritueUes, de Jean Rusbroch; celui Des Esjirifs et de leur Discernement, de H. de Vrimaria; la Préface des œuvres de sainte Thérèse, par Louis de Léon ; Saint Jvan de la Croix dans la Montée du Carmel, etc..

Ces théologiens ne regardent pas comme un signe évident que les visions viennent de Dieu la prédiction des événements futurs, à moins qu'il ne s'agisse de choses qui dépendent uniquement de la volonté divine ou de la liberté humaine, ou au moins d'objets d'une nature trèssubtile et Irès-déhcate. Ces prédictions ne donnent aucun signe certain, même lorsqu'elles sont jointes à l'extase, ou accompagnées de consolations et de suavités intérieures; lorsque celui qui les fait est élevé au-dessus de terre, ou lorsqu'il peut lire les pensées dans le cœur des autres. Sur ce dernier point toutefois , ils font les mêmes réserves que

DU DEGKt: DE SUHtTI-: UtS VISIONS. 105

pour lesprédictions. On ne peut d'après eu\ conclure d'une manière certaine que la vision soit purement intellectuelle, parce qu'elle a pour objet des choses qui ne dépassent pas la sphère de l'esprit humain ; quand même elles paraîtraient avoir été vues sans le secours d'aucune forme, dans une lumière supérieure , mais analogue à la lumière spirituelle, et qu'elles seraie'nt revêtues de magniticence et de majesté; parce que la vision contient évidemment des choses saintes, vraies et excellentes; ou parce que celui à qui elle a été communiquée a eu déjà auparavant des révélations incontestables , quoiqu'en ce cas la conviction qu'il a de la vérité de ce qu'il a vu soit d'un grand poids. Parce que la vision est suivie dn repos, de la paix, du recueillement de l'esprit, de saintes inspirations, d'un amour tendre pour Dieu, d'une vue plus claire dans les mystères de la foi; parce qu'elle enflamme le zèle pour la gloire de Dieu et les œuvres spirituelles; parce qu'elle est accompagnée de miracles apparents, c'est-à-dire de ceux qui ne dépassent pas la puissance des démons, il ne faudrait pas en conclure encore qu'elle vient de Dieu. La sainteté du lieu où elle est arrivée, la nouveauté des choses qu'on y a vues, le témoignage de celui qui en a été favorisé , les bonnes dispositions de son cœur et sa piété bien connue ne sont pas des signes qui excluent le doute. Ces théologiens pensent avec raison que, malgré toutes ces conditions réunies, l'illusion est encore possible; parce que, quelque saint que soit l'homme ici-bas, il est toujours sujet à l'erreur, et que celle-ci peut lui \enir soit de ses puissances naturelles surexcitées par quelque moyen physique, soit du démon, qui agit en lui ou hors de lui.

Ces hommes, si discrets et si prudents dans le discerne-

1(36 t)L DEGPvÉ DE SURETE DES VISIO>"S.

ment des esprits, soupçonnent quelque illusion dans toutes les révélations faites à des personnes qui ne méritent pas ces faveurs, qui négligent de consulter la parole de Dieu dans la sainte Écriture^ dans la tradition et le témoignage de r Église; qui désirent ces faveurs^ ou par euxmêmes ou par quelque inpulsion étrangère ; qui se croient dignes de les recevoir : qui les recherchent par curiosité, par orgueil, pour se donner l'apparence de la sainteté ; quij, en se livrant à des pratiques et à des mortifications excessives, veulent toujours faire leur propre volonté , et se hâtent de publier sur les toits ce qu'elles ont vu. Il en est de même des visions communiquées à ceux qui ne font que de commencer à marcher dans les voies spirituelles; qui, sans avoir passé par les voies de la mortification , croient s'être élevées d'un bond au sommet de la contemplation ; qui , n'étant point enracinés dans Thumilité et le sentiment de leur propre néant , s'appuient au contraire sur leur mérite, et croient pouvoir arriver au but par d'autres moyens que la croix, la souffrance, la persécution et la victoire sur soi-même. Ils regardent comme douteuse? toutes les communications sur des sujets philosophiques ou théologiques controversés, indifférents ou de peu d'importance, ou sur des choses déjà connues d'ailleurs, ou que l'on peut connaître par les moyens ordinaires ; celle? qui, s'écartant des règles accoutumées de la sagesse divine , mettent en avant des choses inouïes et dans une forme tout à fait insolite , ou bien des choses qui reviennent souvent et ne signifient presque rien ; celles qui tendent à inti'oduire des manières de vivre nouvelles et extraordinaires: celles qui ne peuvent avoir aucun avantage pour le bien général ou particulier: celles qui contiennent des choses

contredites par la raison et T Écriture. Ils se défient beaucoup des A isions reçues dans une âme bouleverse'ce ou violemment émue, avec des mouvements et des gestes désordonnés, et communiquées dans un langage confus; celles qui se produisent chez des personnes, particulièrement chez des femmes, douées d'une imagination très -vive, d'une vue et d'une ouïe très - subtiles , ou très -faibles au contraire; ou chez des personnes qui sont connues pour a>oir succombé déjà à l'illusion des mauvais esprits; qui font un métier de prédire l'avenir; qui se servent avec cela de formules équivoques. Ils se défient encore des visions c[ui n'ont aucun effet surnaturel, du moins de quelque durée; qui ne laissent après elles aucune certitude de leur vérité, qui ne se gravent que faiblement dans la mémoire, et qui, au lieu de porter au bien, éveillent au contraire dans l'àme ie doute et la négligence.

Voici maintenant les signes auxquels ils reconnaissent que les visions sont icontestablement fausses. Si elles ont^ soit dans la forme, soit dans les circonstances qui les accompagnent ou les eiîets qui les suivent , quelque chose de vain, de repoussant , de honteux , d'orgueilleux ou de fier, elles viennent alors du démon plutôt que de Dieu. Si les voyants n'ont pas la foi, s'ils sont adonnés au mensonge, s'ils se servent de moyens superstitieux ; si leurs mœurs sont maiivaises; s'ils sont esclaves des voluptés de la chair ou embarrassés de soins inutiles; s'ils paraissent fous ou possédés, il n'y a naturellement aucun fond à faire sur leurs visions. Si celles-ci représentent comme facile le chemin du ciel, si elles induisent les pécheurs à différer leur conversion, si elles donnent occasion à des pratiques de piété fausses ou inutiles, qui bercent le cœur d'une fausse sécurité; si

115 8 l»L DLr.llÉ DE SÛRETÉ DES MSlO.NS.

elles tendent à soustraire l'homme à ses devoirs naturels ou religieux; si elles ont pour objet des choses vaines, propres seulement à satisfaii-e la curiosité, sans influence pour l'amendement de la vie , ou inconciliables , soit pour le fond, soit pour la forme, avec la sagesse de Dieu ; si elles renferment d'une manière évidente ou cachée quelque hérésie , il faut les rejeter sans hésiter. Si l'homme, après les avoir reçues, ne produit pas d'autres fruits que ceux que l'on voit paraître dans les méditations ordinaires; s'il ne sort pas de là plus pieux; si elles manquent de ce calme et de cette dignité qui distinguent les œuvres de Dieu; si elles poussent à la précipitation, au trouble, à l'impatience ; s'il s'y mêle quelque chose de déréglé ou de mauvais ; si elles renferment des promesses qui dépassent les limites de la justice, de la sagesse et des convenances, elles ne sont pas divines. Elles viennent du démon, lorsqu'elles portent à faire des choses qui sont contraires à l'exemple de Notrc- Seigneur et des saints; lorsqu'elles enflent l'homme d'orgueil; qu'elles le rendent étranger à son propre cœur, qu'elles affaiblissent en lui les vertus et qu'elles lui oient les dons de Dieu ; lorsqu'après avoir réjoui Fàme dans les commencements, en l'endormant dans une fausse sécurité, elles la portent ensuite au découragement, au doute, à Fincertitude, à la défiance, à l'abattement, et étoufi'ent en elle l'amour et la bonne volonté.

Si tous les signes extérieurs , pris dans l'objet et les circonstances des visions , ne sont pas infaillibles, que restet-il donc pour distinguer les véritables de celles qui sont fausses? Il reste cette garantie que toute vision véritable se donne à elle-même en arrachant en quelque sorte par une puissance irrésistible l'assentiment des autres. Qu'est-ce

DU DU.Ul'; DE SLur.rÉ OtS VI.slU>S. Iflî<

(liii Jiuus fait discerner avec certitude les rêves du sommeil des impressions que nous éprouvons étant éveillés? Qu'estce qui nous les fait distinguer, même lorsque ces impressions ressemblent à des songes, et que ces songes au contraire ont Tapparence de la réalité? C'est, sans aucun doute, cet instinct que nous portons toujours au dedans de nous, même dans le sommeil; cette science, ou plutôt cette conscience intime qui nous fait connaître la nature des impressions que nous sentons sans que nous puissions nous en rendre compte. Même dans l'état de veille, toute la certitude de nos pensées et de nos actes repose sur cette lumière naturelle que nous apportons en naissant, par laquelle nous connaissons en eux-mêmes et dans leur propre é^ idence les principes de toute science ; qui dirige notre esprit dans l'application et l'enchaînement de ces principes, et qui, rendant impossibles le doute et l'équivoque, lormc la base de toute certitude scientilique. Il en est ainsi des Aisions qui \iennent de Dieu. Elles sont accompagnées aussi d'une lumière infuse qui, élevant et rendant plus subtile celle science intime que tout homme porte au dedans de soi, lui fait reconnaître avec une certitude entière la vérité intrinsèque des choses que Dieu lui décou- M'ii ; de sorte que l'esprit, parfaitement sur de ce qu'il voit, ne soupçonne pas même qu'il puisse se tromper.

Lors donc que cette lumière, éveillant les saints, les tire de la nuit du péché, qui enveloppe plus ou moins les autres iiommes et les berce d'illusions trompeuses, elle excite en mêmelempsen eux cet instinct quileurapprend à discerner avec certitude les illusions de la vérité. C'est ce même instinct supérieur qui , après de longues aimées de doute, frappant le cœur connue un éclair, en fait jaillir tout à

coup la foi, qui faisait sentir à saint Bernard, d'après son propre témoignage, si le don qu'il avait reçu de faire des miracles s'était produit dans tel ou tel cas donné, à peu près comme cette vertu secrète qui sortait de >'otre-Seigneur et guérissait les malades. Cet instinct est accompagné du don de discerner les esprits, lequel ne laisse aucun lieu au doute, parce que non-seulement il éclaire l'esprit, mais encore il entraîne l'assentiment de la volonté, et qu'une fois exercé il donne une règle sûre pour juger dans la suite tous les cas semblables. Mais comme cette conviction est purement subjective, pour qu'elle puisse être communiquée aux autres, il faut qu'elle gagne leur assentiment par le spectacle des effets qu'elle produit dans le voyant. Cette lumière étant surnaturelle et divine, ses effets doivent être surnaturels et divins aussi. Si l'on trouve dans l'extatique une conversion pleine, entière et constante vers le bien, sans mélange d'aucun mal, une perfection comme aucune créature ne peut l'atteindre par soi-même, une puissance pour les bonnes œuvres comme Dieu seul peut la donner, une activité pénétrante qui s'étend sur toute la vie , un effort constant vers un but sublime en rapport avec l'économie de la Providence relativement au salut éternel > la lumière de la raison doit céder alors à cette lumière surnaturelle , et ce serait un crime de douter de la vérité des choses qui se présentent avec tous ces caractères de certitude.

Tout ce que nous venons de dire explique et justifie la prudence surnaturelle de l'Église en ces circonstances. Les dogmes , les doctrines et les principes dont elle est dépositaire ne lui sont pomt venus par des visions ; ils appartiennent ù un ordre de choses bien différent , et dans lequel

les visions doivent trouver leur confirmation et leur gal'antie.

Une puissance supérieure ne les a point inspirés d'abord à un esprit créé, après l'avoir élevé dans ce but au-dessus de soi-même, de sorte qu'il y ait entre l'Église et Dieu deux in(ermédiaires. Mais cette puissance était immédiatement unie à celui qui les lui a communiqués: elle vivait en lui comme l'àme dans le corps, de sorte qu'elle les a reçus sans intermédiaire de la bouche même de la vérité, avec la mission de les garder dans leur intégrité. Mais, d'un autre côté, elle sait aussi que le Paraclet lui a été promis, afin de l'introduire dans toute vérité. Elle sait que ce Pax^aclet agit non-seulement dans le corps entier de l'Église, mais encore dans ses membres en particulier ; et qu'ainsi , outre sa direction ordinaire , il en est une autre extraordinaire qui se manifeste dans la continuation du don de prophétie, Elle est donc bien loin de négliger les trésors de science, do sagesse et de contemplation spirituelle qui se sont formés peu à peu de cette manière en son sein dans le cours des siècles. Elle les estime grandement, au contraire , et reconnaît en eux un accroissement du fonds de vérité qu'elle possède déjà , snns leur accorder toutefois une autorité souveraine relativement à ce fonds même. Il ne peut donc lui venir en pensée de confronter avec ces visions ses dogmes et ses enseignements , afin d'en éprouver ainsi la vérité ; mais elle confronte, au contraire, chaque vision aux vérités fondamentales dont elle a reçu le dépôt, et rejette sans balancer tout ce qui est en contradiction avec elles, tout ce qui tend à introduire quelque doctrine nouvelle, ou qui ne peut être justifié d'un autre côté. Loin de s'appuyer sur ces visions, c'est elle, au contraire, qui doit les confirmer

172 Di; DEGRV: de ?rRETÉ DES \IS10N>.

pour qu'elles puissent être ensuite admises. C'est donc un principe pour elle qu'on ne doit les recevoir que sur des preuves incontestables; qu'il ne faut pas toutefois se îià(er de les rejeter lorsque ces preuves ne sont pas tout à fait certaines , mais qu'il faut plutôt attendre, pour porter son jugement, que le temps ou un examen plus attentif ait découvert la vérité.

Elle commence elle-même cet examen dans tous les cas importants, s'appuyant sur l'expérience du passé, scrutant Jusque dans leur fond le plus intime la vie des extatiques et leurs visions, et prononçant son jugement avec une sage lenteur, et peu à peu selon les circonstances. Ce jugement est favorable lorsque les visions ont exercé une influence évidemment surnaturelle et divine sur les voyants euxmêmes et sur leur entourage, sans qu'on puisse soupçonner raisonnablement aucune illusion; lorsqu'elles sont suivies d'effets meneilleux, comme de guérisons ou autres choses de ce genre ; lorsqu'elles ont communiqué à des hommes ignorants d'ailleurs une science supérieure et durable, ou qu'elles leur ont procuré un succès extraordinaire; lorsque plusieurs ont reçu en même temps la même vision ; lorsqu'elle s'est montrée inopinément ou au milieu de circonstances qui ne laissent de place pour aucune illusion , soit de la part du démon, soit de la part de l'imagination ; lorsque, par son ensemble, son contenu et le but où elle tend, elle paraît authentique et divine dans sa source, et lorsque, de plus, celui qui l'a reçue en est lui-même parfaitement convaincu. Lorsque ces signes manquent, en entier ou en partie, sans que toutefois les visions renferment rien de ivpréhensible en soi, l'Église s'asbtient alors de prononcer et laisse la question indécise. Que s'ils se trouvent réunis

EFFET:^ DE l' EXTASE SIR LES ORGANES DE I.A VOIX. 17 3

au contraire, cUo donne alors son approbation; de sorte que, tout en obligeant l'extatique à croire au contenu de ses visions, selon la mesure de sa conviction personnelle , elle ne demande pas cependant aux autres la foi qu'elle exige à l'égard de ses doctrines; mais elle se contente de les recommander comme dignes de croyance , et comme des moyens subsidiaires de la foi, laissant à chacun à déterminer dans quelle mesure il doit leur donner son assentiment, et défendant seulement de les rejeter sans condition.

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