‹ La mystique divine, naturelle, et diabolique (volume 2)Chapitre 19 sur 44 · CHAPITRE XYIIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYIIÏ

De la plastique mystique. Rapports de ce phénomène avec la stigraalisation. Angrèle de la Paix. Osanna de Mantoue. Comment le cœur est le foyer des surexcitations surnaturelles de la vie. Cécile Nobili. .1. M. de la Croix de Roveredo. Isabelle Barilis. Claire de Moulefalco. Véronique Giuliani. Des formations plastiques dans les os. Boland de Strasbourg.

Nous trouvons encore dans les régions inférieures de la vie un autre phénomène, qui a beaucoup de rapports avec la stigmatisation : nous voulons parler des formations plastiques, qui ont lieu quelquefois dans le corps par suite de l'extase, et dans lesquelles s'incarnent, pour ainsi dire, les objets dont l'àme est continuellement occupée ; de sorte que ce qu'elle s'est assimilé intérieurement prend un corps et une forme dans l'organisme. Les croix extérieures et visibles qui apparaissent quelquefois sur le corps des extatiques, comme par exemple sur celui de Cath. Emmerich, forment la transition entre les phénomènes de la stigmatisation et ceux que nous allons étudier ici : les uns et les autres peuvent d'ailleurs s'expliquer delà même manière. Ces affections profondes qui , reçues dans des organes purifiés et assouplis par la vie ascétique, produisent les stigmates , donnent également naissance aux formations plastiques , où elles déversent pour ainsi dire leur tropplein. Lorsque l'esprit surexcité déborde en nous, il se recueille et se ramasse en quelque sorte dans la parole. Là, devenant à soi-mtnne son propre objet, il se parle dans une sorte de monologue, et cause avec l'écho de sa voix : ou bien, se revêtant d'un son corporel, il se rend sensible au dehors pour les autres. Or la vie a aussi ses

émotions et ses excitations comme l'esprit. Elle opère aussi comme lui^ mais seulement d'une manière plus matérielle et plus grossière. Mêlée au corps et soumise comme lui aux conditions de la matière, chaque émotion qu'elle éprouve doit se produire au dehors^ d'après ces conditions. Elle manifeste ce qu'elle sent;, en imprimant tel ou tel mouvement aux éléments corporels dont elle dispose^, et en leur donnant de nouvelles formes.

C'est d'ailleurs de cette manière que , déjà au commencement, le corps entier s'est formé sous la double influence de l'àme et du principe vital j et c'est encore de la môme manière qu'il se conserve par le renouvellement continu des matériaux qui le composent. Il n'est donc pas étonnant que lorsqu'un nouvel élément, l'élément divin, vients'ajouter aux deux autres , il donne lieu à des formations nouvelles et extraordinaires, signe et effet à la fois d'un état nouveau et extraordinaire aussi. Ce phénomène peut s'accomplir dans toutes les parties du corps humain ; cependant il se produit plus souvent là où gît le foyer de la vie, où toutes les forces de l'organisme semblent se concentrer, c'est-à-dire dans le cœur. Vous diriez alors qu'un nouveau cœur d'une nature plus élevée est donné à l'homme, afin que les pensées sublimes dont il est favorisé puissent trouver en lui un langage qui les exprime. Le cœur, on le sait, est de tous les organes le plus compacte, le plus matériel. Toujours en mouvement, dévoré par son incessante activité, il a besoin de réparer toujours et promptement les pertes de l'organisme , en fabriquant à chaque instant de nouveaux matériaux. Si donc il devient dans la vie mystique l'organe de l'action surnaturelle de Dieu, et le temple de l'esprit qui souffle d'en haut, il ne

Ansèle

faut pas s'étonner que les murs de ce temple se couvrent en quelque sorte d'hiéroglyphes . dans lesquels une puissance supérieure trace et décrit ses mystères.

Le rapport intime qui existe entre ce genre de phénode la Paix, mènes et les stigmates nous est clairement indiqué dans une vision que la sœur Angèle de la Paix eut un vendredi. Sa cellule se trouva tout à coup illuminée , et au miheu d'un chœur de vierges Notre-Seigneur lui apparut sous la forme d'un enfant. Il portait sous son bras tous les instruments de la passion . et dit à Angèle qu'il était venu pour rassasier enfin ses désirs. Il lui sembla alors que l'enfant Jésus blessait invisiblement sa poitrine et son cœur, et y mettait les instruments de la passion qu'il avait à la main. Elle ressentit pendant cette opération des douleurs si vives qu'elle fut renversée par terre comme morte. On vient à son secours, on appelle son confesseur; celui-ci, soupçonnant ce qui était arrivé, lui ordonne en vertu de l'obéissance de revenir à elle, et de lui raconter ce qui s'est passé. Elle obéit, mais elle est obligée de garder le lit longtemps encore sans pouvoir bouger. Elle sent très-bien que c'est du cœur et des symboles de la passion qui y ont été mis que les douleurs s'étendent aux membres de son corps, allant de la couronne d'épines à la tête, des clous aux mains et aux pieds, de l'éponge à la bouche, qui se remplit d'amertume, du fouet aux épaules et aux parties environnantes. Quelque temps après, l'enfant lui apparaît de nouveau dans une autre vision , et lui dit : « Lorsque je t'ai apporté dernièrement les instruments de ma passion , tu avais un tel désir de les recevoir que je les ai mis tous ensemble dans ton cœur ! Je suis venu maintenant pour les mettre en ordre. » Là-dessus il entre spirituelle*

menl dans son cœur, et y range tous ces instruments dans l'ordre qui lui plaît. Il place la croix au milieu sur la pointe du cœur, met la couronne d'épines sur la partie supérieure et obtuse, les trois clous au pied de la croix, le roseau et l'éponge à droite, et l'échelle à gauche. Elle devait recevoir plus tard la lance avec la plaie du cœur. (Afarc/iese, 5 octobre.) »,

Ce fait nous conduit aux formations plastiques qui se Osanna terminent par les stigmates, comme chez Osanna de Man- ®^'^"^^'^^' toue. Comme son cœur était encore un peu attaché aux choses de la terre, et qu'il lui paraissait à cause de cela d'une couleur blême, Notre-Seigneur, dans une vision, le lui avait ôté ; puis , après l'avoir purifié, le lui avait rendu tout rayonnant d'éclat. Depuis ce temps elle fut enflammée d'un tel amour pour lui, que pendant trois ans elle ne put qu'avec les plus grands efforts conserver la présence de son esprit, et qu'elle vécut dans une extase presque continuelle. Cet état fut suivi d'un autre bien différent, qui dura sept ans, pendant lesquels elle fut livrée aux épreuves les plus pénibles. C'est alors qu'elle commença à prier Dieu instamment de lui communiquer les signes de la passion, et d'abord la couronne d'épines. Notre- Seigneur, après avoir différé longtemps de satisfaire ses désirs, voulant par là les enflammer davantage, l'exauça enfin au bout de deux ans. Il lui apparut portant sa couronne d'épines : elle se prosterna devant lui, et il la lui mit alors sur la tête. La douleur qu'elle ressentit fut si violente qu'elle tomba évanouie. Elle reçut ce don avec joie et reconnaissance , et souffrit , à partir de ce moment, des maux de tête intolérables. Sa tête était entourée d'un cercle visible , qu'aperçurent souvent ceux qui vivaient

2i.S DE I.A PLASTIQUE MYSTIQUE.

avec elle, malgré toutes les précautions qu'elle prenait pour le cacher; il se gonflait quelquefois , et .un sang noir semblait y circuler.

C'était peu pour elle d'avoir la couronne si elle ne participait encore aux autres plaies de son bien-aimé. Enhardie par le don qu'elle avait reçu, elle en demanda d'autres à Xotre-Seignçur. Dans le mois de juin de l'an 1477, à l'âge de trente-deux ans, elle alla visiter une sainte fille nommée Marguerite -Séraphine. Comme les deux amies s'entretenaient ensemble de ces paroles de l'Apôtre : Je désice ardemment ma dissolution pour être avec le Christ, Osanna eut un ravissement. Dans son extase , elle demanda de nouveau à Notre-Seigneur ses stigmates; et comme il voulait difîerer encore cette faveur, elle le supplia de lui donner au moins la plaie du côté. Elle resta ainsi pendant trois heures, le priant toujours. Elle vit enfin un rayon d'un éclat extraordinaire se diriger vers le côté gauche de son corps. Il pénétra en elle avec une telle force qu'elle en ressentit une douleur inexprimable , et fut agitée pendantun quart d'heure pardes mouvements extraordinaires, au grand étonnement de Marguerite, qui ne comprenait rien à tout ce qui se passait. — Mais Osanna, revenue à elle, chercha à lui cacher la faveur qu'elle avait reçue. Au reste, on montrait encore longtemps après la chambre où cet événement était arrivé. Osanna était satisfaite, surtout parce qu'elle espérait obtenir davantage encore. Elle se mit donc aussitôt à demander les autres stigmates, et elle les obtint après un an de prières fenentes. Le Seigneur lui apparut environné d'un admirable éclat, et lui dit : (c Tu veux donc avoir mes stigmates? — Plus que je ne puis l'exprimer. — Prends gai'de, ma fille, lui dit Notre -Seigneur, les dou-

HE 1-A IM,.\STIQIE MYSTIQUK. 240

lours que tu désires sont bien cruelles et au-dessus de tes forces. Il vaudrait mieux pour toi supporter une peine modérée que de succomber sous de nouveaux tourments. Tu te repentiras peut-être de ta demande. — Rien ne sera trop lourd pour mes épaules, répondit Osanna, si vous venez à mon secours. Il y a longtemps que j'ai mis mon espérance en vous; renjplissez donc voire promesse. -«Xotre- Seigneur l'assura de son secours. Des rayons brûlants se dirigèrent alors vers ses mains et ses pieds , et elle tomba par terre de douleur en poussant un grand cri. Elle fut longtemps avant de pouvoir revenir à elle. Ses mains, ses pieds surtout avaient les stigmates, et les bords de la blessure étaient tellement gonflés qu'il semblait que les clous ressortaient. Les plaies devenaient plus grandes les mercredis et les vendredis, et surtout pendant la semaine sainte, où elles étaient livides : le reste du temps elles n'étaient visibles que pour elle, et un voile très -ténu les cachait aux honmies. Mais les stigmates de son bien-aimé ne suffisaient pas encore à son amour : elle voulut le porter lui -môme en son cœur. Elle le pria donc d'y entrer, afin qu'elle le possédât toujours, parce qu'elle ne pouvait plus vivre sans lui. Sa prière fut encore exaucée. Un jour, après qu'elle eut communié, Notre-Seigneur entra dans son cœur, sous la forme de crucifié , et lui promit qu'il n'en sortirait plus. Il tint parole. A partir de ce moment, il lui sembla que quelqu'un se trouvait enfermé dans son cœur, s'y remuait de-çà et de-là, étendait les bras ou les retirait, ce qui lui causait de telles douleurs qu'elle croyait en mourir. Mais toutes ces souffrances étaient un plaisir pour elle. ElUe pria Notre -Seigneur de lui accorder enfin les douleurs qu'il avait souffertes sur la croix en son cœur.

Elle eut une extase où il lui sembla que son cœur était percé d'un clou ; et la douleur qu'elle en ressentit fut si violente, qu'elle pria Notre-Seigneur plusieurs fois de venir à son secours.

Elle supporta avec courage toutes ces souffrances, quoique souvent elle fût près d'en mourir, comme son confesseur le témoigne à plusieurs reprises. Vn jour qu'il lui demandait comment elle se trouvait , elle lui répondit avec une expression tout angélique : « Je vis en de grandes douleurs ; car toute la région du cœur est enflée depuis l'épaule jusqu'à l'estomac, et la douleur ainsi que la rougeur s'étend jusqu'aux pieds. Peregrino, ma parente, me frotte tous les jours avec un onguent, et je la laisse faire pour qu'elle ne devine pas la vérité. Cependant elle a remarqué la rougeur et l'enflure qui vont, sous la forme d'un ruban, depuis l'estomac jusqu'aux épaules, et qui me sont irès-douloureuses. » Il lui demanda alors quelle était la nature du mal qu'elle souffrait au cœur. Elle lui répondit : « 0 mon fils! il me semble qu'on me le partage en deux, et qu'ensuite chacune de ces deux parties est partagée de nouveau en deux autres; de sorte qu'il ressemble à une grenade coupée en quatre morceaux. D'autres fois il me semble qu'on promène un couteau au milieu , ce qui me cause les douleurs les plus violentes dans tout le côté. 0 bon Jésus, que votre bonté est grande! » Elle reçut encore la couronne d'épines. La peau de la tète s'enflamma sous la forme d'un cercle, et ressortit de l'épaisseur d'un doigt, en lui causant les plus cruelles souffrances. Il n'est donc pas étonnant qu'elle ait fini par perdre presque entièrement le sommeil. Elle avait fréquemment la fièvre; et souvent au milieu do ses entretiens elle s'arrêtait tout à

DU LA TLASTlOl^'l^ M\STIUL'E. 251

coup , changeait de couleur, mettait sa main sur sa poitrine , et était obligée d'attendre, pour reprendre le iil de son discours, que ce redoublement de douleur fût passé. iMifni il lui fut impossible de méditer sur les mystères de la passion sans que son cœur s'enflammât aussitôt, comme s'il eût été rempli d'un corps considérable et enflammé; et comme la douleur se communiquait à tous ses membres, elle était alors prise de la lièvre, [^a Vie, par Fr. Sylv. de Ferrare. Milan, l,"iOo, liv. III, cli. i etn.)

Tel est l'amour de ces grandes âmes que Dieu remplit de son esprit. Il n'est pas comme l'amour du monde, qui clierche ses intérêts ou son plaisir ; il n'a soif au contraire que de souilrances , et arrive à la véritable union par l'oubli de soi-même poussé jusqu'à l'héroïsme. Lorsque cet amour a pris racine dans une âme forte et énergique , la puissance qu'elle a d'aimer afflue pour ainsi dire de partout, et se concentre dans son fond le plus intime comme en un foyer. La vie, par un mouvement correspondant, se ramasse aussi de partout dans le cœur; et celui-ci, agité, bouleversé, déborde de toutes parts, et exprime d'une manière inaccoutumée, mais conforme à sa nature, les impressions nouvelles et extraordinaires qu'il a reçues. Or cette manière, avons- nous dit, est toute plastique : c'est dans le sang et par le sang qu'il manifeste son activité; c'est donc dans le sang, et le plus souvent dans l'organe même du cœur, que les images spirituelles, sources de ces impressions, prennent une forme compacte et corporelle. On n'a ouvert après leur mort ni Angèle ni Osanna, pour voir si les choses qu'elles avaient ressenties s'étaient vraiment passées en elles comme elles le croyaient. Mais on Ta fait pour d'autres, et l'on a trouvé vraiment dans leur cœur

*J.)2 DE LA l'LAblloLE MVMinlE.

Cécile Nû- les images dont elles avaient senti la présence et rempreinte. Cécile Nobiii;, religieuse Clarisse, a^ait, comme nous Tavons vu , la plaie du côté qui avait pénétré jusqu'à la substance même du cœur. On ouvrit celui-ci après sa mort, et Ton y trouva la forme de deux petits fouets composés d'une manière merveilleuse de peaux et de fibres tissues ensemble. Les bouts de ces deux fouets étaient garnis d'anneaux que l'on distinguait très- bien à leur couleur obscure. ^Jlu.ber, juillet, p. 14o4.) Il en fut de même de j ^], de la Jeanne -Marie de la Croix deRoveredo. La blessure avait

Croix de pénétré cbez elle par le poumon jusqu'au cœur, et sur Roveredo. ^ i i J i

celui-ci étaient empreints le roseau, la lance et l'éponge.

Isabelle Ba- [Ibid., mars, p. 7 66.) Lorsque Isabelle Barilis, théatine, ""*■ fut morte, on tira son cœur de sa poitrine , et on l'ouvrit, afin de découvrir la cause des souffrances continuelles qu'elle y avait ressenties pendant sa vie. On y trouva l'empreinte de tous les instruments de la passion. {Sylos, p. II, c. x.j La sœur Paul de Saint -Thomas, de l'ordre de Saint- Dominique, avait coutume de dire qu'elle portait le Crucifié dans son cœur. Après sa mort on trouva que la chose était littéralement vraie ; car l'image de Notre- Seigneur mourant était gravée dans son cœ^ur. [îbid.) Claire de Claire de Montefalco avait dans une vision donné son

Montefaico. cœur à Notre- Seigneur, pour qu'fi le fit mourir sur la croix ; et à partir de ce moment eUe avait vécu dans la méditation continuelle de la passion du Sauveur. Après sa mort, qui arriva en 1308, les sœurs du couvent, pensant qu'il avait bien pu se passer dans son cœur quelque chose de semblable, résolurent de l'ouvrir. EUes se mirent donc en prière, et l'une d'elles, plus courageuse que les autres, se mit hardiment à l'œuvre. Lorsqu'elle eut ouvert le tho-

rax, elle trouva le cœur gros comme une tête d'enfant. Elle l'ôta de la cavité de la poitrine, et le mit dans un vase sur l'autel, parce que les religieuses ne pouvaient s'accorder sur ce qu'il fallait faire. Elles se mirent de nouveau en prière , et il fut résolu qu'on ouvrirait le cœur. La sœur Françoise, après quelques hésitations, donna enfin un grand coup de couteau , en répandant un torrent de larmes, et atteignit facilement la substance molle et extérieure de l'organe. Mais elle trouva dans la substance interne de la résistance et une certaine dureté. Elle fit donc une seconde incision , et partagea le cœur en deux moitiés égales. Toutes les sœurs se pressent autour d'elle, remplies de joie, des cierges à la main , et voient avec un sentiment profond d'admiration les mystères de la passion du Sauveur représentés dans un certain ordre sur les deux parois du cœur. Sur le côté droit et au milieu, était l'image de Notre-Seigneur crucifié, un peu plus longue qu'un pouce de femme, les bras étendus, la tête penchée, le côté droit ouvert , tandis que le côté gauche était couvert en partie d'un linge taché de sang. A ses pieds, et du même côté, ou, d'après un extrait des actes, du côté opposé, était la couronne, composée de petites fibres et semée d'épines. Près d'elle on apercevait trois fibres semblables, attachées comme des fils, au bout desquelles pendaient trois clous pointus, noirs, et qui paraissaient au toucher plus durs que la chair. Deux de ces fibres, plus courtes que la troisième, tenaient à des fils plus petits aussi. Plus bas était la lance , placée obliquement avec une pointe aiguë de la couleur du fer, et si dure que Béranger, vicaire général , envoyé par l'évêque de Spolette pour faire l'enquête, ayant voulu y toucher, sentit son doigt piqué comme par un aiguillon. II. 8

2ol DE LA PLASTIQUE MYSTIQLE.

Tout près se trouvait encore une masse informe de fibrilles de couleur rouge, que Ton prit pour l'éponge. Sur le côté gauche du cœur, on voyait le fouet , composé de cinq fibres flexibles, et ayant un grand nombre de nœuds, avec un manche qui ressemblait à du bois et qui était fixé par un petit nœud. Les cordes du fouet étaient teintes d'un sang noir et détachées de la chair, comme on le voit encore aujom'd'hui à son tombeau. A côté s'élevait la colonne, qui était comme entourée de cordes d'une couleur de sang. L'évequefit faire une enquête exacte sur tous les faits. Toutes ces images des instruments de la passion furent détachées : quelques - unes furent envoyées au pape pour la béatification de la sainte , et les autres furent conservées dans son tombeau. On trouve des détails trèscurieux sur ce fait dans la Vie de sainte Claire de Montefalco, écrite par Béranger Moscome et Curtius , en partie d'après les manuscruits conservés dans le monastère où elle a vécu , en partie sur les actes de la béatification. Véronique L^i vie de Véronique Giuliani nous offre un des exem- Giuliani. pj^^ j^g pi^g remarquables sous ce rapport. Jamais peutêtre le phénomène qui nous occupe en ce moment ne s'est produit d'une manière plus pa.rfaite; jamais peut-être non plus il n'a été observé avec autant de soin. >ious avons déjà trouvé plus d'une occasion de constater l'attention scrupuleuse de la sainte dans les faits de ce genre. Elle avait, le samedi saint de l'an 1727, découvert à son confesseur, forcée par l'obéissance, qu'elle portait dans son cœur beaucoup de signes et d'images. Celui-ci, prenant en considération ce qu'elle lui avait communiqué, pensa prudemment à se procurer un document authentique à ce sujet, pour pouvoir ensuite, après sa mort, s'assurer de laiéalitc

bt LA PLASTIQUE MVSTlQrt:. 25.J

tlu fait.- Il lui ordonna donc de nouveau, en vertu de la sainte obéissance, de lui dessiner sur un papier l'état de son cœur, tel qu'elle le lui avait décrit de vive voix. Elle obéit ; mais comme elle ne savait point dessiner, elle pria les sœurs Florida Ceoli et Marie -Madeleine Boscami de l'aider, sans leur dire toutefois qu'il s'agissait d'une chose sérieuse, mais en cherchant plutôt à leur faire croire que c'était un pur caprice de- sa part. Elle tailla donc un papier rouge en forme de cœur ; puis elle fit tailler avec du papier blanc , et coller sur le cœur les images suivantes. Au milieu, sur la pointe du cœur, était une grande croix latine; à gauche la couronne d'épines, puis en travers, au-dessus de la croix, un étendard avec sa hampe composé de deux pièces. Elle fit tailler celle de dessus avec du papier d'un rouge obscur. Au-dessus était une flamme de la même couleur, et au-dessous un marteau, des pinces, une lance et le roseau avec sa hampe. A droite de la croix, en commençant par le haut, étaient la robe sans couture de Noh^e-Scigncur, une seconde flamme, un calice, deux cicatrices entrelacées ensemble, la colonne, trois clous, le fouet, et enfin, au-dessous de la tige de la croix, sept glaives dont les pointes étaient tournées les unes contre les autres. Elle prit une plume, et tira depuis le calice jusqu'à la croix une ligne qui liait ensemble ces vingt-quatre images , et écrivit également avec de l'encre en plusieurs endroits huit grandes lettres latines, et une lettre en écriture cursive : au haut de la croix, un C, qui , selon elle, signifiait charité; au bras gauche, un 0, obéissance ; au bras droit, un U, humilité; au milieu, deux FF, foi et fidélité; sur les deux pièces de l'étendard un J en dessus, un M en dessous, Jésus et Marie ; au pied de la croix, à

2d6 hh. LA i'LAsTlyLK M\:?îlnLt:.

droite et à gauche^ deux PP, pùtir et patience; eiiliii, sous les pointes des sept glaives, un V, volonté de Dieu. Les deux flammes représentaient Tamour de Dieu et du prochain , et les deux blessures celles qu'elle avait reçues elle-même la nuit de >"oël. Le tout fut prêt pour la Pentecôte, et Véronique le remit au P. Guelfi , son confesseur, trois jours avant l'attaque d'apoplexie dont elle faillit momir. Celuici signa le papier qu'elle lui avait remis, le scella et l'envoya à l'évèque. Et plus tard, dans le procès qui fut fait pour sa béatification , il reconnut comme élant de lui le sceau et la signature. On conserve encore dans le couvent de la sainte une copie dé ce dessin, faite par la sœur Ceoli. Après la mort de Véronique, son cœur fut ouvert dans toutes les formes, sur Tordre de l'évèque, par Jean -François Gentili, cliirurgien et professeur, par J. F. Bordiga, médecin et professeur aussi, en présence du gouverneur Torrigiani, du chancelier Fabbri , des deux prieurs Pesecciet Geilini, des deux docteurs Falconi et Giannini, du confesseur Guelfi , du peintre Luc-Antoine Angelucci et de plusieurs religieuses. On trouva la croix très-distinctement représentée, et portant au-dessous la lettre C, puis la couronne d'épines, les deux flammes, les sept glaives rangés en forme d'éventail, les lettres V et P, la lance et le roseau croisés ensemble, l'étendard avec les deux pièces et les lettres J et M, un clou, tel qu'on le représente ordinairement. L'évèque ne crut pas nécessaire de faire inciser plus avant le côté droit, parce qu'il craignait que le cœur ne se gàtàt tout à fait ; car il y avait déjà trente - quatre heures que la sainte était morte. 11 ne voulait pas non plus augmenter inutilement les soufTrances des sœm's qui étaient présentes. [Sa Vie, p. 124, et les Actes de son procès, qui

furent écrits deux mois après sa mort.) La même chose est arrivée à Marguerite de Città di Castcllo.

Cette vertu plastique n'est pas propre seulement aux parties molles du corps, mais elle s'étend quelquefois jusqu'à la charpente osseuse. Cantinpré raconte dans son premier livre des Abeilles, ch. xxv, un fait dont il a été témoin lui-môme. Boland, prieur des Dominicains à Strasbourg . Roland de faisait continuellement avec son-pouce le signe de la croix ' "'

sur sa poitrine. Or il arriva qu'allant à Mayence il y fut pris d'une maladie dont il mourut, et il fut enterré chez les Frères Mineurs. Les Dominicains de Strasbourg désiraient avoir son corps ; mais les Frères Mineurs de Mayence tenaient à le garder. Cependant, au bout de quelques années , le couvent de Mayence ayant été transporté ailleurs, les Dominicains purent enfin rapporter les os de Boland à Strasbourg. Lorsqu'ils les eurent lavés, ils trouvèrent l'os ' du thorax, où s'emboîtent les côtes, marqué d'une croix très-bien faite qui paraissait couvrir le cœur comme d'un bouclier. Cantinpré, qui fit un voyage de quarante milles pour être témoin de cette merveille, raconte qu'il a vu luimême cette croix, formée comme en relief de la substance même de l'os au milieu du thorax. Les trois bras supérieurs de la croix avaient la même longueur; mais le quatrième était plus long. Les trois premiers se terminaient par des lis , tandis que le bras inférieur se terminait par une pointe, comme s'il eût du être enfoncé quelque part. Un autre document rapporté par Bzovius à l'an 1237 ajoute que la croix était bleue.

Un an après la mort de Jean d' Yepes, qui arriva en 1 39 1 , on trouva son corps parfaitement intact et sans aucune tache, exhalant avec cela un parfum délicieux, et on le

258 DES STATIONS ASTIQUES.

déposa au milieu d'un grand concours de peuple dans le couvent des Carmes de Ségovie. Or on vit dessinées sur tous les membres des images merveilleuses de Xotre-Seigneur, de la sainte Vierge, des anges et des saints. Mais elles ne paraissaient pas de la même manière à tout le monde, et chacun ne les voyait pas toutes ensemble; mais plusieurs ne les voyaient pas du tout , et d'autres les voyaient tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Dansée cas, on le voit, la réalité est déjà mêlée de l'élément subjectif: aussi ce fait n'ofîre-t-il pas une certitude incontestable. L'évêque du diocèse, Vigilisde Quinones, constate, il est vrai, qu'un grand nombre d'individus ont vu ces signes , et l'existence en a été confii'mée par des témoins dignes de toute confiance, et constatée dans le procès avec toutes les formes du droit. Mais il reste toujours très-difficile dans les cas de ce genre de distinguer la réalité de ce qui n'est que l'effet de l'imagination. {Paradisus cannelitici decoris, p. 435.)

Page 1