CHAPITRE XVT
Comment les stigmates déjà formés disparaissent en tout on en partie. Sainte Ida. La flagellation. Archange Tardera. Lutgarde. Époque de la vie où se produisent les stigmates. An gèle de la Paix. Lucie de îVarni. Hélène de Hongrie. Des hommes qui ont reçu les stigmates. Benoit de Pihegio. Charles de Saeta. Ange de Pas. Matthieu Careri. Agolini de Milan. Le frère lai Dodon. Philippe d'Aqueria, etc.
Souvent les stigmates, quoique parfaitement formés, et après être restés apparents pendant longtemps, disparaissent sur la demande de ceux qui les ont reçus, comme nous l'avons vu déjà chez Gertrude d'Oosten, Dominica de Paradis, Jeanne de la Croix et beaucoup d'autres. Ida de Lou- ^'^ ^'^^^ vain^ morte en 1300, avait, comme le raconte Hugues, son biographe, d'après les manuscrits de son confesseur, aux endroits des mains et des pieds où le Sauveur avait été percé de clous, des cercles de diverses nuances, et qui ressortaient en dedans et en dehors. Elle avait de plus au côté une blessure large et oblongue, par laquelle son souffle pénétrait souvent jusque dans la région du foie. Elle souffrait de plus des douleurs si pénétrantes et si vives, qu'elle ne pouvait supporter le contact de ses vêtements ou de quelque autre objet que ce fût. Il lui fallut à cause de cela renoncer à filer, quoique ce fût par là qu'elle gagnât de quoi vivre, parce qu'elle ne pouvait appuyer sa quenouille sur le côté, à cause des douleurs qu'elle endurait. Les mains et les pieds étaient de plus si douloureux dans les endroits où les cercles ressortaient, qu'on ne pouvait y toucher, ne fût-ce que légèrement, avec le doigt ou autrement, sans lui causer de grandes souffrances. Une plaie ceignait aussi la tête, et paraissait tracer dans son contour la couronne d'épines du Sauveur,
Son pcre^ ne pouvant lui pardonner sa piété, la poursuivait incessamment à cause de cela. Or toutes les fois que lui ou ses autres parents lui faisaient de nouveau quelque mal, ses plaies lui causaient des souffrances intolérables. Lorsqu'elle vit que ni la médecine ni la chirurgie ne pouvaient les guérir, elle chercha à les cacher aux regards des hommes, surtout celles des mains, qui y étaient plus exposées. Mais elle s'aperçut bientôt que tous ses efforts étaient inutiles, parce que la douleur qu'elle souffrait en ces endroits la trahissait, et que d'ailleurs la nécessité où elle était de gagner sa vie ne lui permettait pas de les tenir toujours couvertes. Craignant, comme la chose arriva en effet, que le bruit de cette merveille ne se répandit et ne lui fit un renom dans le peuple, eUe conjura Dieu de la délivrer de cette crainte et de lui ôter les stigmates. Elle fut exaucée en partie, car les proéminences formées par eux disparurent, mais une partie de la douleur qu'ils lui causaient resta. Tant qu'elle vécut, toutes les fois qu'il lui arrivait quelque chose de pénible, ou qu'elle était poursuivie par la haine, la douleur augmentait et lui fournissait ainsi l'occasion de pratiquer la patience. (A. S., 13 avril.)
Quelquefois les stigmatisés obtiennent de Dieu, à force de prières, la disparition des stigmates les plus apparents, comme ceux des mains par exemple , tandis que ceux des pieds restent, étant plus faciles à cacher. C'est là ce qui explique comment, chez la cistercienne Catherine, les deux pieds seulement étaient stigmatisés , et comment Blanche Gusman, fille du comte Arias de Sagavedra, n'était stigmatisée qu'à un seul pied. Quelquefois, mais très-rarement, les quatre plaies des pieds et des mains se groupent autour de celle du cœur, comme il est arrivé à la tertiaire Masrone,
STIGMATES DE LA FLAGELLATiON. 227
qui vivait près de Grenoble, en 1627, dans une grande sainteté. Les pieuses femmes qui lavèrent son corps après sa mort trouvèrent près du cœur une blessure, que les médecins et les chirurgiens déclarèrent surnaturelle. Mais les cinq plaies semblaient n'en faire qu'une seule; de sorte que l'une était au milieu, ronde et comme une rose couleur de pourpre, tandis que les autres formaient autour d'elle un carré. {De Stigmatismo sacra et jyrofano T. l\aynaucU, S. J., p. 232.)
Dans les cas dont nous venons de parler, le phénomène de la stigmatisation perd quelque chose de son intensité. Celle-ci paraît augmenter, au contraire, lorsque la flagellal ion du Sauveur laisse des empreintes sur le corps, comme il est arrivé à Archange Tardera, en Sicile, vers 4G08. Archange Dans la ferveur de ses prières et de ses méditations, elle eut des extases et des visions fréquentes. Elle fut aussi en proie pendant trente-six ans à des maladies et à des douleurs de toute sorte, telles que des crampes, des évanouissements et des battements de cœur; mais elle souffrit tout avec résignation et patience. De plus, dans les quatre dernières années de sa vie, elle perdit la vue. Elle resta malgré cela toujours gaie et contente, et obtint de Dieu, avec le don de prophétie et de discernement des esprits, les stigmates de Notre-Seigneur, qui parurent sur son corps couverts d'une peau de couleur rose. Mais elle n'était pas encore rassasiée de souffrances ; elle deuianda donc à Dieu les empreintes de la flagellation, et sa prière fut exaucée. Elle resta longtemps étendue , respirant à peine , le corps tout disloqué, couvert de meurtrissures, de contusions, do bosses, de coups de verges et de fouets ; de sorte qu'il semblait qu'elle allait rendre l'àme, mais la soif insatiable
qu'elle avait de souffrir dura jusqu'à la fin de sa vie. On ouvrit souvent après sa mort son tombeau, et l'on trouva toujours son corps frais, et ses membres marqués des stigmates. [Ménolûge de Saint-François, sept. ^ p. 1810.)
Lvitgarde. Toutes les fois que sainte Lutgarde considérait dans ses extases la passion de Notre -Seigneur, il lui semblait que tout son corps était inondé de sang. Un prêtre, qui s'était aperçu de ce phénomène, prit son temps, et la trouva en cet état. Comme elle était appuyée contre un mur, il s'approcha d'elle, lui regarda la figure et les mains, les seules parties de son corps que l'on pût voir, et elles lui parurent couvertes d'un sang frais. Des gouttes de sang semblables à une rosée coulaient de ses cheveux. Il lui en coupa une tresse, et se mit à la considérer au jour dans un profond étonnement. Lutsrarde étant revenue à elle, la tresse de cheveux que le prêtre tenait à la main reprit aussitôt sa couleur naturelle. (Manriquez, Annales de Clteaux, an 1224.) 11 en fut ainsi de Catherine de Ricci, de Florence, morte en lo90, d'après le témoignage du général de son ordre, Albert Casejus, qui la vit en visitant le couvent où elle demeurait. Hélène Brumsin, morte au couvent de Dessenhofen, en 1285, demanda au Seigneur les douleurs de la flagellation; et elle ressentit dans tous ses membres de telles douleurs, qu'elle ne put douter que ses vœux n'eussent été exaucés. {SteilL, 28 oct. et 31 mai.) ^j^„^]g La stigmatisation se produit à toutes les époques de la
delaPaix vie. Angèle de la Paix, à l'âge de neuf ans, était entrée dans une église avec une de ses amies. Là elles se séparèrent, et Angèle alla s'agenouiller seule dans la chapelle de Saint-François pour prier. Voyant les stigmates du saint, elle se mit. dans sa simplicité d'enfant, à lui parler comme
s'il eût vécu : « Mon père, lui dit-elle, qui vous a fait ces l)lessures? Elles me font mal, et je veux vous les guérir si vous me le permettez . — Ce ne sont pas des blessures, lui dit le saint, mais des joyaux. — Comment! des joyaux? répondit la petite; ils saignent. — Non, répliqua la voix, ce sont des joyaux; et si tu le veux, je te montrerai comment je les ai reçus. — Je le veux bien, mon père, » dit Angèle. Et au même instant la voûte de la chapelle parut s'ouvrir, et le saint lui fit signe de lever les yeux. Elle le fit, et vit Xotre-Seigneur sous la forme d'un enfant, les bras étendus en croix, tandis qu'elle était elle-même environnée d'une grande lumière. L'apparition vint à elle, et lui imprima les stigmates; ce qui lui causa une si grande douleur qu'elle tomba par terre comme morte, en poussant un cri perçant, et resta ainsi jusqu'au soir, toujours environnée de lumière. Ce ne fut qu'alors que sa compagne revint ; et la trouvant au milieu de cette lumière qui lui semblait un incendie, elle appela par ses cris des gens qui l'emportèrent chez ses parents, encore abîmée dans l'extase. Les médecins lui tàtèrent le pouls et ne purent remuer son bras. Sa mère, voulant la soutenir, lui découvrit la main; et c'est alors que l'on s'aperçut qu'elle était, ainsi que l'autre, marquée des stigmates. Les médecins inspectèrent aussi les pieds, et les trouvèrent également blessés et sanglants. Ils lui donnèrent des remèdes pour la faire revenir de son extase, qu'ils regardaient comme une suite des blessures; mais tout fut inutile. Elle resta huit jours en cet état, puis elle revint à elle. Comme sa mère la regardait en pleurant, elle lui dit : « Ne pleurez point, car c'est Dieu qui l'a voulu ainsi : renvoyez les médecins, leurs remèdes ne peuvent me soulager. » Elle resta encore deux
ans sur son lit, en proie à de grandes souffrances, et finit par être abandonnée des siens. Elle fut guérie plus tard; et sa guérison fut aussi miraculeuse que l'avait été la maladie. (Marchese, t. V, p. 314.) Lucie de Narni reçut les stigmates à vingt ans; Véronique Juliani^ à trente -sept ans; Jeanne de la Croix^ à quarante-trois; l'autre Jeanne de la Croix de Roveredo^, quelques jours seulement avant sa mort; et ils restèrent rouges et sanglants, après même qu'elle fut morte, tandis qu'au contraire ils disparurent chez Hélène de Hongrie peu de temps avant sa mort, dans une apparition dont elle fut favorisée.
Quoique la stigmatisation soit plus rare chez les hommes que chez les femmes, ils ne sont point exclus néanmoins de ce privilège. Ne pourrions-nous citer que l'exemple de saint François d'Assise, c'en serait assez déjà; mais plusieurs autres ont reçu comme lui cette faveur. Benoît de
Benoit Rhegio, de l'ordre des Capucins, méditant à Bologne, en de Rhcio.
° ' 1602, la passion du Sauveur, une épine de sa couronne
entra dans sa tête, et pénétra jusqu'au crâne. A mesure que la blessure s'ouvrait, l'amour qui le dévorait devenait plus ardent encore, de sorte qu'on dut lui appliquer des linges mouillés, afin de le soulager. [Ménologe de Saint-François, p. 2080.) La plaie du côté se présente souvent aussi. Charles de^Saefa ^^ Saeta OU Sazia, qui, quoique frère convers et sans aucune instruction, a écrit, par une inspiration céleste, plusieurs livres mystiques, entendait un jour dévotement la messe, l'an 1648. A l'élévation, il vit des yeux de l'esprit un trait enflammé qui, partant de l'hostie, blessa son cœur comme d'un fer chaud; de sorte qu'à partir de ce moment il souffrit des douleurs atroces, mais qui, mêlées d'une douceur toute divine, enivraient son âme de l'amour de
Dieu. La blessure resta visible pendant plusieurs années,
et ce ne fut qu'à force de prières qu'il obtint de Dieu qu'elle
6C fermât. (Mémloge de Saint-François , p. 383.)
Ange de Pas^ de Perpignan, de l'ordre des FrèresMineurs, Ahî^r
de Pas.
qui pendant sa vie ressentit les douleurs de la passion, eut
aussi la plaie du cœur, que l'on découvrit après sa mort, comme le portent les actes du procès commencé pour sa canonisation. La même chose arriva au dominicain Matthieu Careri, de Mantoue, sans que toutefois la plaie fût Mat. Caren. visible. Cinquante ans après la mort d'Agolini de Milan, Agolini. lorsqu'on -ouvrit son corps, on le trouva sans corruption, ainsi que ses vêtements. 'Il y avait à côté de la poitrine une ; plaie ouverte qui saignait. On trouva une blessure semblable sur le corps de Chérubin de Aviliana, de l'ordre des Augustins. Il l'avait tenue cachée pendant sa vie, de même que Melchior d'Arazil, à Valence. Un jour que le vénérable Jacques Etienne priait devant le tabernable, il en sortit un rayon semblable à une flèche qui vint frapper son cœur ; de sorte que, partagé entre la douleur et la joie, il fut renversé par terre à demi mort, après quoi l'on vit la plaie du côté empreinte sur sa poitrine. (Sylos, Histoire des clercs réguliers, p. II, 1. xin.)
Gautier de Strasbourg, de l'ordre des Frères Prêcheurs, mort en 1264, sentit les douleurs des stigmates sans que ceux-ci fussent visibles. Un jour qu'il méditait la passion du Sauveur, il éprouva pour la première fois ces douleurs mystérieuses; et une autre fois, comme il contemplait les angoisses de la sainte Vierge au pied de la croix, il sentit son cœur comme percé par des épées. (Steill, 27 mars.) Saint François d'Assise imprima dans une vision, en 1430, ses stigmates sur le corps de Robert de Malatestis, de la fa-
mille des seigneurs de Rimini. qui avait abdiqué le pouvoir pour prendre Thabit du tiers ordre de Saint-François. {Mènologe de Saint-François , octobre, p. 1950.) Dodon, frère convers de l'ordre des Prémontrés, eut aussi les stigmates des cinq plaies ; et ils apparurent sur le corps du frère Nicolas de Ravenne après sa mort. Jean Graio^mart^T, de Tordi'e de Saint-François, avait les stigmates aux pieds ; ils avaient deux pouces et demi de large , et étaient longs Philippe à proportion. Philippe d'Aqueria, méditant la passion de- '" **■ vaut son crucifix , ressentit un vif désir de participer aux souffrances du Sauveur. Les plaies du crucifix se mirent aussitôt à lancer du sang comme des flèches ; et ses mains, ses pieds, son côté devinrent sanglants d'une manière merveilleuse. A partir de ce moment, il éprouva les douleurs de la passion ; Y image du crucifix se grava si profondément en lui quil Tavait sans cesse dans l'esprit; de sorte qu'il ressentit aux pieds, aux mains et au cœur les plaies de la lance et des clous. (Huber, mai, p. 1089.; On pourrait en citer beaucoup d'autres encore.